La vie et toutes ces sortes de choses

mardi 15 avril 2025

La courbe de digestion

Il y a une courbe de la digestion.

Sur le coup, trois stratégies possibles. Toutes perdantes. "Mal" réagir, s'offusquer, crier, reprocher. c'est la porte ouverte au "tu n'as pas d'humour, tu te prends au sérieux, tu interprètes" et à l'ouverture d'un conflit que je n'ai aucune envie de déclencher. Comme dans tout acte de terrorisme, il y a des victimes collatérales et le moins elles s'en prennent plein la gueule par ma faute, le mieux je peux me regarder dans le miroir.

Ne pas réagir. Faire comme si la flèche n'en était pas une, rire pour de faux, ignorer, répondre à côté ou très sérieusement. Faire la bête. C'est celle que j'emploie le plus souvent. En toute connaissance de cause ; faire comme si de rien n'était, c'est lui donner le droit de recommencer. De toute façon il le prendra. Il aura la satisfaction de son trait d'esprit, pas celle de me voir me tortiller de douleur sous son nez et de pouvoir enfoncer le clou.

Supprimer les contacts, ce qui reviendrait à ne plus en avoir, ou quasi pas, avec une de mes personnes préférées au monde.

Il y a quelques jours je faisais ce que je pouvais pour esquiver souplement. Autre chose à foutre, plus urgent, plus prioritaire. Après tout, on ne parle pas de coups ou d'agressions physiques d'aucune sorte. Mettons ça à la bonne hauteur sur l'échelle de la gravité.

Même la Bavarde, qui a utilisé ce carburant avec délectation pendant des années, soupire, lève les yeux au ciel et me regarde l'air de demander si je le crois ou pas.

Non point. Plus maintenant.

La courbe de la digestion, donc. J'encaisse la violence des mots, j'ai un peu pitié de lui. Puis j'ai honte pour lui des dommages qu'il fait aux autres, aux miens. Puis vient une colère triste. Ca, c'était cette nuit. Et la vie reprend son cours, lentement.

Qu'on ne me demande pas ce qu'est cette résistance à planifier la prochaine occasion, pour autant[1].

(Une photo sans aucun rapport et pour laquelle j'ai renoncé à la fois aux concepts d'horizontalité et de verticalité.)

Note

[1] Je sais, tout ceci est cryptique.

vendredi 11 avril 2025

Mes copains du métro

En finissant de rentrer de ma belle bleue, tout à l'heure, j'ai fait connaissance d'une bande d'enfants dans le métro. Une demi douzaine d'enfants vifs et joyeux, cornaqués par une dame entre deux âges.

Au fil des places qui se libéraient autour de moi, je me suis retrouvée cernée par une, puis deux, puis trois, puis une autre en biais. Celle assise à côté de moi admirait les pattes d'épaule de mon perfecto, qui lui auraient tout à fait convenu pour garder en place son sac à dos, a-t-elle fini par me confier. J'ai cru voir un œil jaloux sur mon propre sac à dos mais ceci est une autre histoire.

Elle m'a ensuite fait admirer les lunettes de soleil de sa camarade assise en face de moi ; forme de coeur, strass, la paire parfaite pour une gaminette de 7 ou 8 ans qui s'exclamait "tout le monde me regarde ! "

Miss Sac à Dos me dit alors "c'est la marquise de Carabas !"

Je lui ai aussitôt demandé des nouvelles du chat botté, qui ne lui disait rien a priori, mais lui est revenu en tête quand toute la bande s'est mise à lui rappeler l'histoire, ou en tout cas une version approximative.

Miss Sac à Dos trouvait d'ailleurs que le chat botté n'avait pas de cœur, à manger de délicieux petits mammifères.

C'est ainsi que toute la bande a fini par rigoler devant une photo de Maïa en train de bouffer le vert des poireaux qui dépassait de la poubelle. "Vous lui direz, qu'elle est bizarre, les chats, ça ne mange pas de poireaux". Je lui ai répondu que j'étais bien d'accord avec son approche diététique mais que le chat ne m'avait pas cru.

Ma station est arrivée et je les ai quittés en leur disant que j'étais très heureuse de les avoir croisés.

Ils m'ont fait de grands saluts et j'ai fini mon trajet ravie de nos échanges absurdes et drôles. J'aime, chez les enfants, cette capacité à s'engouffrer dans n'importe quelle conversation, je ne sais pas ce qu'il faudrait changer au monde pour qu'ils la gardent en vieillissant.

Maïa the vert de poireaux slayer
avr. 2025

vendredi 4 avril 2025

C'est l'attention qui compte

J’ai peu de goût pour les cadeaux-obligations, ceux dans lesquels on ne met rien de soi, où l’on se contente de cocher une case sur sa liste. Ceux derrière lesquels on se cache en disant : « C’est l’intention qui compte, hein ! »

Bah non. C’est l’attention qui compte.

Et ce n’est pas si courant, dans la vie, d’avoir justement l’idée de quelque chose qui plairait à l’autre. Il y a toujours une sorte de pari — des paris, même : celui de louper le coche, de ne pas avoir réussi à transmettre… l’intention.

L’autre jour, une amie me disait : « Offrir un livre, ce n’est pas un cadeau personnel. »

J’ai ri, parce que si.

Enfin non — pas si on attrape le premier bandeau rouge venu, au prétexte que l’autre aime lire.

Mais je pratique depuis longtemps avec ma mère — et assez assidûment ces derniers temps avec pas-ma-mère — une forme de communication très particulière, à base de : « Si tu es comme je crois que tu es, tu vas sans doute aimer ce livre qui m’a fait de l’effet. » Croyez-moi, c’est personnel. Pour moi, ça l’est, en tout cas.

J’adore quand surgit l’idée d’un cadeau pour quelqu’un. J’ai autant de joie à préparer mon méfait que, j’espère, la personne à qui il est destiné en aura à le recevoir. Et souvent, c’est ça aussi, le cadeau : l’attention particulière, la pensée qu’on a pour l’autre, ce que ça dit de notre histoire partagée.

En ce moment précis, je me consume d’impatience et d’excitation à l’idée de voir une idée qui a pris forme. Encore plus à la transmettre à celle ou celui à qui elle est destinée.

J’aime, quand je reçois une attention, sentir la pensée de celui ou celle qui offre derrière. Cette espèce d’urgence à savoir si l’effet est bien celui espéré. J’ai de la chance, j’en reçois, des gestes d’attention. C’est parfois totalement immatériel, parfois pas.

J’espère que la personne à l’autre bout sent que mon sourire persiste absurdement sur mon visage — entre autres symptômes que l’attention a touché juste.

« Et c’est quoi votre budget ? » On s’en fout.

Parfois, ça ne coûte rien : c’est un moment partagé, un lien qui mène à quelque chose qui va nous réunir en pensées.

Parfois, ça se monnaie. Et là, on fait comme on peut. Mais la corrélation entre prix et pensée est rarement le principal critère de pertinence.

La date peut être très accessoire, aussi. Chaque occasion fabriquée se suffit à elle-même. On se fout des anniversaires et autres dates imposées, non ?

Ce qui est essentiel, c’est de savourer, quand on a dans sa vie, des gens qui sont touchés par ce qu’on leur offre — et qui nous touchent et nous surprennent en retour.

C’est toi, le cadeau, ai-je souvent envie de dire.

Des tas de cadeaux à lire, parfois complètement à côté de la plaque, parfois des trésors qui nous resteront dans le cœur toute la vie. (N'essayez pas de lire les titres d'ici, petits curieux, de toute façon mes préférés absolus sont dans ma chambre !)

mercredi 2 avril 2025

Ma grand-mère est morte, je n'ai plus d'aïeux

Or donc voilà. Je l'ai vieillie d'un an hier en commençant à annoncer la nouvelle, ma grand-mère est morte hier à 103 ans trois quart. On est plus à ça près quand on en est arrivée là.

On ne va pas refaire son portrait. ll n'y a plus rien à en faire. Je flotte un peu. Pas du tout bouleversée, mais quelque chose a changé.

Juste dire qu'au milieu de milliers de choses qui n'ont jamais fonctionné entre nous (ouah, cet euphémisme), il y a un grand miracle qui est sorti d'elle et dont je suis sortie : ma maman.

Comme quoi on peut être une merveilleuse personne avec un modèle maternel défectueux.

Alors voilà, je crois que je vais m'arrêter là.

Merci pour ma maman.

lundi 31 mars 2025

Faire taire la bavarde

L'un de mes grands chantiers des deux dernières années a été de bâillonner ma saboteuse intérieure, j'en ai déjà parlé, dans le coin. En ce moment, je relis le roman écrit par Moukmouk et je vois qu'il avait un nom pour cette voix de l'intérieur, "la Bavarde". Je crois que je vais l'appeler comme ça, maintenant, en souvenir de lui.

Il est donc arrivé un moment assez récent, dans ma vie, où suffisamment de mauvaises nouvelles me la pourrissaient sans que je m'en charge moi-même. Il est arrivé, plus ou moins au même moment, un ensemble de circonstances grâce auxquelles j'ai entrevu des forces pour la faire taire, cette bavarde.

Alors elle essaie encore, hein. Elle ne se laisse pas faire sans résistance, mais, globalement, je sais beaucoup mieux qu'avant vivre ma vie sans penser que je ne suis pour rien dans ce qui m'arrive de bien et pour tout dans ce qui va de travers.

Généralement, c'est une bonne nouvelle.

Et même, dans les moments où ça va bien, c'est assez joyeux.

Dans les heures plus sombres, il y a quelque chose d'étrange. Quand j'ai le moral qui me tombe dans les chaussettes parce que décidément, c'est compliqué, en ce moment, le taf, que ce môme il aura ma peau, que le fil qui me lie à tel ou telle vibre moins souvent ou moins fort que d'habitude, que je me sens seule pour faire face à tout... et que j'y trouve des explications tout à fait rationnelles telles que le contexte, le manque de temps pour faire les choses qui font du bien, la fatigue ou que sais-je encore. Du factuel.

Ca fait comme un curieux vide ; il ne s'agit plus d'être l'unique coupable sur laquelle ma Bavarde peut s'acharner en me disant que j'ai bien mérité mon sort. Si ça n'est pas de ma faute, alors c'est juste dur ? Parfois c'est simplement la vie qui est ce qu'elle est, alors ?

Curieusement, ne pas avoir de coupable à blâmer ne fait pas toujours du bien. Ca met face à un bout de chemin qui ne m'est pas favorable, sans aucune autre raison que : c'est comme ça. Et aucune prise dessus, me faire mal n'y changera strictement rien.

Alors je mise sur le futur, dans quelques minutes, quelques heures, quelques semaines, quelques mois, quelques années... tout plutôt que d'écouter à nouveau la Bavarde.

Dans quelques minutes j'aurais bien trouvé une raison de sourire, dans quelques heures de rire, quelques semaines avant des vacances indispensables, quelques années avant d'avoir remplacé la complainte de Lomalarchovitch par celle de la solitude.

Je lance des filets pour faire tenter d'y attraper de quoi me réjouir. Même s'il n'y a pas de récompense, j'y trouve au moins un peu plus d'élégance, à vivre, comme ça, tant que je peux.

Lever de soleil sur les toits de Paris, un oiseau joue dans le ciel.