mercredi 28 janvier 2026

Attention je vais fâcher des gens

Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes, quand elles publient leurs photos en public (réseaux sociaux, blogs, etc), fournissent, en gros, en évidence, les paramètres d'ouverture, vitesse et ISO de leurs images. Sans autre forme de commentaire sur ceux-ci.

J'ai cherché longtemps la raison et je n'en vois aucune.

Disons que, dans la configuration la plus bienveillante que je puisse imaginer, ce soit du mimétisme. Je vois d'autres le faire et je le fais.

Adopter des codes ça montre qu'on fait partie de ceux qui savent. Les vrais. Les purs, les tatoués.

C'est éloigner l'ignare qui ne sait pas ce qu'est ce putain de fx ni ce que signifie ISO.

Lui faire comprendre qu'il ne sait pas de quoi il parle.

Un truc hyper important pour se rassurer en photo, de montrer ce qu'on sait, parce que comme tout le monde fait des photos, comment on distingue les bons des autres, hein ? Il faudrait s'en remettre à quels critères ?

Ce qui m'agace c'est que c'est une information qui sert peu. Attention nuance, je ne dis pas "pas", je dis "peu".

Pourquoi ? Parce qu'une photo est le produit d'une situation généralement non reproductible.

Imagine, je veux prendre en photo la girafe qui vit en bas de chez moi.

(Il n'y a évidemment pas de girafe en bas de chez moi. Mais comme on l'a dit l'autre jour, on ne voit pas, on ne voit que ce que fait la lumière quand elle se reflète sur quelque chose. Je pourrais donc avoir une girafe planquée à l'abri de toute lumière en bas de chez moi et personne ne le saurait, donc hey. Prenons en photo cette girafe présumée imaginaire.)

La lumière du jour, en fonction de l'heure, de la météo, de la saison, sera différente. La façon dont elle se réfléchit sur la girafe aussi. Le poil de la girafe, selon son état de santé, la période de l'année, ce qu'elle a mangé, pourrait être différent et ne pas offrir la même "prise" à la lumière. Elle peut se déplacer plus ou moins vite selon sa forme et l'humeur. Elle pourrait être plus ou moins près de moi. Sans parler de l'image que j'ai envie de créer. Netteté surréaliste ? Bokeh romantique derrière l'animal ?

Et plein d'autres choses qui font qu'entre le moment où on "voit" et le moment où on déclenche, il s'est posé, de façon plus ou moins consciente, une série de questions auxquelles on a répondu avec des décisions de réglages.

Parfois même ça fonctionne et on en sort une photo regardable.

Fasciné par ma girafe, tu veux faire une photo d'elle aussi. Indice : mettre les mêmes paramètres sur ton appareil ne fonctionnera sans doute pas.

Je reviens à ma nuance. Il m'arrive de regarder les données de photos dans des contextes où j'étais en recherche d'une "méthodo". Pour citer un exemple concret, j'étais un peu frustrée par les situations de spectacles (concerts, festivals). J'ai par exemple regardé sur des photos particulièrement réussies de l'ami Tomek si je trouvais dans ses réglages un "pattern" qui m'aiderait à trouver le mien, en sachant que je ne pouvais pas utiliser tel quel.

Et il est assez probable que la prochaine fois qu'on se croisera, on aura une discussion à ce sujet !

Ou alors une explication sur l'exposition où on explique pas-à-pas : alors il fait très sombre, et la girafe est immobile, donc je vais probablement choisir une grande ouverture et une vitesse d'obturation lente pour permettre à la lumière d'aller chatouiller le capteur sans trop devoir monter les iso parce que flemme de nettoyer le bruit en post-production. (Dit savamment la meuf qui prend des photos de la brume et se demande si ça ne serait pas un peu flou, une fois le tirage dans les mains. Non, c'est juste la brume, betassoune.)

Mais bon, ce sont les seuls cas d'usage que j'ai en tête.

Le pire du pire du pire, je crois, ce sont les mecs (ou les meufs, mais bon, les affaires de gros zoom, on sait qui sont les plus volontiers sensibles du sujet) qui prennent des photos en mode automatique ou semi-automatique et publient leurs données fièrement comme si elles étaient le résultat de leur choix. Désolée, honey, mais si je veux savoir comment ton appareil photo prend tes décisions à ta place, je lis sa notice ou le site du constructeur.

(Et je n'ai rien contre l'usage des modes auto ou semi-auto, même si je ne m'en sers plus jamais, je dis juste que si c'est pas toi qui décides ce que tu fais, quel intérêt ?)

Voilà.

Si quelqu'un a des explications rationnelles à fournir sur la raison pour laquelle je suis dans l'erreur, je vais aller jusqu'à écouter (enfin lire).

Mais il est probable que ma conclusion "grande gueule, petit bras" reste longuement ancrée sur les frontons de ma moquerie et de ma mauvaise foi.

(Deux illustrations pour le prix d'une sur cet article, la "même" photo (en tout cas similaire) prise avec mon appareil photo, telle que "sortie du boîtier". Et l'autre prise avec mon smartphone qui applique par défaut une correction par IA.)

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Les geeks et ceux dont l'œil est entraîné sauront laquelle est laquelle facilement. Pour les autres je vous laisse deviner en commentaires si ça vous amuse. (Et je tiens les paramètres à votre disposition, même ceux du smartphone pour lesquels je n'ai fait qu'appuyer sur le bouton rond ! Et non, je ne crois pas que ça soit une photo dinguissime mais ça permet de jouer à regarder avec acuité, j'en connais quelques uns à qui ça fera plaisir.)

(Ne cherchez pas de lien, c'est juste la chanson que j'écoute en écrivant !)

lundi 19 janvier 2026

Le projet

Voilà.

Le projet n'en est plus un, ma partie du travail est achevée.

Six des destinataires sont entrés en possession de leurs cadeaux, deux remis par moi, quatre envoyés par la Poste vers un groupe d'irréductibles - autant que retranchés - amis du bout de la Terre.

Restent deux, impossibles à dater, j'ai hâte. Toujours un peu effrayée de taper "à côté", toujours émue de dire à quelques-uns que c'est chouette, de se connaître.

Et comme je n'en avais pas assez, j'ai fièrement apposé mon sceau sur l'enveloppe des étrennes du gardien.

Pour le moment, Le Projet m'a apporté des flots de douceur, de tas de formes d'amour, à choisir, fabriquer, remettre, mais aussi par les jolis retours des personnes concernées.

Je suis bien contente.

Une sorte de billet de blog manuscrit.

mercredi 3 décembre 2025

La vieille dame me salue

Il y a souvent, au café qui me nargue chaque jour de bureau parisien à la sortie du métro, une dame âgée, assise seule.

J'avoue la guetter du coin de l'œil, l'envie me travaille de l'attraper en photo par la fenêtre.

Hier matin je sortais du métro et mon appareil de mon sac, commençais à chercher mon bon réglage, et puis, levage de nez, me voici à la regarder me regarder, elle, un sourire éclatant aux lèvres.

Je lui ai souri en retour, elle m'a fait un grand "bonjour" de la main.

Voilà pour ma discrétion légendaire, on dirait que, si j'ai repéré ses habitudes, elle a repéré mon manège.

J'ai failli lui demander, par geste, moi dans la rue, elle dans le café, si je pouvais la prendre en photo. J'ai hésité un quart de seconde, mon envie initiale était de la prendre naturelle, et puis je n'étais pas prête pour cette conversation muette, même si très amicale. Alors je suis partie et j'ai fait d'autres photos.

Depuis, j'y pense et je me dis que ça serait chouette, d'avoir son regard vers moi, aussi, ce moment de connivence matinale. Pas l'idée initiale mais quelle idée n'évolue pas ?

Demain. Peut-être.

La façade du bar "Demain Peut-être" un tout autre jour qu'hier.

mercredi 12 novembre 2025

Le novembre de mes 14 ans

C'était le novembre de mes 14 ans.

Jusque-là j'avais vécu une enfance heureuse entourée d'adultes aimants. Pas de trauma générationnel, pas de vrais soucis qui me soient parvenus. Ok, un petit frère un peu chiant, mais tout allait bien, je n'avais jamais pensé que ça ne puisse plus exister de cette façon.

Ce jour-là je sortais du lycée, la voiture de ma mère était garée devant[1].

Ravie de l'aubaine et d'esquiver deux bus et une bonne marche entre les deux, je lui demande si on peut raccompagner une copine. Elle me répond non. Un truc assez inhabituel chez ma mère.

J'ai dû insister un peu comme une reloue de 14 ans, bouder aussi, monter en voiture.

Et là le ciel m'est tombé sur la tête.

Mon papy était mort.

Mon papy, c'était le père de mon père. L'une de mes personnes préférées au monde entier.

Il faut dire, mon papy, il avait grandi sans père, à la dure, élevé par une enseignante et militante syndicale. Ses enfants, mon père, mon oncle, ma tante, ont passé de copieux moments à m'expliquer à quel point il n'était pas comme ça avec eux, comme père. Mais pour moi, c'était le père Noël, celui avec qui j'allais au marché à Donzy et qui m'offrait un chocolat chaud au bistrot pour prolonger le moment[2]. Qui m'a appris à cirer mes chaussures, choisir le fromage, trouver des champignons et mon chemin en forêt.

Il a passé des centaines d'heures allongé par terre, pour se mettre à ma courte hauteur, à écouter des histoires ou des chansons qui devaient lui paraître insupportables sur mon mange-disque, à discuter, à inventer le monde.

Il a créé pour moi une bulle d'enfance qu'il n'a jamais eue et je suis infoutue de gratter les pieds des champignons avec mon Opinel sans verser une larme à sa santé, plus de 35 ans après.

Même les odeurs de sa pipe froide et de ses chiens crados me manquent, c'est dire.

Alors voilà, à 14 ans, j'ai appris en quelques secondes, sur le siège avant d'une Clio rouge, que la vie pouvais s'arrêter, brutalement, sans sommation[3].

Que ceux qu'on préfère parmi tous les autres pouvaient soudain ne plus exister.

C'est un sujet sur lequel je suis priée de ne pas trop m'exprimer en famille, vite rabrouée d'un « c’est la vie » (my point, exactly).

C'est aussi un moment clé de ma vie.

La perte. La fin de l'insouciance.

Mon papy allongé par terre, moi vers 4 ans, assise sur un ballon, couettes insolentes. La vie parfaite existait alors.

Notes

[1] Quelle vie aventureuse on menait, ma mère venait me chercher, ça n'était pas prévu, et je la voyais ! Sans téléphone portable ! Sans email ! Comme quoi on se débrouillait un peu avec notre vision de loin et notre odorat, du temps de la préhistoire !

[2] Le bistrot qu'on voit dans le film d'Ozon, « Quand vient l'automne »

[3] Pas tout à fait aux yeux des adultes, il se savait malade, l'a annoncé le plus tardivement possible, mes parents nous ont beaucoup "protégés" de ça, je n'ai même pas eu le droit de venir à l'enterrement, bref. Une toute petite sommation.

lundi 10 novembre 2025

Drama very old queen

Il n'y a rien de plus dramatique et de plus mauvaise foi qu'une très vieille dame qui se fait piquer à tricher.

Le plus souvent, c'est dans les files d'attente qu'on les repère.

Ma dernière, il aurait été compliqué de lui échapper. Dans mon ciné fréquemment visité, le hall où l'on attend qu'une des cinq salles se libère est tout petit. On y boit un café, feuillète un livre [1], on papote. En l'occurrence, je faisais placidement la queue avant de descendre vers la fameuse salle 5, en écoutant un homme parler (très fort) à sa femme. Il se plaignait que pour une ville de 55 000 habitants, leur cinéma ne propose que des âneries, alors évidemment que ça ne serait jamais rentable, alors même qu'il aurait maintenant le temps d'y aller plus. Je souriais à la dame devant qui écoutait elle aussi, nous résistions l'une et l'autre à lui dire que les âneries en question faisaient probablement plus d'audience que le film que nous nous apprêtions à aller voir. J'ajoute pour vous que sa ville est située sur la ligne de RER E qui lui permet d'arriver pile en face du cinéma où nous nous trouvions, la situation est donc grave, mais pas désespérée.

Et là, paf (le chien), une dame d'âge antique s'installe... contre moi. Elle me tourne le dos aux trois quarts, mais elle est bien contre moi, zéro espace disponible entre elle et moi. Je ne bouge pas. Naïvement, je me dis qu'elle a peut-être des problèmes de euh... contact ? Ou qu'elle a reculé sans me voir ?

Quelques dizaines de secondes plus tard, il faut s'en remettre à l'évidence : c'est sa stratégie d'éviction (de MON éviction) pour griller la queue formée derrière.

Je lui demande alors, précédée de mon plus grand sourire, si elle souhaite que je me décale pour qu'elle puisse prendre ses aises. Foudroyée, je serais, si un regard pouvait tuer. Quelle insinuation perfide n'avais-je pas faite ? (Il faut dire que j'étais vêtue comme une loubarde de mon perfecto, ce qui est une sorte de déclaration de guerre à l'antique bourgeoise du 9e. Surtout quand on se retient de marcher sur ses doigts de pieds avec ses Doc. Bref).

Quoi qu'il en soit je réitère ma proposition en disant que je serais ravie de lui céder ma place dans la queue, mais que comme tout humain, j'ai besoin d'un peu d'espace, donc, si vraiment, tel était son besoin, qu'elle n'hésite pas à me le dire.

Or, la chipie de tout âge ne peut accepter aussi facilement s'être fait prendre en flagrant délit de triche.

Elle se retourne donc vers son mari, vitupère, toujours collée à moi. Mais vraiment collée. Et, disons-le tout net, j'ai eu des retours plutôt agréables tout au long de ma vie sur le confort à être collé à moi, mais quand même, il s'agissait d'une proximité mutuellement consentie, contrairement à cette file d'attente. Mais hey, faisons contre fortune bon cœur et toutes les variations possibles sur le sujet, armée de mon entêtement légendaire et d'un agacement grandissant, je ne bouge pas d'un poil et me serre contre elle comme elle se serre contre moi, ou à peu près.

Et la vieille d'en remettre une couche, quand une dame lui demande pour quel(s) film(s) on fait la queue. "Ah, en voilà une qui me parle gentiment, ça change !" dit-elle à son mari. Je la regarde de toute ma hauteur (pas considérable du tout, mais plus haute que la sienne) et lui dis qu'elle est tout de même un peu gonflée, qu'elle s'est collé à moi il y a déjà dix minutes et que j'aurais été ravie de lui céder ma place si elle avait eu la politesse de me la demander.

Étouffement d'indignation. Enfin la file avance et d'une révérence bien basse je la laisse passer devant moi, avec un "age before beauty" qui a fait éclater de rire une bonne partie de nos voisins.

Je pense que son entourage n'a pas fini d'entendre parler de la punk à chien qui lui a cherché des noises au cinéma.

Ayant constaté la vivacité de sa mauvaise foi et qu'elle a filé comme le vent à la fin du film, je ne vais pas, pour ma part, moisir dans la culpabilité d'avoir tenu tête à une vieille dame sans défense (elle avait bien un mari mais le pauvre avait l'air plus emmerdé qu'autre chose).

Moi qui me prépare de longue date à être une vieille dame indigne, je me demande si, quand même, un jour, j'arriverai à ce stade de culot.

Le cinéma "Les 5 Caumartin" mais pas le jour du drame.

Note

[1] un apporté, un emporté, je ne vous cache pas que les dépôts sont de qualité contestable.