Cette rentrée a été, la semaine dernière en particulier, une traversée de l'enfer pieds nus sur des braises incandescentes[1].
Nous vivons dans les lieux qui emploient mes compétences contre salaire une nouvelle organisation. La cinquième ou sixième de ces trois dernières années. Celle-ci est supposée durer un peu, on verra. Il y a du chouette : une nouvelle cheffe avec qui on partage un prénom, un enfant aîné prénommé en hommage à la tribu Malaussène, elle est intelligente et compétente, c'est un heureux changement. Elle a également l'habitude d'arriver tôt, ce qui a quelque peu contrarié le caractère méditatif de mes débuts de journées. Il y a du moins bien, aussi, des visios à des horaires étranges pour cause de décalages horaires pas favorables, une masse de travail un peu trapue à absorber. Et des outils du quotidien qui s'opposent avec violence à ce que je crois dans ma vie perso (IA en tête, mais pas que).

Et puis Lomalarchovitch à remettre dans son job de collégien. Qui connaît le rapport de cet enfant à l'école et à l'organisation aura une vague idée de ce que ça implique d'énergie. Fabriquer les conditions de son autonomie matinale, respecter son rythme et sa façon de faire tout en canalisant les possibles angoisses que ça me coûte, c'est niveau olympiades de la parentalité. Certes, "il n'a que 12 ans", me répète-t-on à l'envi, et je constate qu'il est, finalement, plus autonome que bien des gamins de son âge. Mais le coût en dingueries qu'il va me faire savourer en échange est élevé. (Heureusement, malgré la fatigue accumulée, l'amour que j'ai pour lui l'est encore plus, élevé).
Puis, ce besoin d'une conversation musclée entre moi et moi. Sans beaucoup de temps libre, encore moins de cerveau disponible pour le faire. Alors quoi ? Se laisser pourrir ad nauseam, rester dans cette ornière où la communication avec le reste du monde est plus que pénible, où je me sens inapte à faire comprendre ce qui m'agite et à recevoir intelligiblement ce que pensent les autres ? Inenvisageable. Passer outre ? Pas dans mes aptitudes.

Quelques jours bunkérisée, un peu hors d'atteinte, plus tard, me voici dans la rue Saint Lazare, à quelques dizaines de mètres de la cahute aux allures japonisantes qui vend du café en face du ciné.
Une silhouette me dépasse, couleurs vives et pas décidé, j'attrape mon appareil photo, merde un peu dans la panique et le temps que j'appuie sur le bouton, voici mon sujet éclipsé par une jeune femme qui vient dans ma direction, le pas assuré, le swag intégral. Je déclenche, elle me croise et me sourit. Quelques photos modérément réussies plus tard (je suis rouillée de la street photo, mais même comme ça, ça me fait toujours du bien), me voici sourire aux lèvres et capuccino à la main face à un film qui me remue et je sens tout ce qui était nœud, à l'intérieur de moi, se défaire. Les larmes coulent (pour le film ?) et la détente vient (jusqu'à la prochaine ?)

De retour à la maison, je m'assieds sur mon lit et je commence à tout bouger dans ma chambre (j'aimais bien la disposition des meubles mais elle avait un inconvénient majeur, mon lit était visible de toutes les personnes passant dans le couloir, vêtue ou pas, dispo ou pas, éveillée ou pas. Sur le coup de minuit, avec un coup de main tonique de Cro-Mi, me voici installée, tous les appareils ont retrouvé leur câble, beaucoup de ceux qui étaient là pour rien sont rangés. Les chats sont indignés, je leur retourne le compliment (la quantité de poussière que ces crétins génèrent entre les tiroirs sous le lit est phénoménale, j'en ai partout, sous les ongles, dans le nez, les oreilles, les bronches. Je m'endors, regard plongé dans le ciel pour n'émerger que le lendemain matin, courbatue mais satisfaite.

Réparation d'un tiroir (oui, je répare les meubles Ikea, quand je peux), confection d'une ratatouille qui accompagnera une paire de repas, derniers rangements, sieste d'une durée inavouable, bain – oh merveille – avec la fin d'un très bon bouquin pour compagnon – rôtissage d'un poulet, cuisson des haricots verts et des girolles pour l'accompagner, dîner, quelques épisodes de séries, quelques pages, dodo, j'ai émergé ce matin après une nuit sans interruption, sereine malgré la présence extrêmement proche des chats qui cherchent à se remettre de ce grand épisode de stress. Elle doit me convenir, cette nouvelle place.
Je souris, je pense à Hélène Giannecchini qui; dans son formidable bouquin Un désir démesuré d'amitié, où elle cite Michel Foucault à propos du besoin d'être déplacée.
Je crois que c'est de ça, que j'avais besoin. Retrouver une perspective, pas des réponses, pas des certitudes, mais un point de vue qui ne soit pas une spirale vers le vide. Pas étonnant que ce furieux besoin de bouger des meubles m'ait prise à ce moment-là.
Pas cette fois, Satan.
Note
[1] Peut-on être autre chose qu'incandescent quand on est une braise ? Aurais-je utilisé un très bête pléonasme dès la première ligne ? Possible – au pire tout le monde va s'en remettre.



