Dans le grand livre de mes conneries

Il existe dans un recoin de mon cerveau un recueil à la couverture noircie, racornie, dont le titre ne laisse aucune place au doute : Grand registre de mes conneries.

Toutes les phrases dont j'ai honte, les moments peu glorieux y sont consignés à l'encre indélébile. À défaut d'oubli, j'essaie de m'accorder le pardon. Exercice pour lequel je ne suis pas naturellement très douée.

Mais l'oubli, une fois, j'ai réussi. La vie s'est chargée de me rappeler cruellement que j'avais été, à ce moment, particulièrement ignoble, mais durant quelques années, j'avais oublié, oblitéré, rien, silence radio.

Let's cut the crap, passons aux aveux.

Il y a presque 20 ans, j'étais à la maternité, équipée d'un bébé neuf. Ma plus ancienne amie me téléphone pour les félicitations de rigueur (ou je l'appelle pour lui annoncer la naissance, je ne sais plus). Et elle qui était la fière maman d'une petite fille de quoi ? 14 mois ? M'annonce qu'elle est enceinte de son deuxième bébé.

Apparemment j'ai dit : "mais tu es folle !"

Pas pour rire.

Revenons en arrière.

Je suis arrivée à la maternité un samedi matin après le petit-déj, poche des eaux rompues quelques minutes avant, quelques contractions. J'y ai passé la journée, reliée au matériel nécessaire à monitorer mère et enfant. Rien de décisif ne se jouant, le père a été prié de regagner ses pénates pour dormir, pendant que je passais la première de mes célèbres nuits blanches à contractions rapprochées, seule dans la nuit aux néons blafards d'un hôpital public.

Le lendemain matin, descente en salle de travail où l'enfant n'a daigné paraître en raison de tête rétive à franchir mon bassin, qu'à 17h25, soit une durée de travail d'environ 36 heures, ne pinaillez pas, forceps et hémorragie compliquée à juguler à la clé (pour moi). Nuit suivante à douiller et ne pas dormir, à écouter tétanisée la voix de mon bébé qui pleurait à la nursery, impuissante, au sol, abattue par la longue montée et le déchaînement de violence qu'avait été cette délivrance, réduite à un instinct qui me disait que cette très petite chose (pas tant, 3 kilos et demi) avait besoin de moi et de personne d'autre que moi, mais comment je fais pour la reconnaître parmi tous les pleurs ?

Et puis la valse des injonctions contradictoires, de la petite violence obstétricale, jugée parce que je ne voulais pas nichonner, parce que je n'avais pas envie de voir de visiteurs (certains se sont pointés sans prévenir), pour tout ce qui pouvait être jugeable par sages-femmes, infirmières, puéricultrices, médecins, et moi qui cumulais trois nuits sans sommeil et un accouchement épique à la clé. Je veux dire : ce genre d'accouchements dont j'aurais pu facilement mourir quelques décennies plus tôt.

Et là, mon amie de me féliciter et de m'annoncer joyeusement sa grossesse et j'aurais dit ça. "Mais tu es folle". Bien sûr que je m'en veux, et qu'à chaque rappel de ce moment particulier je suis mortifiée. D'autant que je pense que traumatisée du corps et du cerveau, je devais le penser vraiment, au moins dans cet instant-là. Il se trouve que j'ai une grande tendresse pour la jeune femme issue de cette folie et que ça n'a à voir qu'avec qui elle est, elle.

Il se trouve aussi que l'année qui suit a été épouvantable. J'ai mis un an à pouvoir m'asseoir sans grincer de douleur, sans basculer mon bassin pour ne pas hurler de tous mes vieux os déplacés. Il m'a fallu trois semaines pour sortir de ce que m'a fait cet accouchement et trouver que ce bébé dans la chambre du fond était bien mignon, et que par ailleurs, y a-t-il eu une vie sans, avant ? Impossible, je ne me souviens pas.

Je me suis mis une pression monumentale, ai découvert sur le tas que son père et moi n'avions pas complètement les mêmes visions de la parentalité, n'ai pas lu une ligne pendant des mois et ai failli en crever, le tout dans une solitude que je ne souhaite à personne, vu que le père sous-entendait au moindre doute de ma part que les femmes ont l'instinct maternel inné et que lui savait ce qui était bon. Honteuse de me poser trop de questions, de peurs mammifères, d'autres plus cérébrales.

Tout ça pour apprendre quelques années après que le joli prénom Malaussénien choisi dans la bataille (le père ne pensait pas littérature mais actrice porno) serait désormais inutilisé, que ma petite fille était un grand garçon. (J'ai hâte de voir comment ses autres enfants vont faire péter un câble à son père, je suis à ça de prendre des parts dans une usine de pop-corn.)

Mais j'ai quand même dit ça.

La honte.

Et la folle concernée me le rappelle de loin en loin.

N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours.
N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours., avr. 2026

Commentaires

1. Le mardi 28 avril 2026, 10:12 par Orpheus

À chaque fois que je lis des récits d’accouchement, je pousse des « oh la la ! » d’horreur comme si je feuilletais un bouquin sur la guerre du Vietnam.
Quelle pute cette Dame Nature de vous faire subir ça…

(Sinon, mon grimoire des horreurs fait plusieurs tomes dans 2 bibliothèques…)

2. Le mardi 28 avril 2026, 10:32 par Sacrip'Anne

Orpheus ah non mais en plus je ne sais pas accoucher, ça n'aide pas. Bref. Une bonne chose de faite, plus JAMAIS !! (J'ai pas dit que c'était la seule entrée dedans mais hey. On fait avec ce qu'on a fait.)

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