mardi 28 avril 2026

Dans le grand livre de mes conneries

Il existe dans un recoin de mon cerveau un recueil à la couverture noircie, racornie, dont le titre ne laisse aucune place au doute : Grand registre de mes conneries.

Toutes les phrases dont j'ai honte, les moments peu glorieux y sont consignés à l'encre indélébile. À défaut d'oubli, j'essaie de m'accorder le pardon. Exercice pour lequel je ne suis pas naturellement très douée.

Mais l'oubli, une fois, j'ai réussi. La vie s'est chargée de me rappeler cruellement que j'avais été, à ce moment, particulièrement ignoble, mais durant quelques années, j'avais oublié, oblitéré, rien, silence radio.

Let's cut the crap, passons aux aveux.

Il y a presque 20 ans, j'étais à la maternité, équipée d'un bébé neuf. Ma plus ancienne amie me téléphone pour les félicitations de rigueur (ou je l'appelle pour lui annoncer la naissance, je ne sais plus). Et elle qui était la fière maman d'une petite fille de quoi ? 14 mois ? M'annonce qu'elle est enceinte de son deuxième bébé.

Apparemment j'ai dit : "mais tu es folle !"

Pas pour rire.

Revenons en arrière.

Je suis arrivée à la maternité un samedi matin après le petit-déj, poche des eaux rompues quelques minutes avant, quelques contractions. J'y ai passé la journée, reliée au matériel nécessaire à monitorer mère et enfant. Rien de décisif ne se jouant, le père a été prié de regagner ses pénates pour dormir, pendant que je passais la première de mes célèbres nuits blanches à contractions rapprochées, seule dans la nuit aux néons blafards d'un hôpital public.

Le lendemain matin, descente en salle de travail où l'enfant n'a daigné paraître en raison de tête rétive à franchir mon bassin, qu'à 17h25, soit une durée de travail d'environ 36 heures, ne pinaillez pas, forceps et hémorragie compliquée à juguler à la clé (pour moi). Nuit suivante à douiller et ne pas dormir, à écouter tétanisée la voix de mon bébé qui pleurait à la nursery, impuissante, au sol, abattue par la longue montée et le déchaînement de violence qu'avait été cette délivrance, réduite à un instinct qui me disait que cette très petite chose (pas tant, 3 kilos et demi) avait besoin de moi et de personne d'autre que moi, mais comment je fais pour la reconnaître parmi tous les pleurs ?

Et puis la valse des injonctions contradictoires, de la petite violence obstétricale, jugée parce que je ne voulais pas nichonner, parce que je n'avais pas envie de voir de visiteurs (certains se sont pointés sans prévenir), pour tout ce qui pouvait être jugeable par sages-femmes, infirmières, puéricultrices, médecins, et moi qui cumulais trois nuits sans sommeil et un accouchement épique à la clé. Je veux dire : ce genre d'accouchements dont j'aurais pu facilement mourir quelques décennies plus tôt.

Et là, mon amie de me féliciter et de m'annoncer joyeusement sa grossesse et j'aurais dit ça. "Mais tu es folle". Bien sûr que je m'en veux, et qu'à chaque rappel de ce moment particulier je suis mortifiée. D'autant que je pense que traumatisée du corps et du cerveau, je devais le penser vraiment, au moins dans cet instant-là. Il se trouve que j'ai une grande tendresse pour la jeune femme issue de cette folie et que ça n'a à voir qu'avec qui elle est, elle.

Il se trouve aussi que l'année qui suit a été épouvantable. J'ai mis un an à pouvoir m'asseoir sans grincer de douleur, sans basculer mon bassin pour ne pas hurler de tous mes vieux os déplacés. Il m'a fallu trois semaines pour sortir de ce que m'a fait cet accouchement et trouver que ce bébé dans la chambre du fond était bien mignon, et que par ailleurs, y a-t-il eu une vie sans, avant ? Impossible, je ne me souviens pas.

Je me suis mis une pression monumentale, ai découvert sur le tas que son père et moi n'avions pas complètement les mêmes visions de la parentalité, n'ai pas lu une ligne pendant des mois et ai failli en crever, le tout dans une solitude que je ne souhaite à personne, vu que le père sous-entendait au moindre doute de ma part que les femmes ont l'instinct maternel inné et que lui savait ce qui était bon. Honteuse de me poser trop de questions, de peurs mammifères, d'autres plus cérébrales.

Tout ça pour apprendre quelques années après que le joli prénom Malaussénien choisi dans la bataille (le père ne pensait pas littérature mais actrice porno) serait désormais inutilisé, que ma petite fille était un grand garçon. (J'ai hâte de voir comment ses autres enfants vont faire péter un câble à son père, je suis à ça de prendre des parts dans une usine de pop-corn.)

Mais j'ai quand même dit ça.

La honte.

Et la folle concernée me le rappelle de loin en loin.

N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours.
N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours., avr. 2026

mardi 6 mai 2025

Sur le seuil

Hier soir, j'ai déposé le peut-être futur docteur N au milieu d'un champ d'avions.

Ou, plus clairement, on a pris la bagnole et affronté deux heures de bouchons pour arriver à son hôtel, proche de son lieu d'examen pour aujourd'hui et demain, à Villepinte (son parc des expos, rien d'autre, enfin pas qu'il m'ait été donné de découvrir).

C'est assez chouette dans une vie de parent d'enfant grandi de pouvoir se rendre utile.

Je m'explique, ce môme a bossé comme un damné depuis le mois de septembre, sur des sujets auxquels je ne comprends pas grand chose. Alors à part me laisser raconter ses cours pour l'aider à mémoriser et un appui logistique, je ne lui suis d'aucune aide ; il est désormais dans une tranche de vie où il est désormais seul face à son destin. Oui, je suis dramatique si je veux.

Alors quand le RER B est en grève et me donne l'occasion de faire un truc pour lui, je me précipite. Histoire de. C'est dur, l'impuissance.

Bref, on a écouté de la musique, il a laissé ruisseler une part de stress sur moi. Je l'ai accompagné jusque dans sa chambre, on a regardé quelques avions nous passer juste au-dessus.

Et puis je l'ai serré dans mes bras, lui ai dit que je l'aimais et l'ai laissé seul avec ses dernières révisions. Comme un grand qu'il est. Alors qu'on se souvient tous de ce moment où il n'était qu'un petit mammifère au creux de mon bras, avant-hier, à peine.

Son sens de l'organisation a largement dépassé le mien (qui n'est pourtant pas en toc).

Je suis époustouflée par sa maturité devant la charge de travail, son endurance, sa résolution. Moi, à 18 ans, j'étais très occupée à lire beaucoup de livres, écouter beaucoup de musique et essayer beaucoup de garçons. Et même maintenant... sans parler de cette fibre scientifique tout à fait inédite dans la famille.

Bref, cet enfant force mon admiration.

Alors je me rends utile comme je peux et surtout : je lui fais confiance. Il n'a tellement plus besoin de moi pour savoir quoi faire. Il me reste à l'aimer.

Edit du 7 mai : jour 1 globalement bien passé, jour 2 en démarrage, gros dodo en vue dans quelques heures.

mardi 21 mai 2024

18

A 17h25 aujourd'hui, ça fera 18 ans que je suis devenue maman.

Ce petit machin au crâne en pain de sucre qui m'a fait vivre un enfer pendant 36 heures (sans parler des fucking "jolis maux" de grossesse, je t'en foutrais, moi, du joli mal qui te ruine le corps, te squatte comme un parasite, bref) a 18 ans aujourd'hui, est responsable légalement de ses actes, va passer le code dans quelques jours, voter aux européennes, passer le bac et, si les oracles et ParcourSup le veulent, commencer médecine.

Vertigineux.

Il n'a plus du tout besoin de moi. Mais comme j'ai de la chance, il a toujours envie de m'avoir dans son paysage. Ce môme est si bien préparé à la vie, à se débrouiller, dans les bons et les mauvais moments, que j'en reste souvent un peu sidérée. C'est moi qui ai fabriqué ça, une cellule après l'autre ?

J'admire sa sagesse, sa détermination, son feu brûlant caché sous un poker face de malade, sa capacité de s'entourer de personnes incroyables, son organisation sans faille même dans le chaos, sa tendresse bougonne, son humour ravageur. J'aime tout de cet enfant, même quand il m'énerve.

Quand il fend sa carapace, il est capable de vous parler de votre regard qui transperce l'âme (enfin de mon regard, le vôtre, il s'en fout), sans que je sache si c'est un immense compliment ou une vacherie subtilement bien amenée. Enfin j'ai décidé que c'était un compliment.

Hier on a déjeuné ensemble et comme il est l'opposé de con et qu'il voit bien que ça remue, pour moi, en ce moment, il me lâche un : "Toi, tu partages tes émotions pour dire aux gens tout ce que tu vois de bien en eux, ou bien quand tu penses que ça ne va pas embêter trop le monde. Sinon tu les enterres au lieu de faire comme tu ferais avec moi, me dire qu'elles sont légitimes."

J'ai, comme il se doit, chialé sur mes pâtes aux truffes. Et lui ai offert la paire de Dr Martens dont il rêvait. Et une pour moi aussi parce que bon, ça se travaille, une réputation de mère géniale.

C'est lui qui me perce l'âme, d'être aussi bellement lui-même, envers et contre tout, voilà.

lundi 22 avril 2024

Dans le nichoir

J'ai été très marquée, ado, par la lecture d'un livre de Marie Cardinal, "La clé sur la porte". Il s'agissait d'une famille (enfin il me semble que le père était très absent) des années 70, avec une nichée d'enfants à eux plus ceux d'autour, voisins, copains, copains de copains, copains de voisins etc, qui avaient accès permanent à leur maison.

Je pense qu'il y avait un projet "politique" autour de cette clé sur la porte, mais surtout une femme qui daronnait à elle seule une improbable quantité d'enfants dont, finalement, l'immense majorité n'était que de passage. J'ai le vague souvenir qu'elle craquait un peu, sur la fin, mais cet esprit d'ouverture, d'accueil, de discussions avec des ados / jeunes adultes en tant que personnes à part entière m'a accompagnée depuis[1].

Il faut dire que mes parents n'étaient pas complètement étrangers à cette notion. Nos camarades étaient toujours bienvenus à la maison, le dégainage d'un couvert ou deux de plus très facile. Et si ça ne s'est jamais joué par douzaines, mon amie de fac a vécu chez nous, du lundi au vendredi, pendant presque toute la durée de notre première année.

Dans un grand élan d'échanges intergénérationnels, on était copains avec un certains nombres de leurs copains (dont certains venaient aux fêtes que j'organisais dès qu'ils tournaient le dos, dans la plus parfaite des discrétions, en tout cas c'est ce que raconte l'histoire officielle). C'est bien, je trouve, que les mômes aient d'autres adultes que leurs parents ou la famille, dans la vie[2].

C'est donc avec beaucoup de fierté et le poids de cet héritage, mi génétique, mi littéraire, que je porte la couronne de daronne préférée des potes de Cro-Mi. Chez nous aussi, ça défile, ça papote, on rit, on débat, on refait le monde. Les bébés queers savent qu'ils trouveront toujours un asile à ma table et sous mon toit. Et s'ils ne le savent pas, je fais passer le message. Même si tout ceci contient une part de flatterie de la part des "petits" et d'égo surdimensionné du mien, je suis bien dans cette posture (et honnêtement, le monde manque cruellement de mères qui se font des maquillages bigarrés pour un oui ou un non et écrivent des mails salés au proviseur au nom du respect dû aux élèves).

Cro-Mi est parti hier en Irlande avec quelques autres lycéens. Qui me saluent par l'intermédiaire de mon enfant, à l'occasion de nouvelles reçues cet après-midi.

"Salut les licornes. Ne faites rien que je ne ferais pas, ça vous laisse quand même de la marge" fût ma réponse.

Cro-Mi m'indique alors que parmi les consignes, on leur a interdit de danser sur les tables des pubs alentours avec deux grammes d'alcool dans le sang.

"Mais j'avais pas deux grammes et qui lui a dit, à ton prof, d'abord ???"

Message vocal récoltant l'hilarité de la troupe.

C'est facile, c'est cheap, mais ça me remplit de joie, de les faire rire. Ca me remplit de fierté de n'avoir jamais perdu ce lien privilégié avec mon aîné.

Je me demande si j'aurai autant de succès avec mes petits-enfants. Mais bon, avec l'hérédité et l'entraînement que j'ai commencé très tôt, je pense que j'ai un bon potentiel de vieille dame indigne. Soyons optimistes.

Notes

[1] Prise de nostalgie je l'ai racheté mais ne suis pas complètement sûre d'avoir envie de le relire. Comment ce livre aura-t-il vieilli avec moi ?

[2] Etant entendu qu'il s'agit de personnes fréquentables à tous points de vue.

vendredi 10 juillet 2020

Adolescence, cette fascinante mue

En préambule à ce billet, que j'aurais mis 18 mois à me décider à écrire, je précise que j'ai demandé l'autorisation à Cro-Mi. Il s'agira, après tout, d'aborder un sujet qui concerne sa vie privée. Sa réponse a été :

D'acc ! Bah t'inquiètes pas :)

Certain(e)s d'entre vous le savent, d'autres ont un peu deviné, Cro-Mi nous a dit quelques jours avant Noël 2018 qu'il se sentait garçon et souhaitait désormais qu'on le genre comme tel.

Nous étions ensemble son père et moi et je dois dire, en préambule bis, que nos avis divergent sur ce sujet mais que les échanges entre co parents se passent dans le plus grand respect l'un de l'autre.

Quoi qu'il en soit je pense qu'on devait avoir l'air bien cons, les bras tombés au sol et la mâchoire décrochée.

Vous savez ce moment précis où votre cerveau ironise en voyant les tripes se remuer en vous glissant qu'il va falloir mettre vos principes tout théoriques à l'épreuve d'une réalité bien proche ? C'était là.


Nous avons cheminé depuis. Cro-Mi de son côté qui réfléchit à sa vie, à son avenir, avec, me semble-t-il, pas mal de maturité et de courage.

Autant j'étais inquiète de ce qui se disait sur ces groupes Discord où la révélation lui est venue, autant je sais aussi pour l'accompagner depuis 14 ans que son sens de ce qui est bien pour sa propre vie est parfaitement développé et depuis fort longtemps.

Sa fibre militante est en éveil, la vibration d'indignation est à l'image des ados de 2020. Mais même si la forme est parfois différente de la mienne, je ne peux pas lui reprocher cette envie d'un monde plus juste où chacun trouve sa place.

Il y a des moments d'exaspération bien sûr, des moments de grands soupirs. Des moments où il faut lui rappeler son âge, pas toujours en regard avec ses ambitions.

Mais je suis épatée par cette petite personne qui guide sa vie comme il lui paraît juste et dont je ne sais jamais bien si son âge est plus près de 14 ou de 1000 ans.

Et son humour.


La chose qu'on nous dit le plus et sur laquelle nous divergeons avec son père c'est : oui mais ça peut changer.

Croyez bien que je suis convaincue de l'impermanence des choses. Que l'adolescence est une phase de mue où l'enfant rêvé par ses parents disparaît, parfois avec force démonstrations de brutalité, derrière la personne que l'ado voudrait être. Est.

Mais après tout suis-je la quadragénaire que je m'imaginais être ? Est-ce que si je deviens vieille je ressemblerai à la vieille dame indigne pour laquelle je m'entraîne avec assiduité ? Qui peut prévoir quoi ?

Alors que son père mise sur une situation qui peut évoluer, je me dis de mon côté que c'est sa réalité. A ce moment précis de sa vie. Et que je choisis de ne pas nier sa vérité, aussi grands soient les soucis que je me fais pour sa vie.


À la maison j'arrive à peu près à le genrer au masculin avec constance. Parlant d'elle à l'extérieur c'est souvent le pronom féminin qui sort, sauf auprès du tout premier cercle d'amies alliées qui ont vécu tout le chemin avec moi. Y compris quand il a fallu confronter mes principes à la réalité à la première visite de sa copine (qui est, bien entendu, une meuf trans de 18 ans. Qui est également une chouette personne avec qui on rit pas mal et, après quelques passages chez nous, je trouve leur relation apaisante pour chacun(e) des deux).

Je prends lentement le pli de lui demander ce qu'il en pense, situation par situation. Comment tu veux qu'on fasse avec les grands-parents (au courant, mais pas immergés dans la situation ? À l'hôpital je t'ai genrée au féminin prise par l'urgence, mais maintenant chez le docteur je suivrai ce que tu veux, ok ?

C'est parfois calamiteux de passage de l'un à l'autre mais je prends le parti d'en rire. Ça n'est pas un pronom personnel, ni même un prénom, qui définit mon enfant.


Au-delà de sa vie, de son avis, je m'interroge sur ce mouvement de fond qui fait que tant d'ados se questionnent sur le genre. <est-ce simplement un effet de parole plus simple, de plus grande acceptation ? (Je doute) Que s'est-il passé pour que le genre devienne une question si prégnante dans la mue adolescente ?


Rires familiaux, n'empêche, quand Cro-Mi prend son air "Jean-Michel Maturité" pour nous dire que "oh moi, je ne fais pas une trop grosse crise d'ado, hein".

LOL. Dans le genre questionnement identitaire on se pose pas mal, quand même, je trouve.