Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

jeudi 12 février 2026

Silhouette

J'ai toujours rêvé d'avoir une silhouette longiligne, tout en longueur, jambes infinies. La grâce un peu malhabile du jeune poulain à peine levé.

Pour des raisons de genre de coupes de fringues que j'aime. Pour pouvoir croiser les jambes avec une élégance ultime, les décroiser comme si je me dépliais comme une araignée.

Évidemment c'est un rêve impossible, même si je pesais 50 kilos de moins. Ne serait-ce que parce que mes muscles (oui, j'en ai, ça va, au fond, les deux qui se marrent, hein ?) ne sont pas longs et étirés. La bonne nouvelle c'est que quand je pédale, ça envoie du watt. La mauvaise nouvelle c'est que rien au monde ne peut changer ça ; la mort, sans doute, ça reste un peu radical comme glow up.

J'en ai pris mon parti il y a longtemps, hein.

Mais c'est un chemin.

Il y a un truc terrible, c'est que la haine de son corps commence généralement par le regard bienveillant de son entourage qui critique : trop gros, trop maigre, yeux acérés sur des corps pas finis de grandir, puis les copains, la médecine. Le monde entier vous hurle que si vous êtes gros(se) c'est de votre faute. J'en ai déjà parlé plein de fois, n'y revenons pas, si ce n'est par une question que la plupart des gens à poids standard ne se sont jamais posée : pourquoi n'y a-t-il pas (ou si peu) de héros de fiction gros sans autre caractéristique ? Les gros de romans, de films ou de séries sont bêtes, ou méchants, ou ridicules, ou un peu de tout ça à la fois, dans une immense majorité des cas. Représentés en train de s'empiffrer, cantonnés dans des rôles secondaires, ils n'ont droit ni à l'amour ni aux honneurs, ou alors en passant par des phases où ils sont, d'une façon ou d'une autre, humiliés.

Mais personne ne voudrait s'identifier à un héros ou une héroïne grosse, voyons. Ça ne ferait pas vendre. Comment peut-on être gros et rêver pour soi de l'amour, de la tendresse, de la considération ? Nous sommes, partout dans la vie, sommés de rester à notre place de sous-humains. J'ai parlé, déjà, de ma copine qui s'était fait larguer par un mec qui n'assumait pas d'être amoureux d'une femme grosse. (Avec beaucoup plus de points de QI que de kilos, ça fait quand même double tare.)

Va construire une bonne image de toi, avec ça.

Je pense qu'on est toutes passées par des envies de s'arracher de la chair, du gras à pleines mains. À des niveaux de détestation inimaginables. Qu'on s'est fait du mal à coups d'affamements, d'objectifs sportifs intenables. Je crois que dans ces moments la haine de nous se voyait plus que nos kilos, aussi.

Et puis, quand on a du bol, on trouve un chemin vers un apaisement.

De gratitude, même, d'avoir aimé, porté des enfants, d'être là, en pas si mauvais état.

On relativise. Enfin je veux dire, si un mec amoureux n'a pas voulu de moi pour cette raison, ça ressemble plus à un problème à lui qu'à un problème à moi.

On parlait de ça avec des collègues l'autre midi, les unes immenses et élancées les autres moins. Je leur disais que jamais, dans ma vie, il ne m'est arrivé d'être à poil avec un mec pour la première fois et qu'il se lève et parte en disant "non, désolé, pas moyen".

Et puis qui on est avec une seule vie à vivre.

À ce stade du chemin, je sais que si j'étais grande et longiligne, je galèrerais à trouver de la place pour mes jambes partout où je chercherais à m’asseoir, je rêverais de plus de seins, plus de fesses, de pantalons et de pulls assez longs pour couvrir mes membres en entier.

Mardi, dans le métro, il y avait ce type immense dont la tête touchait le plafond. Il ne pouvait pas se tenir debout sans se voûter, se déhancher. Je me suis dit que sa vie devait être bien chiante. Et je me demandais avec un sourire s'il avait rêvé, un jour, d'être plus petit.

Sans doute.

Une silhouette en ombre chinoise sur un fond rouge.

mardi 10 février 2026

Les petits-déj

Il y a, dans ma façon de vivre ma vie dans tous ses moments, une façon de m'accrocher à des choses qui font du bien, parfois totalement futiles. Dont acte.

Je me lève souvent le matin avec une dalle d'enfer, phénomène amplifié par le fait que je me réveille très tôt, très souvent, et que mon corps a le temps de bien se mettre en route avant qu'il ne soit une heure décente pour risquer un pied hors du lit. Et, évidemment, quand la tête cogite, c'est encore plus tôt.

Les matins de bureau, c'est expédié, pas le temps, juste de quoi ne pas trop avoir le ventre qui gargouille avec indignation dès 10h13, en pleine réunion.

Les jours de télétravail, je prends du temps, je démarre la journée plus tranquillement, mon plateau et un livre à la main, ou de la musique ou une énième vidéo sur la photo. Certes, le moment de solitude sur les toits de Paris me manque mais mon estomac, lui, est plein de gratitude.

Et puis le week-end.

J'intrigue toute la fin de la semaine pour être sûre qu'il y a des restes de fromage. Je sers des portions minimales à l'ogrillon qui me sert de fils puîné en lui faisant la morale sur sa propre consommation du bien commun qu'est la boîte à fromage. Et le samedi matin je m'envoie joyeusement les fins de morceaux avant d'aller en acheter de nouveaux au marché. Récompense anticipée de la sortie sous la pluie à venir.

Le dimanche, depuis quelques semaines, quand il est là, Lomalarchovitch récompense ma trop grande permissivité sur son temps de PC / console par un plateau préparé par ses soins. Ses œufs brouillés commencent à être sérieusement au point. Bon, il n'est pas organisé et tout arrive froid sur mon lit, mais on progresse (et puis c'est tellement chou). Quand il est chez son père c'est mon troisième acte du dimanche : distribuer la pâtée du dimanche aux félins, faire le tour d'arrosage des plantes et me préparer un petit déj de compet. Et oui, je fais attention à ne pas confondre petit déj des chats avec le mien, merci de votre attention.

Les menus varient (parce que j'aime faire selon mes envies et pas de façon immuable), le plaisir, lui, est invariable.

Par ailleurs, j'ai désormais la maîtrise totale de l'infusion du thé et, depuis que je suis la seule adulte sous mon toit (enfin de plus de 20 ans, quoi), je redécouvre la joie immense du thé parfaitement infusé. Joie ineffable.

Ça n'a l'air de rien, on s'en fout un peu, de si j'aime manger le matin.

Mais si vous connaissez la vie, vous savez comme moi ce que représentent ces petites bouffées de joie simple.

(Et les prochains à dire que je suis compliquée, je trouve quand même que je suis assez facile à contenter : des bouquets de bons livres, du fromage et le petit déj au lit de loin en loin ? Honnêtement, je crois qu'il y a pire.)

Du thé, du café, des clémentines, un muffin et des œufs brouillés à la truffe sur le plateau de mon petit déj.
Je tiens à préciser qu'il n'y avait pas TANT de beurre sur ce muffin, c'est la photo qui rend bizarre (et oui, j'avais soustrait un petit bout de la truffe offerte par mes parents pour me faire des œufs brouillés à la truffe, je suis une mère indigne, signalez moi aux autorités compétentes.), févr. 2026

dimanche 8 février 2026

Recensement

Cette année, j'ai été recensée (avec le reste des habitants de l'appartement - sauf les chats). C'est la première fois de ma vie adulte.

J'étais assez enthousiaste sur le sujet (on a l'enthousiasme qu'on peut sur les sujets qui se présentent, hein) car la dernière fois qu'on a fait appel à mes devoirs citoyens, il s'agissait d'un tirage au sort en tant que jurée d'assises, et je faisais carrément moins la maline. Fort heureusement pour moi, même si j'imagine qu'il faut représenter "tout le monde", ça n'a pas été plus loin que le premier tour de tirage au sort.

Bref, le recensement = roupie de sansonnet, à côté.

Et puis c'est en ligne, ça prend quelques minutes, aussitôt fait aussitôt oublié.

Lomalarchovitch et moi sommes tombés sur l'agent recenseur alors qu'il faisait le tour des appartements pour remettre identifiants de connexion et consignes. Du coup j'ai expliqué à mon fiston de quoi il s'agissait, les incidences sur les politiques publiques et équipements locaux, le fait que c'était obligatoire. Et l'agent de nous dire qu'il était bien content de me l'entendre dire parce qu'il était confronté à de nombreux refus, de gens qui s'opposaient totalement.

Je me disais que dans mon quartier, il y a sans doute pas mal de gens avec des papiers un peu bricolés, ou en sous-sous-sous location pas très officielle. Et que répondre à ce genre de questionnaire devait être terrifiant.

Et puis S. m'a dit qu'elle avait été recensée aussi (pas cette année) et qu'elle avait été la seule de son immeuble à le faire avant relances musclées.

C'est un peu vertigineux, ce que ça ouvre comme perspectives, sur la confiance entre citoyens et Etat, hein ?

Eh bien bon vertige à vous aussi. Pas de raison que je sois la seule.

La foule, de dos, mains levées (ok c'est un concert et pas une manif, j'avais pas de photo de manif).

mardi 3 février 2026

Arrière-grand-mère

Samedi, je cuvais une contrariété pas gravissime mais qui touche au cœur, sur le chemin entre la sortie du métro et l'entrée du ciné. À hauteur du Starbucks, un SDF m'accoste et me demande si j'ai de l'argent pour un café et un truc à manger. Pas de liquide, comme souvent, mais café et truc à manger, je veux bien lui acheter. On entre ensemble dans ce temps du capitalisme américain, le type hésite une plombe entre pain au chocolat qu'il n'y a pas, croissant qu'il veut peut-être et finit par fixer son choix sur un cookie. Quitte à être là, je me prends un cappuccino et m'indigne devant l'absence du cookie tout chocolat, la seule chose qui ne soit pas totalement overrated dans ce lieu de perdition.

Y en aura plus, me répond-on. Comme dans : plus jamais, on arrête. J'avais bien besoin d'une contrariété de plus.

Pendant les transactions habituelles dans ce commerce, prénom pour les gobelets[1], paiement, voilà mon nouveau meilleur ami qui me demande si je suis. Arrière-grand-mère. Bim. 35-40 ans direct sur la gueule en une seconde.

Je suis au courant que dormir dehors n'est pas extrêmement bon pour la santé, ni physique, ni mentale, je prends donc sur moi, mais ça commence à ne plus vraiment m'amuser.

En attendant nos cafés, le gars en verve de contact social (et ça se conçoit) me demande si j'ai une grande famille, parce que lui, il a une très grande famille. Et, je ne sais pas, il a dû voir à ma tête que c'était forcer un peu sa chance, la conversation sur les enfants, il a attrapé son café, son cookie, a tourné les talons en me disant qu'il me souhaitait beaucoup d'amour.

Alors je ne vais pas faire la fine bouche, de l'amour, j'en reçois, parental, filial, amical. Mais bon. Ça revenait un peu, dans l'instant, à demander à une personne amputée si elle avait des douleurs fantômes. Le mec n'étant pas devin, je ne lui en veux pas, mais je crois que c'est le café-cookie que j'ai payé le plus cher de ma vie entière (pas en euros - encore que).

J'ai enfoui le cookie-pépites, une trahison au tout-choco, si vous voulez mon avis, dans la poche de mon perfecto, le temps de rejoindre la salle.

Et puis Sorrentino m'a consolée, le reste de la journée a été dense, beau, je suis rentrée chargée de livres, de belles images, de vibrations.

C'était chouette.

Jusqu'à ce que ça le soit moins, aux environs de 21 heures. Rien d'insurmontable, ça aussi, ça passera.

Et puis neuf heures d'art, d'émotions qui élèvent, il ne faut jamais cracher dessus.

Un danseur de rue place Stravinsky. Si vous ne le savez pas, la place Stravinsky est l'un de mes endroits préférés de Paris - bon, ça n'est pas le moment, entre le centre Pompidou en travaux, la fontaine derrière des barrières, elle n'est pas à son meilleur moment. Mais ce danseur, je me suis assise sur un plot un moment pour le regarder, le prendre en photo. Il se passait quelque chose et j'étais contente d'être là pour le saisir.

Note

[1] Ils ne font jamais de faute à mon prénom, ce qui est assez logique, à part l'écrire sans e, ça me donne des envies horribles de leur dire que je m'appelle Hyacinthe ou Aglaë, juste pour qu'il y ait un peu de sport dans l'affaire.

lundi 2 février 2026

Les minutes qui ne servent à rien

Il m'arrive, parfois, souvent, de retarder de quelques minutes le moment de rentrer chez moi. Parfois plus que quelques minutes.

Ça a commencé quand la vie avec mon ex m'est devenue compliquée. Ça s'est accentué quand on s'est séparés mais qu'on cohabitait.

C'est devenu un moment courant.

En principe, quand je sors du train, s'il y a un bus qui passe dans les sept minutes, c'est rentable (en temps) de l'attendre. Sinon, ça ira plus vite à pied.

Alors on pourrait se dire, fastoche, voilà une prise de décision facile.

Sauf que.

Souvent.

J'ai envie de lire, un peu plus longtemps. Ou d'écouter de la musique sans être interrompue. Ou juste être là, dans le flot de mes pensées, n'être personne, pour les gens qui m'entourent, d'autre que la dame qui attend le bus à côté d'eux. Penser, réfléchir, respirer.

Pas des heures, non plus.

De loin en loin il m'arrive même de laisser passer un bus. Prendre le suivant comme on achète au temps quelques minutes qui ne servent à rien.

Cheap bargain.

Pour quelques instants, pas forcément tristes, pas forcément teintés, mais juste à moi.

Un arbre sur le toit du bureau, un jour de neige.