Et je colle ici la transcription de ce que je raconte pour les allergiques au son allumé (dommage, j'aime bien ma voix, vous loupez !)
Hier, j'avais rendez-vous avec une amie pour dîner. Alors, on a dîné tôt, mais j'étais à 10 minutes de mon bureau. Il était peu question que j'y reste jusqu'à l'heure fatidique. Donc, je me suis promenée. Je suis passée par la rue La Bruyère, où il y a cet atelier avec des sculptures de Florence Séchaud qui m'attirent toujours un peu quand je passe par là. Et donc là, j'ai pris le temps de me poser, de les regarder. C'est au 44 rue La Bruyère, si vous souhaitez aller voir de plus près. Et puis j'ai fait des rencontres, comme ce copain, qui m'a fait une fête bon faire quelques secondes après. Il faut dire que j'ai eu du succès avec les chiens parisiens, eu égard à mes fortes odeurs de chat. Passer devant le musée de la Vie Romantique, dans lequel je n'ai jamais foutu les pieds, je le confesse, j'en ai honte. C'est à 8 minutes de mon bureau, j'irai, promis.
Et puis la rue Chaptal, où on avait rendez-vous, et qui est piétonne sur ce tronçon là, parce qu'il y a une sortie d'école notamment, donc c'est une magnifique illustration de ce que ça fait, la rue aux enfants. Et là, j'ai tout traité en noir et blanc, en plus parce que ça, forcément, ça rappelle les clichés anciens des maîtres de la photo de rue, et des enfants qui jouent, mais il y avait quelque chose. On sait évidemment que les gens qui sourient, qui vivent, qui sont là, et qui ont l'air heureux ne le sont pas forcément ou pas complètement, ou qu'ils ont des sujets graves aussi. On est dans un quartier plutôt bourgeois où la vie matérielle n'est pas forcément très difficile, mais il y a d'autres formes de souffrances.
Et pourtant, tout ce qu'il y avait de palpable dans cette rue, c'était ce petit air printanier, ces enfants joyeux, ces familles contentes de se retrouver. Et moi, j'ai fait des photos un peu crado. J'avais peur de m'approcher trop, j'avais peur de prendre les enfants en photo, etc. Finalement, je passais totalement inaperçue, y compris devant ce grand parleur à côté de qui je me suis établie finalement.
Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes, quand elles publient leurs photos en public (réseaux sociaux, blogs, etc), fournissent, en gros, en évidence, les paramètres d'ouverture, vitesse et ISO de leurs images. Sans autre forme de commentaire sur ceux-ci.
J'ai cherché longtemps la raison et je n'en vois aucune.
Disons que, dans la configuration la plus bienveillante que je puisse imaginer, ce soit du mimétisme. Je vois d'autres le faire et je le fais.
Adopter des codes ça montre qu'on fait partie de ceux qui savent. Les vrais. Les purs, les tatoués.
C'est éloigner l'ignare qui ne sait pas ce qu'est ce putain de fx ni ce que signifie ISO.
Lui faire comprendre qu'il ne sait pas de quoi il parle.
Un truc hyper important pour se rassurer en photo, de montrer ce qu'on sait, parce que comme tout le monde fait des photos, comment on distingue les bons des autres, hein ? Il faudrait s'en remettre à quels critères ?
Ce qui m'agace c'est que c'est une information qui sert peu. Attention nuance, je ne dis pas "pas", je dis "peu".
Pourquoi ? Parce qu'une photo est le produit d'une situation généralement non reproductible.
Imagine, je veux prendre en photo la girafe qui vit en bas de chez moi.
(Il n'y a évidemment pas de girafe en bas de chez moi. Mais comme on l'a dit l'autre jour, on ne voit pas, on ne voit que ce que fait la lumière quand elle se reflète sur quelque chose. Je pourrais donc avoir une girafe planquée à l'abri de toute lumière en bas de chez moi et personne ne le saurait, donc hey. Prenons en photo cette girafe présumée imaginaire.)
La lumière du jour, en fonction de l'heure, de la météo, de la saison, sera différente. La façon dont elle se réfléchit sur la girafe aussi. Le poil de la girafe, selon son état de santé, la période de l'année, ce qu'elle a mangé, pourrait être différent et ne pas offrir la même "prise" à la lumière. Elle peut se déplacer plus ou moins vite selon sa forme et l'humeur. Elle pourrait être plus ou moins près de moi. Sans parler de l'image que j'ai envie de créer. Netteté surréaliste ? Bokeh romantique derrière l'animal ?
Et plein d'autres choses qui font qu'entre le moment où on "voit" et le moment où on déclenche, il s'est posé, de façon plus ou moins consciente, une série de questions auxquelles on a répondu avec des décisions de réglages.
Parfois même ça fonctionne et on en sort une photo regardable.
Fasciné par ma girafe, tu veux faire une photo d'elle aussi. Indice : mettre les mêmes paramètres sur ton appareil ne fonctionnera sans doute pas.
Je reviens à ma nuance. Il m'arrive de regarder les données de photos dans des contextes où j'étais en recherche d'une "méthodo". Pour citer un exemple concret, j'étais un peu frustrée par les situations de spectacles (concerts, festivals). J'ai par exemple regardé sur des photos particulièrement réussies de l'ami Tomek si je trouvais dans ses réglages un "pattern" qui m'aiderait à trouver le mien, en sachant que je ne pouvais pas utiliser tel quel.
Et il est assez probable que la prochaine fois qu'on se croisera, on aura une discussion à ce sujet !
Ou alors une explication sur l'exposition où on explique pas-à-pas : alors il fait très sombre, et la girafe est immobile, donc je vais probablement choisir une grande ouverture et une vitesse d'obturation lente pour permettre à la lumière d'aller chatouiller le capteur sans trop devoir monter les iso parce que flemme de nettoyer le bruit en post-production. (Dit savamment la meuf qui prend des photos de la brume et se demande si ça ne serait pas un peu flou, une fois le tirage dans les mains. Non, c'est juste la brume, betassoune.)
Mais bon, ce sont les seuls cas d'usage que j'ai en tête.
Le pire du pire du pire, je crois, ce sont les mecs (ou les meufs, mais bon, les affaires de gros zoom, on sait qui sont les plus volontiers sensibles du sujet) qui prennent des photos en mode automatique ou semi-automatique et publient leurs données fièrement comme si elles étaient le résultat de leur choix. Désolée, honey, mais si je veux savoir comment ton appareil photo prend tes décisions à ta place, je lis sa notice ou le site du constructeur.
(Et je n'ai rien contre l'usage des modes auto ou semi-auto, même si je ne m'en sers plus jamais, je dis juste que si c'est pas toi qui décides ce que tu fais, quel intérêt ?)
Voilà.
Si quelqu'un a des explications rationnelles à fournir sur la raison pour laquelle je suis dans l'erreur, je vais aller jusqu'à écouter (enfin lire).
Mais il est probable que ma conclusion "grande gueule, petit bras" reste longuement ancrée sur les frontons de ma moquerie et de ma mauvaise foi.
(Deux illustrations pour le prix d'une sur cet article, la "même" photo (en tout cas similaire) prise avec mon appareil photo, telle que "sortie du boîtier". Et l'autre prise avec mon smartphone qui applique par défaut une correction par IA.)
Les geeks et ceux dont l'œil est entraîné sauront laquelle est laquelle facilement. Pour les autres je vous laisse deviner en commentaires si ça vous amuse. (Et je tiens les paramètres à votre disposition, même ceux du smartphone pour lesquels je n'ai fait qu'appuyer sur le bouton rond ! Et non, je ne crois pas que ça soit une photo dinguissime mais ça permet de jouer à regarder avec acuité, j'en connais quelques uns à qui ça fera plaisir.)
(Ne cherchez pas de lien, c'est juste la chanson que j'écoute en écrivant !)
Le projet n'en est plus un, ma partie du travail est achevée.
Six des destinataires sont entrés en possession de leurs cadeaux, deux remis par moi, quatre envoyés par la Poste vers un groupe d'irréductibles - autant que retranchés - amis du bout de la Terre.
Restent deux, impossibles à dater, j'ai hâte. Toujours un peu effrayée de taper "à côté", toujours émue de dire à quelques-uns que c'est chouette, de se connaître.
Et comme je n'en avais pas assez, j'ai fièrement apposé mon sceau sur l'enveloppe des étrennes du gardien.
Pour le moment, Le Projet m'a apporté des flots de douceur, de tas de formes d'amour, à choisir, fabriquer, remettre, mais aussi par les jolis retours des personnes concernées.
Il y a souvent, au café qui me nargue chaque jour de bureau parisien à la sortie du métro, une dame âgée, assise seule.
J'avoue la guetter du coin de l'œil, l'envie me travaille de l'attraper en photo par la fenêtre.
Hier matin je sortais du métro et mon appareil de mon sac, commençais à chercher mon bon réglage, et puis, levage de nez, me voici à la regarder me regarder, elle, un sourire éclatant aux lèvres.
Je lui ai souri en retour, elle m'a fait un grand "bonjour" de la main.
Voilà pour ma discrétion légendaire, on dirait que, si j'ai repéré ses habitudes, elle a repéré mon manège.
J'ai failli lui demander, par geste, moi dans la rue, elle dans le café, si je pouvais la prendre en photo. J'ai hésité un quart de seconde, mon envie initiale était de la prendre naturelle, et puis je n'étais pas prête pour cette conversation muette, même si très amicale. Alors je suis partie et j'ai fait d'autres photos.
Depuis, j'y pense et je me dis que ça serait chouette, d'avoir son regard vers moi, aussi, ce moment de connivence matinale. Pas l'idée initiale mais quelle idée n'évolue pas ?
Jusque-là j'avais vécu une enfance heureuse entourée d'adultes aimants. Pas de trauma générationnel, pas de vrais soucis qui me soient parvenus. Ok, un petit frère un peu chiant, mais tout allait bien, je n'avais jamais pensé que ça ne puisse plus exister de cette façon.
Ce jour-là je sortais du lycée, la voiture de ma mère était garée devant[1].
Ravie de l'aubaine et d'esquiver deux bus et une bonne marche entre les deux, je lui demande si on peut raccompagner une copine. Elle me répond non. Un truc assez inhabituel chez ma mère.
J'ai dû insister un peu comme une reloue de 14 ans, bouder aussi, monter en voiture.
Et là le ciel m'est tombé sur la tête.
Mon papy était mort.
Mon papy, c'était le père de mon père. L'une de mes personnes préférées au monde entier.
Il faut dire, mon papy, il avait grandi sans père, à la dure, élevé par une enseignante et militante syndicale. Ses enfants, mon père, mon oncle, ma tante, ont passé de copieux moments à m'expliquer à quel point il n'était pas comme ça avec eux, comme père. Mais pour moi, c'était le père Noël, celui avec qui j'allais au marché à Donzy et qui m'offrait un chocolat chaud au bistrot pour prolonger le moment[2]. Qui m'a appris à cirer mes chaussures, choisir le fromage, trouver des champignons et mon chemin en forêt.
Il a passé des centaines d'heures allongé par terre, pour se mettre à ma courte hauteur, à écouter des histoires ou des chansons qui devaient lui paraître insupportables sur mon mange-disque, à discuter, à inventer le monde.
Il a créé pour moi une bulle d'enfance qu'il n'a jamais eue et je suis infoutue de gratter les pieds des champignons avec mon Opinel sans verser une larme à sa santé, plus de 35 ans après.
Même les odeurs de sa pipe froide et de ses chiens crados me manquent, c'est dire.
Alors voilà, à 14 ans, j'ai appris en quelques secondes, sur le siège avant d'une Clio rouge, que la vie pouvais s'arrêter, brutalement, sans sommation[3].
Que ceux qu'on préfère parmi tous les autres pouvaient soudain ne plus exister.
C'est un sujet sur lequel je suis priée de ne pas trop m'exprimer en famille, vite rabrouée d'un « c’est la vie » (my point, exactly).
C'est aussi un moment clé de ma vie.
La perte. La fin de l'insouciance.
Notes
[1] Quelle vie aventureuse on menait, ma mère venait me chercher, ça n'était pas prévu, et je la voyais ! Sans téléphone portable ! Sans email ! Comme quoi on se débrouillait un peu avec notre vision de loin et notre odorat, du temps de la préhistoire !
[3] Pas tout à fait aux yeux des adultes, il se savait malade, l'a annoncé le plus tardivement possible, mes parents nous ont beaucoup "protégés" de ça, je n'ai même pas eu le droit de venir à l'enterrement, bref. Une toute petite sommation.