Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mardi 8 septembre 2026

Plancton dans la chaîne alimentaire du capitalisme

Il faut que je vous dise un truc, en rapport avec un événement courant de la vie qui nous énerve tous.

Les excuses bidons des livreurs pour ne pas nous livrer.

LE sujet qui met tout le monde dans une colère démesurée, car le motif de non livraison nous semble être un mensonge éhonté, qui remet en cause l'évidence la plus évidente pour nous. Oui, nous étions à la maison et non, elle n'était pas inaccessible.

Merde.

C'est ainsi que le jour de mon anniversaire j'ai répondu à un appel qui a commencé par un rugissement. Zéro exagération, mon interlocuteur réclamait justice et réparation dans l'instant, j'ai cru que mon oreille allait être repoussée du téléphone par l'intensité de l'entrée en matière.

"Je demande la vérité !"

(Et bon anniversaire, Thérèse.)

Il se trouve que je devais recevoir des fleurs - alors que bon, je n'aime toujours pas les fleurs coupées - que le fleuriste m'avait proposé un créneau, a merdé sa livraison et m'a appelée pour me proposer un autre créneau, le lendemain.

Puis l'expéditeur a reçu une notification : "Le destinataire a demandé à être livré à un autre moment".

Colère immense, quel affront est le pire, que je puisse disposer de mon temps de présence à la maison comme je l'entends ou que le prestataire mente ?!

Je vais vous dire un truc.

De ma connaissance, pas ultra précise mais pas complètement vague des chaînes logistiques et des logiciels qui permettent de garder traces de relations avec les clients (on dit : CRM), ça n'est pas tout à fait un mensonge.

C'est juste que soit on met tous les motifs du monde dans la case à cocher.

Soit on réduit aux "causes racines" les plus fréquentes.

Mais que la personne qui fait le vrai boulot dans la vraie vie ne s'y retrouve pas, ou n'a pas la même logique, alors elle fait ce qu'elle peut avec les cases qu'elle a.

Et à la fin, tout le monde fait comme il peut et ça donner un bazar géant.

Et nous de protester, irascibles ! Mensonge ! Atteinte à notre honneur !!! Retrouvez-moi en lisière du champ de betterave à l'aube, demain, avec vos témoins !

(Pour des raisons différentes, les livreurs ne livrent plus chez nous parce qu'ils sont ubérisés jusqu'au trognon, et donc le fait qu'on fasse une partie du boulot en allant à leur rencontre leur permet de presque tenir les cadences infernales qui sont les leurs, assorties d'un manque de respect total des personnes qui font appel à leurs services, et fréquent de celles qui en bénéficient.)

Moi aussi, ça m'agace, hein. Et même plus que ça.

Mais bon. La prochaine fois, pensez que la personne qui s'abrutit à rentrer des motifs dans les cases n'a presque jamais fait ça pour nous casser les pieds à nous, mais pour sauver sa peau de plancton de la chaîne alimentaire capitaliste à lui (ou elle).

Des vélos chargés de colis.

dimanche 6 septembre 2026

Les mères, ces hystériques

J'ai enfin vu Die, my love, que j'avais loupé au cinéma parce que : trop de films à voir pour trop peu de temps - ou d'énergie - pour le faire à ce moment-là.

J'ai aimé, énormément.

Et puis je me suis dit que c'était quand même étrange qu'il soit resté si peu de temps (dans mon souvenir) à l'affiche, alors je me suis livrée à ce petit jeu pervers qui consiste à me rendre sur Allo Ciné pour m'énerver sur les avis des gens.

Ça n'a pas loupé.

Die, my love, c'est l'histoire d'un jeune couple qui vient s'installer au fond du trou du cul du monde pour y fonder une famille. La jeune mère écrit, mais elle accouche, et au fin fond du trou du cul du monde, on se doute bien que le jeune père, il travaille loin, quelques jours par semaine.

Alors, plan par plan, on voit cette femme rieuse osciller entre atonie et auto-destruction. Mais sans perdre de vue le bébé, son amour pour lui. Pendant ce temps, le père ? Il n'est pas beaucoup là, déjà, et sa vie ne change pas tant que ça. Il vit sa vie mais pas celle de la famille, embarque de force sa meuf dans une virée en voiture pour s'engueuler avec elle alors qu'elle le supplie de ne pas laisser le bébé seul. Il traîne en claquettes chaussettes peignoir, ramène un chien aboyeur dans une maison où il n'est pas (fun fact, il la laissera même abattre le chien).

Et la femme de descendre aux enfers.

Dépression post-partum, lit-on partout.

Et moi je ne suis ni psychiatre, ni neurologue, mais ce que je vois c'est que même sans chimie du cerveau en déconfiture, elle a la tête sous l'eau et il pousse bien dessus.

Les critiques, donc.

"C'est long. On se fait chier."

Oui, comme dans une vie où ton seul horizon est ton bébé, qu'il y a si peu d'adultes à qui parler, si peu de relais alors qu'on a la responsabilité, seule, d'un être de quelques jours / semaines / mois, totalement dépendant. Alors que la fatigue est si écrasante, que le temps manque tant que la ressource intérieure n'est pas utilisable pour se maintenir.

"Son rôle à lui est sous écrit, il est absent."

My point, exactly, j'oserai même dire que c'est une façon assez évidente de montrer l'absence de père, en tout cas de père aidant. Sauf au moment où il décide de la faire interner parce que bon, elle devient un peu embarrassante.

Bref, ce film prend aux tripes et à la gorge et il n'est pas besoin d'avoir connu cet épisode pour comprendre précisément ce qui se joue - et ce à quoi on a échappé.

Moi, les pères de mes enfants faisaient plein de trucs. Et même comme ça la longue litanie du reste à faire, à planifier, les appels à Parent Numéro 1, les nuits à l'hôpital à côté d'un enfant malade, c'est moi qui m'en suis cogné le plus gros. (Pas plus tard que ce matin, j'ai appris au père de mon plus petit, dont je suis séparée depuis bientôt 3 ans, qu'il y avait réunion de rentrée au collège. Il est gentil, hein, mais regarder le carnet de correspondance qui a transité par chez lui, ou Pronote ? Même pas en rêve.)

Normal, se dit le monde, c'est toi la mère, avec la pression énorme que met le même monde sur les mères qu'il juge défaillantes.

Pas plus tard que cet été, il s'est dit, à peine avais-je le dos tourné, que ça n'est pourtant pas compliqué, d'être mère, il suffit d'être organisée et ferme, voilà. Jugement proféré par une qui n'a jamais eu d'enfant et son comparse qui a assisté en touriste à l'élevage des siens.

A se demander pourquoi des millions de femmes savent dans leurs entrailles à quel point c'est difficile, pas seulement en tâches mais en empathie saturée, en nécessité absolue de repousses nos besoins propres en arrière-plan pour faire passer ceux d'un, deux , trois autres, et plus si affinité, avant soit.

Les pères de mes enfants ont fait des tas de trucs mais leurs vies n'ont pas changé. L'un a fait entrer un bébé dans son agenda auquel il n'a pas changé une virgule, a continué à bosser et faire de la musique et jouer en ligne avec ses potes etc. L'autre attendait les ordres.

Moi j'ai failli en crever de ne pas avoir une minute pour lire, de ne plus écouter de musique (tu sais, le bébé qui s'endort ENFIN, et pas possible de mettre le casque au risque de ne pas l'entendre, la pression qu'on se met seule...).

Ensevelie d'une façon ou d'une autre sous un enfant, sa vie, ses joies, ses soucis. Pendant des années, mon monde tellement rétréci que même ici (ou le ici d'avant) je n'avais que des récits d'enfance ou de boulot à raconter. Pendant que leurs pères ont si peu infléchi le cours de leur vie et n'ont pas attendu très longtemps avant d'être décevants, dans ce rôle de parent.

Et même si ça se détend, on en prend à vie.

"Ah mais toi il est grand, le petit, la rentrée ça doit être plus cool. Tu fais quoi demain ?"

J'achète des baskets en 40 parce que celles achetées par le père sont importables, un survêtement, deux lessives, un peu de bouffe pour la semaine à venir.

Et je leur promets qu'aussi longtemps que je peux j'assure le SAV, je serai là pour eux. Et ça n'empêche pas d'être une source d'amour, d'accomplissement, de fierté, d'angoisses pour l'avenir, aussi. Mais surtout, de les faire passer devant, tout le temps, puis souvent, au fur et à mesure qu'ils grandissent[1]

Au détriment de quoi que ce soit d'autre.

Alors oui, il suffit d'un tout petit peu plus de pression sur la tête.

Je vomis ce que j'ai lu sur ce film, putain, où voulez-vous qu'aille le monde quand on en comprend pas un film comme ça (personne ne leur a demandé de le vivre, hein. Juste de comprendre.)

Reflet de Cro Mi dans mes lunettes. Cro Mi endormi sur moi. Premier Noël de Cro Mi Lomalarchovitch à quelques heures, endormi sur moi. Lomalarchovitch de quelques semaines, aux pieds doux que je caressais sans cesse. Lomalarchovitch vers 11 mois, en début de varicelle, étendu dolent sur moi.

(Oui, je sais, j'ai pris un sacré coup de pelle sur la gueule, alors qu'eux n'ont fait que grandir.)

Note

[1] Un truc que mes détracteurs estivaux ne savent pas tellement faire.

jeudi 27 août 2026

Small talk

L'expression "fonction phatique du langage[1] a été récemment employée à table, l'échange que nous avions auparavant ayant été traité de conneries, sans autre forme de procès.

C'est con, c'est quelque chose que j'adore faire. Une micro connexion de quelques secondes avec un(e) inconnue, pour créer un sourire, une bribe de lien, un rire. Qui que soit l'autre et quels que soient le nombre de choses qui nous séparent, en un instant, nous sommes deux humains réunis dans un moment, dont on sort, généralement, heureux de l'avoir vécu.

Alors conneries, peut-être. Mais conneries au moins micro-utiles, un rien, une seconde, une poussière de bien-être.

Pas donné à tout le monde.

Ce que l'on voit et ce qui est vrai. Il n'y a qu'un chat sur cette photo.

Note

[1] En gros, la part du langage qui ne véhicule pas de message mais qui tient le lien "ouvert", tu vois ?

mardi 25 août 2026

Liquéfaction

La fatigue de ces vacances pas reposantes m'est tombée dessus.

Je dors, je lis, je lis dans mon bain, je lis dans mon lit, je regarde quelques films. À part quelques courses, alimentaires ou logistiques, un peu de cuisine, je n'ai rien fait depuis le retour.

Il ne s'agirait pas de revenir au travail plus fatiguée que je ne l'ai quitté ; c'est encore un pari.

Peu d'échanges : quelques fidèles viennent aux nouvelles, j'en donne aussi, mais si peu. Les gens sont encore occupés à vivre, à être heureux, je leur souhaite, ou alors ils rentrent, se préparent.

Et moi je les laisse profiter, il n'y a rien à faire ou à dire qui changerait quoi que ce soit.

Trois savent "viteuf" de quoi mon mois d'août a été fait . Un sait, mieux. Je m'imagine hurler un "non" rageux à qui me demandera "tu as passé de bonnes vacances ?", lundi, ça me fait rire, un peu.

Je suis à l'exact point où je me reproche de ne pas m'occuper mieux que ça sans avoir la ressource pour le faire. Et vite, il sera trop tard, le quotidien reprendra ses droits et je n'aurai que des regrets de ce temps libre mal employé. Manque l'étincelle. Parfois je n'en peux plus d'être le moteur, c'est aussi bête que ça.

Je me laisse traverser par la lassitude désabusée.

Je guette des bulles roses.

Quand même, j'ai libéré une plante, hier. Pas une beauté spectaculaire, a priori, mais je lui ai trouvé une grosse personnalité. (Lomalarchovitch, derrière, réprouve).

Une nouvelle plante pour la maison (Lomalarchovitch en arrière plan).

samedi 22 août 2026

Traverser le marécage

Traverser le marécage de douleurs, d'humiliations, de peines et de déceptions. Se laisser traverser par la tristesse. Se retourner et se rappeler que sur l'eau croupie, terne, dans son odeur de fange, il y a de petites lueurs qui ont balisé le chemin. Que même si l'avenir sera difficile, elles sont à moi, aussi inscrites dans mon identité que mon prénom ou la couleur de mes yeux.

Volutes de lumières imprimées sur le mur au travers de mon volet de bougainvillier.

Un rideau de bougainvillier, la lumière du matin qui transforme un vert terne en vert acide, de longues promenades natatoires et bavardes. Le soleil au travers qui dessine sur mon mur d'étranges volutes. Un repas délicieux. Deux livres venus m'attraper par les tripes, l'un dans un endroit existentiel, l'autre dans une sorte de quête dont l'objet n'est pas trouver mais guérir.

"La punition" d'Arthur Dreyfus, en cours de lecture dans mon bain, cet après-midi.

Des mots amis. Les retrouvailles avec des boules de poils collantes qui ne veulent vivre que sous ma main, contre moi. La sensation d'être concrètement utile, plutôt qu'à distance, pour une de mes chères. Le sentiment d'un long chemin accompli, ou en tout cas largement entamé, dans une direction qui me plaît. Peu de photos, mais des photos que j'ai aimé prendre. Des petites bulles roses qui surgissent sur mon téléphone, comme un pouls qui me rattache à ce que j'aime vivre. Un nouveau titre de Fontaines D.C., comme écouté à deux à distance.

Mon reflet, en train de me prendre en photo dans une fenêtre aux volets fermés, une branche de bougainvillier coincée entre les deux.