D'abord une forme pleine de couleurs dans ma vision périphérique. Un fragment de seconde, je pense "si toutes les teintes de ses vêtements se mélangent, elle sera caméléon sur la porte bleu clair, là-bas".
Et puis je me suis souvenu que mon fils m'a dit que Max Bird avait expliqué que ça ne fait pas ça, les caméléons.
Puis le mouvement l'emporte, le pas vif de ses longues jambes, l'allure pressée, la trajectoire nette pour couper la rue d'un trottoir à l'autre.
Enfin mon regard se pose sur sa tête, penchée.
Est-elle habituée à se voûter à cause de sa grande taille ? Est-ce la porteuse infatigable, mère sherpa d'une tribu pour qui il faut charrier le sac de sport, les crayons de couleur, les goûters ? Ou juste le réflexe de dissimuler son visage aux passants.
Peut-être même que parfois les larmes coulent sur ses joues, pendant qu'elle marche, tôt le matin, là où on attend sa présence.
De loin, il n'y a rien qui ne va pas, enfin un peu d'incongruité. Que fait-elle là, dans la rue, pas à sa place, seule de son espèce ?
Si le regard fait plus que passer dessus, si l'œil s'arrête vraiment, alors, en s'approchant, apparaissent les trous. Pas très graves, seulement pas très beaux.
L'assise défoncée de trop d'usure.
Pas vraiment hors service. Rien qu'un peu de soin ne pourrait réparer.
Mais elle n'est plus au goût du jour et pas assez uniquement antique pour valoir le temps ni le coût de la réparation.
Et puis elle est seule, la solitude, ça ne plaît pas, de nos jours. Ça effraie, ça repousse.
Hier, j'étais au Grand Palais pour visiter avec une amie l'expo Nan Goldin.
J'avais à peine posé un pied sur le quai du métro, lui-même au pied du bâtiment, qu'une rame y entrait, coup de bol, pour la bonne branche qui plus est. J'ai donc mis environ 16 minutes à arriver à moins de deux kilomètres de chez moi. Où j'ai constaté que le prochain bus ne passerait pas avant 62 minutes.
J'allais reprendre le métro en sens inverse pour repartir de Saint-Lazare vers chez moi en train, d'où je peux rentrer plus rapidement à pied et, au vu de la chaleur d'hier, le plus d'ombre, le moins de marche, c'était le meilleur combo. J'ai quand même vérifié le passage d'une autre ligne de bus à la station d'avant la mienne, bingo, ça s'enchaînera bien, modulo quelques petites minutes d'attente.
Me voici donc, remontée d'une station, à vérifier que je suis au bon arrêt pour le bon bus qui est bien à quelques minutes de moi. J'avais noté du coin de l'œil une sèche femme, assise au sol, en train de fumer. 34 degrés à l'ombre, moi en plein soleil, me voici à vérifier compulsivement l'arrivée du bus sur l'appli dédiée. Espoir déçu, il a tardé sur le trajet. Et de ma vision périphérique, je note la femme qui gesticule, elle s'est attrapé le sexe de la main qui ne tenait pas sa cigarette et semblait me parler avec une véhémence qui m'échappait, sous mon casque. Pensée saugrenue, je me dis que ma robe longue est peut-être trouée, c'est tout à fait mon genre, quand le son de ses mots me parvient enfin.
— Toi tu es tellement grosse que tu confonds ta chatte et ton cul, quand tu chies, tu ne sais même plus d'où ça sort, obèse !
(Ma robe n'était pas trouée. En plus elle a tort et aucune preuve de ce qu'elle avance.)
La violence de sa haine me gifle, avant même d'avoir complètement saisi ce qu'elle me dit.
Et puis je bafouille en retenant sur mes lèvres un "tu veux que je te chie dessus pour qu'on vérifie ?"
Pas la peine.
Ça n'est pas un dialogue. Elle a manifestement une santé mentale fragile et quelque chose au niveau de l'inhibition qui ne fonctionne pas. Et je vais me haïr quelques heures après d'avoir déversé ma colère sur cette femme. Pas pour elle, pour moi.
Je remets mon casque, tourne le dos pour lui montrer mon gros cul, et vois un très jeune homme arriver et lui gueuler dessus. Il lui dit des conneries, que je suis belle et que moi, au moins, j'ai des sous, je ne me traîne pas assise par terre à encombrer le trottoir pour rien. Je le remercie, lui dis "on va mieux qu'elle, ça ne sert à rien, mais merci, encore."
La meuf commence à lui expliquer que je suis grosse et qu'elle est mince et que c'est mieux puis s'en prend (verbalement) à sa bite, en lui demandant s'il s'en sert ou s'il est puceau. L'échange semble sur le point de dégénérer et puis s'éteint. Mon bus arrive, je remercie encore le p'tit gars, monte dedans.
Je souris fugacement à penser au petit Roche, dans Eureka Street. Oui, elle aurait sa place dans un roman de Robert McLiam Wilson, il saurait montrer l'outrancier mais aussi ce qu'il y a derrière, ce qui fait que parfois, on en arrive là. Avec une formule qui attrape, par le rire ou la rage. "Does your dick reach your ass?"
Ou à Almodovar, roi du scabreux.
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Nan Goldin n'a pas une approche très abstraite ou esthétique de la photographie. Elle est très documentaire, jusqu'à l'extrême, documentaire scabreuse, pour le coup. Plans innombrables, cadrés comme ça tombe sur du quotidien empreint de sexe dangereux, de drogues, de souffrance à vivre, de déclassés. L'accumulation de clichés sans grand intérêt crée le sens entre ceux qui vous marquent la mémoire à jamais : poignet coupé jusqu'à l'os, corps marqués de coups, déformés par la violence, les substances. Elle appartient au début de la génération SIDA, celle qui a vu tomber par dizaines ses amis.
Et puis aussi l'art de capter un sourire rayonnant, un regard. De relier des ponts entre l'art et son art, ses émotions et celles qu'elle offre.
J'ai pleuré à quelques portraits, magistraux, d'une faune queer arrogante et fière mais dont le regard traqué dit plus long que l'allure. J'ai ri, parfois, frémi, à l'unisson avec les autres spectateurs.
Je me suis dit que oui, le portrait me manquait un peu. Ce moment où l'on cherche à représenter ce que l'on voit de l'autre, c'est lui le sujet mais nous qui sommes aux commandes pour montrer ce qu'on en voit.
Peut-être que j'en suis à nouveau un peu plus proche, si les circonstances s'y prêtent.
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Ce n'est que ce matin que j'ai réalisé. Cette femme, à l'arrêt de bus, je crois que j'ai eu envie de la photographier. Ses gestes vulgaires, la haine dans son regard et sa bouche tordue. Pas belle, pas facile, pas enviable, répugnante, mais encore très vivante à l'endroit où elle pose son cul ; saisissante, répugnante, impossible à ignorer.
Vendredi dernier, en avance pour un déjeuner[1], j'ai enfin pu entrer dans un lieu qui me faisait baver d'extase mais était toujours fermé lors de mes passages : la librairie qui est pile à la sortie du métro Place de Clichy.
J'y repère vite plusieurs livres qui me font envie encore plus que les autres mais me retiens encore pour quelques minutes. Petite visite au premier étage quand un bruit d'eau attire mon attention. Curieuse idée, me dis-je in petto, de mettre une fontaine dans une librairie, le mélange des genres est un peu contre-intuitif (c'est une pensée qui traverse souvent les gens lecteurs de livres nageurs, cette espèce qui tombe de vos mains vers l'intérieur -plein- d'une baignoire).
Du coin de l'œil, la réalité me rattrape. Un pilier qui va du sol au plafond, creusé de niches peuplées de beaux livres, ruisselle littéralement. Je hèle une dame assise face à un ordinateur à quelques mètres, lui signale la grosse fuite et lui propose de l'aide pour mettre à l'abri les bouquins en danger. J'attrape un autre client du rayon et nous organisons une chaîne humaine pour mettre les précieux au sec.
L'eau s'arrête aussi subitement qu'elle a commencé, à l'étage en dessous, une énorme flaque, et ma nouvelle copine manutentionnaire de s'exclamer "heureusement que la dame était là" en parcourant le magasin dans tous ses coins (merci, vous en auriez fait de même et toutes ces sortes de choses).
Et puis ? Il y avait des livres à sauver, alors j'ai pris une petite moisson.
Je suis passée en caisse en me disant "foutue pour foutue, je crèverai d'une faim que je tromperai en lisant" (ou à peu près).
Pour celles et ceux qui croient que dans la vie on "mérite" ou pas, que c'est "juste ou injuste", sachez qu'on m'a offert, pour ma peine, un catalogue promotionnel des prochains poche à paraître.
Ruinée, je suis allée prendre des photos dans le quartier avant mon déjeuner avec Orpheus et ma rencontre avec Odette à Roulette.
Note
[1] La faute à IDF Mobilités qui m'annonçait des problèmes apocalyptiques sur la 13 alors que rien du tout