En pleine réflexion sur l'idée de "la part" que chacun fait dans un groupe (fût-ce un groupe de deux), j'en suis venue à me demander si ma stratégie consistant à "viser les trous", lorsqu'il s'agit de me déplacer dans une masse compacte d'humains, venait de ma manie d'en faire souvent plus que nécessaire. J'ajuste ma trajectoire sinueuse constamment en évitant les heurts. Est-ce que je peste contre ceux qui me foncent dessus "sans me voir" ? Un peu. Disons que j'ai nettement conscience que ça n'est agréable pour personne de se déplacer dans une foule plus ou moins dense, comme, exemple pris au hasard, dans une gare parisienne à l'heure de pointe.
Cette question ne sortait pas de nulle part. Sur un trottoir, je suis le plus souvent celle qui s'efface d'un pas ou d'une épaule pour faciliter le croisement. (Un fait observé et documenté : ce sont majoritairement les femmes qui s'écartent parce que les hommes sont chez eux dans l'espace public et pas nous, triste statistique, similaire à celles qui décrivent l'occupation des cours de récré). Il y a un truc de grosse, aussi. On ne veut pas déranger, on ne veut pas être accusée de prendre trop de place. Et ça arrive souvent, tellement, dans une vie qu'on développe une sorte de réflexe de minimisation physique pour ne pas offenser le confort des gens normaux. Personne ne s'en rend compte, sauf les gros. Bref.
Comme je n'ai rien de mieux à foutre, je me suis lancée dans un protocole expérimental, un soir de la semaine dernière.
Je suis entrée dans la gare Saint-Lazare, comme souvent, par la rue d'Amsterdam, près des voies qui desservent la Normandie (et une fois de temps en temps, chez moi, allez comprendre). Et mon défi donquichottesque consistait à marcher droit devant, sans tenir compte des mouvements des autres.
Un exercice plus compliqué qu'il n'y semble, mon cerveau m'a hurlé dessus en continu pendant la durée de la traversée.
Je me suis donc fait heurter une dizaine de fois en quelques dizaines de mètres.
Dont une par une femme qui s'est retournée indignée, alors je me suis retournée indignée, elle m'a dit : « mais j'allais tout droit », j'ai répondu « moi aussi ».
Fin de l'expérience, c'est très désagréable de traverser une gare comme si on remontait un terrain de rugby, ballon sous le bras.
Je ne sais pas si je suis beaucoup trop people pleaser pour mon bien-être ou si je suis dotée de rares super-pouvoirs qui permettent à une infime partie de l'humanité de tenir compte de la présence d'autres humains mouvants.
Je m'en fous.
Je ne veux pas qu'on m'envoie valser d'une épaule quand j'essaie d'aller prendre mon train.
Un point, c'est tout.
(Oui, évidemment, dans le doute, j'ai choisi l'option super-pouvoir).

J'ai hésité entre deux chansons pour illustrer, donc vous aurez les deux, au fond, ça ne coûte pas tellement plus cher.
et
Ni l'une ni l'autre ne nous rajeunissent, l'une encore moins que l'autre, si j'ose dire.



