Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

jeudi 9 juillet 2026

Malédiction

Il y a celles et ceux qui savent et puis les autres.

La sortie annuelle des chats chez le vétérinaire. On sait tous qu'on devrait faire bosser nos bestioles toute l'année pour les acclimater à leurs sacs ou boîtes de transport. On le sait. Peu le font.

Moi, vous voyez, à la faveur d'un achat de sac à dos à matou, j'avais sorti l'autre sac de portage, et semé des friandises dedans tous les jours. Ah ! Quelle motivation à venir fouiller les sacs pour déguster les œufs de Pâques planqués dedans.

En revanche, le jour J à l'heure H (hier), toujours aussi chiant que d'habitude de les mettre dedans (il faut commencer par Maïa qui a un talent exceptionnel pour l'escapologie. Compter trois échecs pour une victoire. Puis ObiWan, beaucoup plus trouillard et manipulable (mais plus difficile à attraper).

Bref, deux chats vaccinés plus tard, nous rentrions, Cro-Mi et moi, quand bim, je sens ma cheville se tordre et rien ne peut empêcher la chute.

Comme c'est la question que tout le monde m'a posée : je portais Maïa dans le sac à dos, la chute a, pour elle, été amortie par... moi. Elle a eu peur, elle va bien. Heureusement car à l'aller j'avais ObiWan en bandoulière et je ne suis pas sûre qu'il s'en serait aussi bien tiré.

Bref, me voici excédée (je me suis déjà vautrée de tout mon long à cause d'un tapis sournois chez des amis il y a quoi ? Trois semaines ?), sonnée, douloureuse et sur le pavé. Je sais que la cheville gauche va moyen mais c'est surtout mon coude et mon genou qui me parlent fort.

Cro-Mi récupère les chats pour les ramener (il faisait chaud, on était au soleil), et moi je me regroupe en repoussant les gentils passants qui me proposent qui de me relever (pas en me tenant par ce bras, madame, merci mais non merci), qui en me proposant un verre d'eau (j'ai pensé à Alana, forcément).

Me voici debout, je claudique jusqu'à la maison, un genou rouge vif et gonflé, une cheville douloureuse, le coude hurlant et le bras pas terrible.

Fast forward : deux entorses, deux tendinites, pas très grave. Je marche. Lentement. Mais je marche. Je peux allonger et replier mon bras mais en m'y prenant en douceur et lentement. Les mouvements de torsion sont pénibles (et ça complique : tout).

Comme l'a souligné ma mère : je savais déjà à l'avance que cette sortie serait pénible.

Mais les chats sont en pleine forme et moi, j'aurai oublié d'ici quelques jours, j'aimerais juste tenir sur mes pieds un peu plus fiablement, en ce moment. Pas une énorme demande, si ?

Bref.

On me dit en privé que j'écris peu, qu'on s'inquiète. C'est gentil.

Je ne suis pas bavarde, en effet, ces jours-ci. Je crois que je finis de digérer des choses, qu'elles sédimentent et que j'ai besoin de les laisser se déposer, de prendre connaissance de la nouvelle disposition.

Mais ça va, même, ça allait plutôt bien, jusqu'à cette chute. Enfin ça va toujours bien, j'ai juste un peu, moyen, mal, au corps et à la dignité.

(Je ris de la blague de ceux qui me connaissent très bien.

— Sur une échelle de 1 à 10, vous mettez combien à votre douleur ?
— Laquelle, de douleur ?
— Celle qui vous amène aujourd'hui.
— Euh... 5 ? — (Chœur de ceux qui connaissent mes seuils de tolérance à la douleur :) un bon 8, docteur !)

Un chat roux et un noir roulés en boule sur un lit, en pleine sieste concentrée.

Pour la peine, une chanson qui me terrifiait, enfant, et que je continue à détester alors qu'elle fait rire le reste du monde.

mercredi 1 juillet 2026

Augures

Il y a des journées pas tout à fait comme les autres, aujourd'hui en est une pour moi. Une journée à nouvelles, une immense, une moyenne.

Je suis partie, quelques minutes plus tôt que d'habitude, arrivée à l'arrêt de bus en même temps que le véhicule en question.

Il y a un truc rigolo avec les bus. Plus personne ne fait signe au conducteur, soit que tout le monde trouve évident qu'on est massés à un arrêt, avec pas en avant vers le bord du trottoir et que c'est un signe suffisant pour indiquer au chauffeur de s'arrêter. Soit qu'aucun ne considère que c'est son job plutôt que celui d'à côté de lever la main. Au point que l'autre jour, un chauffeur m'a dit, pendant que je le saluais et validais mon passe Navigo du même élan, "la prochaine fois faut faire signe". Pourquoi à moi plutôt qu'aux 15 autres personnes qui attendaient, nul ne le sait, d'autant - mais il n'est pas au courant - que je suis souvent la seule à héler. Bref. Le truc rigolo. Très souvent, quand vous faites signe au chauffeur avec un grand sourire (et là vous m'imaginez telle l'héroïne qui lève le bras en plein Manhattan pour choper un taxi), ce dernier s'arrête... pile devant vous. Evidemment je ne devrais pas vous livrer ce secret, et puis si ça se trouve, ça n'est valable que sur la ligne 235 entre Gare du Stade et Les Courtilles (et inversement).

Quoi qu'il en soit, je suis arrivée à l'arrêt de bus en même temps que ce dernier, lui ai fait signe et mon plus beau sourire et il s'est arrêté à mes pieds, si j'ose dire. Salutations cordiales assorties du bip du valideur, la journée était lancée.

En sortant à Liège, j'avais à peine fait quelques pas que je me suis trouvée face à face avec un type absolument magnifique. Du genre tellement beau que ça en est presque ridicule. Alors bon, j'ai souri en le croisant, il m'a souri, et c'est probablement l'échange le plus poussé que nous aurons jamais, mais ça rend le talon un peu plus enthousiaste sur le bitume. La journée commençait bien.

Et puis je suis passée sous l'échafaudage de la rue Montcey qui est en rénovation, et pile au moment où je tournais la tête côté rue, je vois par la fenêtre du bungalow de chantier un des ouvriers torse nu, en train de se changer. "Quel bonheur, des hommes beaux pleuvent sur mon chemin, si ça n'est pas de bon augure !" me suis-je dit, avant de m'arrêter en voyant la gardienne de l'immeuble sur le point de sortir, pour la saluer.

On s'est dit bonjour, et qu'il faisait bon, ce matin. Elle m'a dit que je lui portais bonheur quand elle me voyait (je ne crois pas qu'elle gagne au Loto mais qu'elle voulait dire que ça lui faisait plaisir, nos bonjours souriants et nos micro bavardages), je lui ai répondu que j'aimais ça, moi aussi, voir son grand sourire quelques minutes avant de commencer ma journée de travail.

Arrivée au bureau, on s'est échangé des blagues avec l'une des femmes de ménage et des compliments sur nos styles du jour (son pantalon, mon eye-liner) avec l'autre. Je suis allée boire mon café sur le toit en prenant quelques photos, tout en me disant que les augures étaient avec moi.

De fait, l'immense nouvelle est excellente : Cro-Mi entrera en deuxième année de médecine à la rentrée. Quelle belle récompense après ces deux années de travail acharné. Fière et impressionnée, je me disais que bon. Même si on s'arrêtait là, ça m'irait bien, l'autre nouvelle attendue (qui me concerne) n'aura pas le même impact sur nos vies.

Mais quand même, tous ces augures, ça a dû me faire pousser des ailes, parce que si je suis assurée de mon avenir, j'ai poussé une porte que je n'avais pas souhaité pousser jusque-là. Rien ne dit, aujourd'hui, ce que je trouverai derrière. Mais juste de l'avoir fait, et la façon dont ça a été accueilli... je suis contente. C'est déjà une reconnaissance en soi.

(Mon bébé entre en médecine !!! Vous vous rendez compte ?)

Un garçon attend au coin de la rue de Clichy et de la rue Montcey (aucun rapport avec les hommes croisés ce matin).
À la croisée des chemins. (Aucun rapport entre cet ado nonchalant et les hommes croisés ce matin)., juil. 2026

mercredi 24 juin 2026

Chaude comme la braise qui met le feu aux poudres

Comme tout le monde, j'ai très, trop, chaud.

Mon premier geste du matin est de passer un bras par la fenêtre, d'y guetter une fraîcheur fantasmée. Rien, pas de vent, peu de courant d'air la nuit. Le deuxième consiste à vérifier la température dans le salon : 29,9°C.

Mon cerveau butte contre cette information. Pour autant, il est fréquent que, chez mes parents, en été, l'intérieur soit à cette température. On s'affale sous le ventilateur au plafond, on passe sous la douche extérieure, on va se baigner dans la mer, si on est en fin d'après-midi. On supporte. Mieux. On n'a pas à travailler, déjà.

Mais ici c'est à peine l'été et on encaisse notre deuxième vague de grosse chaleur.

Je suis en colère en permanence. Plus de déni qui tienne, le nouveau normal commence et il ne fait que commencer. Je mesure chaque jour les petites chances qui me permettent de vivre cette chaleur au mieux : le ravalement de l'immeuble nous isole mieux, avec une politique strictement appliquée de volets et fenêtres fermés, on contient la montée en température (jeudi dernier, à l'heure où il a fait plus frais dehors que dedans, on était à 27°, quasi une semaine avec des températures à plus de 35° en journée, et une orientation NE/SE, donc chaleur dès que le soleil monte et jusqu'à la fin de la journée, on s'en sort plutôt bien, rationalisons ce qu'on peut comme on peut).

Je dispose d'une petite clim mobile que j'économise au maximum, mais qui existe et permet de s'offrir une dose de fraîcheur de temps en temps. Je travaille dans un bureau climatisé, je pars tôt dans des transports en commun moins chargés, je rentre par une ligne climatisée : quand je vais au bureau mon corps se repose. (Ne le dites pas à mon employeur.)

Même si la sortie sur le trottoir à l'heure de partir génère en moi des NON intérieurs puissants, comme si on me poussait dans un four dans lequel je refuse d'entrer.

La voisine avec laquelle je prends le bus du matin est femme de ménage, son employeur lui a programmé deux journées de repassage, cette semaine. La gardienne de l'immeuble rue Montcey, avec qui on s'échange des bonjours joyeux et des sourires radieux le matin, me parle des logements sous les toits, que les propriétaires, occupants des étages plus nobles de l'immeuble, refusent d'isoler / aérer / climatiser... ce sont de petits loyers, pour de petites gens, il ne faudrait pas saboter leur rentabilité.

Le chouette petit gars à boucles noires et yeux bleus qui nous fait de savants cafés dans le hall de l'immeuble dort deux heures par nuit, sous son toit en zinc, on le couvre pendant ses pauses pour qu'il sieste quelques minutes au frais.

___

Ma peau picote, je marche encore plus lentement que d'habitude, mes bronches renâclent à respirer l'air à 39°C quand je sors, je fais partie de ces gens qui s'en sortent plutôt bien.

Mais j'enrage. Devant la politisation de la canicule, la Praudisation de la chaleur intense.

Devant nous, enfants gâtés qui continuons à nous offusquer que les transports se dérèglent, que l'électricité saute, on a payé, on en veut pour notre pognon. Aveugles devant l'inéluctable réalité : nos infrastructures ne sont pas faites pour tenir le coup. La vie va devenir plus difficile, l'accès à des choses qui nous semblaient évidentes va se raréfier.

Oui, c'est angoissant.

C'est terrible de se dire qu'on va vers une régression, qu'on va vieillir dans un monde qui nous sera désormais hostile. Les conditions de vie sur la planète dégradées, d'année en année. Notez qu'on devrait être habitués, le capitalisme nous a préparés à ça, dans nos boulots, dans la destruction systématique des services publics.

Je suis en colère parce que tant qu'on ne voit que par nos frustrations individuelles, on ne voit pas qu'on accepte que les plus faibles vont déguster bien avant nous.

On fera durer ce qu'on peut, comme on peut, de petits conforts et de privilèges, pendant que la santé des plus précaires est, en ce moment même, déjà à risque. Les SDF crament sur le sol, les urgences se préparent au pire, il y aura des morts, il y en a déjà. Anonymes sans intérêt pour le commun des mortels, oubliés avant même d'être morts. Mais le train de 18h10 est annulé, ces privilégiés de cheminots nous prennent encore en otage.

Entre individualisme et bourrage de crâne médiatique (deux phénomènes suavement entrelacés) nous nous offusquons de vacances compromises, de loisirs rendus temporairement impossibles. Et nous acceptons qu'une partie de la population en crève déjà.

Qu'est-ce que ça dit de notre futur ? Quels humains solidaires serons-nous ? Nous ne serons pas...

On se plaint, à raison, de l'inaction politique depuis des dizaines d'années.

Mais je n'ai pas souvenir, de mon vivant, d'avoir vu des millions de citoyens enragés par l'idée de crever de chaleur et du fascisme combinés, se révolter vraiment. Il y a eu des grèves et des manifs, évidemment, sur des sujets précis. Mais un ras-le-bol total, un refus qu'on joue avec nos vies comme une variable d'ajustement mineure ? Je ne crois pas. Sans grand succès, en tout cas.

On subit. En s'accrochant à nos derniers petits privilèges, selon nos moyens, nos résiliences, nos états psychologiques. On crèvera de toute façon, c'est vrai. Mais ça, on oublie.

Il est trop tard, pour la révolte. Il nous appartient peut-être encore d'essayer d'être des humains un peu dignes, un peu décents, quand on le peut. Oui on peut se plaindre, soupirer qu'il fait chaud. Évidemment. Oui on est frustrés. On peut apprendre à se gérer, un peu. À regarder autour de nous. Je ne suis pas très adepte du colibri, mais ça ne coûte pas grand chose d'offrir une bouteille d'eau au mec qui fait la manche, ou même de juste penser que bon. On est encore, la plupart du temps, dans des modes de vie très confortables, que le pire est à venir et qu'il faudrait peut-être se rééduquer un peu sur notre façon d'envisager l'avenir, quelle place on veut y prendre, comment. Je sais, je rêve debout.

___

Je relis La Route.

Ce roman où l'humanité est devenue rare et dangereuse, n'est pas ami du déni. Ni une distraction.

Je sais ce que pensent beaucoup de gens : déjà qu'on va crever, autant avoir le divertissement léger...

Moi, il m'aide en ce moment. J'y reviens parfois, quand j'ai besoin de me dire : quelqu'un d'autre a imaginé ce que pourrait devenir la vie en milieu hostile. Il n'est ni optimiste, ni joyeux. Il nous met face au miroir le plus cruel qui soit. Qu'est-ce qui se passera si tout se passe mal ?

Je me sens moins seule, de savoir qu'un autre a fait de cette possibilité une œuvre majeure.

Faible consolation.

Mais petite consolation, quand même.

Une photo où le soleil paraît énorme, trop près de la Terre pour qu'elle soit vivable et où une distorsion donne l'impression que le Sacré Coeur se tend vers les nuages."Il fait chaud".

mardi 23 juin 2026

Chaos, kairos, mes os, de l'eau

Il y a cette sorte d'amnésie du temps d'avant les enfants. On croit qu'à la dernière fête de l'école terminée, on va récupérer un mois de juin normal, quoi que normal puisse bien vouloir dire.

Mais non, le monde entier veut "boucler" avant le grand exode estival, on se retrouve noyés dans des agendas chaotiques à survivre comme on peut à un rythme effréné, une sociabilité poussée dans ses derniers retranchements. Le tout assaisonné à la sauce canicule.

Et c'est ainsi que, de promenades aux alentours du Pont-Neuf en concert (la délicieuse Aldous Harding, avec les chouettes Vera Ellen en première partie), de récupération d'une tante à l'aéroport, avec montage de deux projets de week-end entre la sortie de l'avion et l'entrée dans le parking, en dîners pieds nus dans l'herbe chez des amis, de passage express de mes parents 'à la capitale' en journées cinés avec mon benjamin[1], nous étions déjà à mi-mois.

Vivons le kairos.

Et puis la semaine dernière, un spectacle au collège, quand même, ne pas perdre les bonnes habitudes, encore des amis, dont des hôtes retrouvés après un long moment, cette bouffée d'amour à constater la joie de se revoir, mes aïeux, même si ça m'a valu un cassage de gueule ridicule (rien de cassé, que des bleus et courbatures, mais une dignité envolée pour une période indéfinie). Matisse, en amicale compagnie, dont on ne vantera jamais assez la meilleure qualité : être exposé dans des endroits climatisés. Quelques imprévus, ici et là, qui s'annoncent, un dernier week-end avec "petit" fiston avant un long moment, une amie qui passe à Paris (on lui rend la politesse de la grosse chaleur dans laquelle elle nous a reçus, gens bien élevés que nous sommes, option déluge compris).

Et nous serons en juillet.

Tempus fugit et toutes ces sortes de choses.

Je ne regrette pas les kermesses, oh non.

Je suis à la fois enchantée de ce mois intense, et un peu en quête de calme, aussi, juste un moment, une sieste, une brise fraîche.

C'est pas pour me vanter, mais il fait chaud, en plus, vous avez remarqué ?

The Velvet Underground - Who loves the sun ?

Un homme au parapluie rouge assorti au café devant lequel il passe.

Le Pont-Neuf vu des quais de Seine, emballé par l'artiste JR.

Un pigeon trempé un jour de déluge.

Les kiwis francophies de Vera Ellen en première partie d'Aldous Harding à la salle Pleyel

Aldous Harding, goofy et gracieuse à la fois, en concert à la salle Pleyel

Lomalarchovitch, capuccino et chocolat chaud en main, avant d'entrer au ciné.

'"Y en a marre des miroirs" tagué sur un pont au dessus de la porte de CLichy

Un tableau de Matisse avec une silhouette humanoïde noire sur fond bleu, des étoiles jaune autour.

Le soleil chaud qui nous nargue, du haut de la canicule en cours.

Note

[1] J'ai adoré la conversation qu'on a eue en expédiant un kebab, après Le Vertige, justement un petit peu vertigineuse pour un môme de pas tout à fait 12 ans, et il a bien aimé The Christophers, moi plus modérément, mais avec un petit coup de cœur pour la question sous-jacente : "peut-on connaître quelqu'un à travers de sa façon de créer de l'art".

lundi 15 juin 2026

Crash test

En pleine réflexion sur l'idée de "la part" que chacun fait dans un groupe (fût-ce un groupe de deux), j'en suis venue à me demander si ma stratégie consistant à "viser les trous", lorsqu'il s'agit de me déplacer dans une masse compacte d'humains, venait de ma manie d'en faire souvent plus que nécessaire. J'ajuste ma trajectoire sinueuse constamment en évitant les heurts. Est-ce que je peste contre ceux qui me foncent dessus "sans me voir" ? Un peu. Disons que j'ai nettement conscience que ça n'est agréable pour personne de se déplacer dans une foule plus ou moins dense, comme, exemple pris au hasard, dans une gare parisienne à l'heure de pointe.

Cette question ne sortait pas de nulle part. Sur un trottoir, je suis le plus souvent celle qui s'efface d'un pas ou d'une épaule pour faciliter le croisement. (Un fait observé et documenté : ce sont majoritairement les femmes qui s'écartent parce que les hommes sont chez eux dans l'espace public et pas nous, triste statistique, similaire à celles qui décrivent l'occupation des cours de récré). Il y a un truc de grosse, aussi. On ne veut pas déranger, on ne veut pas être accusée de prendre trop de place. Et ça arrive souvent, tellement, dans une vie qu'on développe une sorte de réflexe de minimisation physique pour ne pas offenser le confort des gens normaux. Personne ne s'en rend compte, sauf les gros. Bref.

Comme je n'ai rien de mieux à foutre, je me suis lancée dans un protocole expérimental, un soir de la semaine dernière.

Je suis entrée dans la gare Saint-Lazare, comme souvent, par la rue d'Amsterdam, près des voies qui desservent la Normandie (et une fois de temps en temps, chez moi, allez comprendre). Et mon défi donquichottesque consistait à marcher droit devant, sans tenir compte des mouvements des autres.

Un exercice plus compliqué qu'il n'y semble, mon cerveau m'a hurlé dessus en continu pendant la durée de la traversée.

Je me suis donc fait heurter une dizaine de fois en quelques dizaines de mètres.

Dont une par une femme qui s'est retournée indignée, alors je me suis retournée indignée, elle m'a dit : « mais j'allais tout droit », j'ai répondu « moi aussi ».

Fin de l'expérience, c'est très désagréable de traverser une gare comme si on remontait un terrain de rugby, ballon sous le bras.

Je ne sais pas si je suis beaucoup trop people pleaser pour mon bien-être ou si je suis dotée de rares super-pouvoirs qui permettent à une infime partie de l'humanité de tenir compte de la présence d'autres humains mouvants.

Je m'en fous.

Je ne veux pas qu'on m'envoie valser d'une épaule quand j'essaie d'aller prendre mon train.

Un point, c'est tout.

(Oui, évidemment, dans le doute, j'ai choisi l'option super-pouvoir).

Hall de la gare Saint Lazare, un soir de printemps 2026

J'ai hésité entre deux chansons pour illustrer, donc vous aurez les deux, au fond, ça ne coûte pas tellement plus cher.

et

Ni l'une ni l'autre ne nous rajeunissent, l'une encore moins que l'autre, si j'ose dire.