La vie et toutes ces sortes de choses

mercredi 29 avril 2026

Toxique

En ce moment, tout le monde est le toxique de quelqu'un d'autre. Dès que quelqu'un fait quelque chose qui nous est désagréable, le mot tombe, affaire classée, cette personne est toxique.

Des parents au manager incompétent en passant par l'ex.

Toxique, ça veut dire : qui agit comme un poison.

Et je ne sais pas vous, mais moi, des relations foireuses, j'en ai eues, mais des qui agissent comme un poison (avec dommages physiques ou neurologiques pouvant aller jusqu'à la mort, donc), pas tant.

Je comprends que dans certains cas, une autre personne peut vraiment nous faire vriller, qu'il n'est pas tout à fait vrai que l'autre n'a sur nous que le pouvoir qu'on lui donne.

Mais pas tout le monde. Souvent c'est juste : pas agréable, pas ou plus le bon moment de nos vies, trop lourd à porter.

Ce mot, toxique, employé dans ce contexte, il me parle en mal de notre difficulté à nouer des relations humaines, là, maintenant.

Bien sûr que ce ne sont pas des douleurs qu'on s'invente, ou des phases pénibles à vivre. Mais il me semble qu'à balancer du toxique sur tout ce qui bouge, on manque un peu de respect pour des gens qui sont vraiment coincés dans des relations dangereuses pour eux.

Par-dessus ce malaise général, la difficulté qu'on a, nous, humains, à se faire entendre, comprendre.

Je ne compte plus les visios où quelqu'un me partage son écran pour me montrer ce que lui dit "son" ChatGPT, dans un cadre pro, et où je vois dans la colonne de gauche l'historique de questions personnelles, très, parfois, trop. De la part de gens intelligents, capables de réflexion.

Seuls avec leurs problèmes, dans un monde où il est compliqué de dire "je ne sais pas faire avec ce qui m'arrive" sans que d'autres humains nous assènent des solutions miracles pour retrouver le chemin de la sérénité productivité.

La douleur, la peur, la tristesse, la solitude sont devenues des business, on ne supporte plus notre propre impuissance face à la peine des autres.

Est-ce que ça n'est pas le monde qui nous serait devenu toxique ?

L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza.

(Oui pardon, c'est la pizza de mon fils l'illustration de toxicité.)

jeudi 23 avril 2026

Ombre, et puis rien

T'imagines ?

Déjà on est tout petits sur cette minuscule planète au milieu du grand vide.

Et en plus personne ne se souviendra de nous.

Même pour les plus cultivés, les plus savants d'entre nous, les derniers noms qu'on garde en tête comme l'humain(e) qui a régné sur l'Égypte, qui a inventé quelque chose de très utile, tué untel, composé cette musique inoubliable ont, au plus, quelques milliers d'années.

Et les milliards d'humains qui ont précédé ? Le prénom de celle qui a laissé sa main sur la paroi d'une caverne ? L'étourdi qui a inventé le savon en faisant tomber le gras du mammouth dans de la cendre ? Ou même une personne aléatoire qui a conçu un système drôlement pratique, il y a dix ans ou dix mille.

Celles et ceux ni plus ni moins oubliables que toi, moi, ou lui, morts sous des bombes, tués dans des guerres, anonymes pour tous leurs contemporains, à quelques dizaines près.

Talent ou pas, gentillesse ou pas, foi ou pas.

Vertigineux.

Et nous, on est là, à s'inquiéter d'être incompris, vus.

Certains, paniqués par l'idée d'invisibilité, de mortalité, veulent démontrer qu'ils sont plus forts, plus puissants et perdent complètement de vue leur triste condition humaine...

You and me both, on y passera, on sera oubliés, et c'est ainsi qu'ira l'humanité jusqu'au bout.

Quelques noms resteront un tout petit peu plus longtemps. Quelques décennies, quelques siècles pour les plus mémorables. Ceux-là dureront un peu plus que la mémoire de leur descendance.

Et tout ce qu'on aura trouvé de si important à leur transmettre, à ceux qui nous suivent, évaporé avec.

Souvenirs, puis ombres parmi les ombres, comme dirait l'ami Desnos[1]. Puis rien.

Il y a des gens pour qui c'est une pensée insupportable. Pour moi, elle dit que le temps de vivre, vibrer, aimer, c'est maintenant.

Mon ombre, soleil dans le dos, tournée vers l'ouest de Paris, un matin d'avri 2026

Note

[1] Que je n'ai bien sûr pas connu, mais hey. Les surréalistes sont l'ombre sous laquelle j'abrite la peau claire de ma vie.

mardi 21 avril 2026

La folle du bus

Toutes mes excuses pour trois petites choses, d'abord j'ai enregistré l'audio de ce billet dimanche matin, pendant l'évacuation du périmètre autour de la bombe. Fenêtres ouvertes, parce que j'aime vivre fenêtres ouvertes. Et donc il y a des bruits de sirènes, à un moment. J'ai eu la flemme de recommencer - peur de perdre en spontanéité, aussi.

Ensuite parce que j'ai testé une bonnette sur le micro au lieu du filtre anti pop. Qui est plus efficace mais plus chiant à installer. Bon. Tant pis. Le filtre gagne et les labiales s'entendent limite façon ASMR. J'le f'rais plus.

Enfin parce que je vous dis que les événements se sont déroulés la semaine dernière mais comme j'ai décidé que j'avais d'autres choses à raconter avant, donc c'était plutôt la semaine avant la dernière. Bim. Fini pour le jeu des 7 erreurs, vous pouvez reprendre une activité normale !

Ou presque.

Je ne suis pas complètement contente des transcriptions des billets audio. Je repasse un peu dessus pour faire le ménage dans trop de tics de langage, rendre l'oral plus agréable à lire, tout en restant au plus près, mais ça ne me satisfait pas tellement. Pour autant, il y a plein de gens qui n'aiment pas mettre le son, ou qui n'ont pas le temps. Je réfléchis, sans que ça coûte un temps que je n'ai pas, à un vrai double récit, un tel que je le raconterai autour d'un verre (ou d'une tasse), l'autre écrit, je ne sais pas. On verra.

La transcription, donc :

Alors, pour les plus âgés de mes lecteurs, ou en tout cas ceux qui sont les moins connectés avec le langage des jeunes, le fou ou la folle du bus, c'est une expression du moment qui désigne quelqu'un dont le comportement est un peu erratique.

Et moi, j'ai rencontré la folle du bus, vraiment.

La semaine dernière. Je suis à un tout petit peu moins de 2 km de la station de métro. Et beaucoup plus près de la station de train. Mais j'aime bien arriver au bureau en métro et repartir en train. Et donc quand je pars le matin, il y a un bus qui est à quelques pas de chez moi et qui m'emmène à la station de métro. Dans lequel je fais quoi ? 4 ou 5 stations ? Ce matin-là, je m'assieds dedans, il y a une place, c'est chouette, la journée commence bien, j'ai mon casque sur les oreilles, j'écoute de la musique.

Je suis comme le matin à l'heure de partir de chez soi, à savoir semi réveillée quand même. Et puis deux arrêts après, il y a un certain nombre de gens qui montent. Parmi eux, une femme que j'avais déjà vue, dans le bus, et parfois dans le métro, et qui est un peu du genre, elle entre, on ne voit qu'elle, elle ouvre grand les fenêtres sans demander à personne, quand elle a chaud, elle se déshabille à grands gestes, sans vraiment se demander si quelqu'un va se prendre sa main dans la figure. Bref, elle est là, et nul ne peut l'ignorer.

Et donc là, elle monte au milieu d'un paquet de gens, si j'ose dire, et s'assied très contrariée. Moi, je n'ai pas le son. Enfin, j'ai celui qui est dans mon casque. Et malgré la réduction de bruit, je l'entends râler assez fort. J'ai l'impression qu'elle n'est pas contente parce qu'elle pense qu'on aurait dû la laisser monter en premier et qu'elle s'est retrouvée un petit peu bousculée, comme on l'est souvent. On a tous ces pensées un peu... « Mais pourquoi pas moi ? Je suis beaucoup plus prioritaire que les autres. » Et on les garde dans sa tête, en général, voire, on se gourmande un peu. « Mais voyons, enfin. Comment peux-tu penser ça ? »

Ce sont des pensées nées de l'inconfort, du fait d'être nombreux au même endroit. Disons qu'elle manque de filtre.

Malgré la réduction de bruit ambiant de mon casque, je l'entends enchaîner. Et je ne suis pas sûre de savoir si elle parle à la personne qui est en face d'elle et qui donc me tourne le dos, ou si elle parle seule. Mais elle commence à dire des trucs du genre... « Oui, c'est Jurassic Park ici, c'est sans foi ni loi, les gens se comportent n'importe comment. »

Quelque chose dans son ton attire mon attention. Discrètement, je baisse un peu le son dans mon casque. Et là, elle enchaîne sur « de toute façon, les gens qui vivent ici, ils préfèrent dormir que travailler ». Et ça part dans un truc raciste sa mère.

Je regarde sur ma gauche et je vois une jeune femme, dont la peau est plus brune que la mienne. Je lui fais des yeux ronds en disant : mais elle part en vrille ! La fille se retourne vers la femme et commence à lui dire, « je ne comprends pas ce que vous dites. » Pourquoi vous dites ça ? La femme lui répond : « je n'ai rien dit. D'ailleurs, vous voyez bien, vos copains, ils préfèrent dormir que travailler. » Je la regarde, je dis, « mais enfin, madame, de quel droit vous dites ça ? »

La gamine enchaîne « Qu'est-ce que vous entendez exactement par mes copains ? »

Le ton monte. Elle commence d'abord par m'ignorer, probablement parce que je pense que je suis blanche et qu'elle considère que sa cible prioritaire, ce n'est pas moi. Et puis finalement, elle commence à faire des choses un peu étranges, comme dire à la gamine « je n'ai jamais dit ça. »

Ben si, tu l'as dit. Et, moi, j'ai entendu. Et on est tout un bus à avoir entendu. Sauf que les autres regardent leurs chaussures parce qu'ils en ont tellement marre de s'en prendre plein la gueule que les gens préfèrent ne pas se faire remarquer plutôt que d'en prendre plein la gueule gratos dès le matin 7h30. Même pas 7h30, 7h05.

Et elle continue à nous enchaîner sur le mode « de toute façon en France, il y a la liberté d'expression ».

« Oui, mais le racisme est un délit, donc la liberté d'expression, elle ne vaut que dans le cadre où vous ne commettez pas un délit, madame. »

« Pas du tout, pas du tout. D'ailleurs, c'est la France, on a la liberté d'expression. »

Bref, la mauvaise foi, la rhétorique, il n'y avait rien qui allait. Ma petite copine et moi, on répond au fur et à mesure que les non-arguments se présentent. Sous l'œil un peu consterné du reste du bus, pour une part, et les encouragements de l'autre, un peu contents de voir que tout ne passe pas gratos, en cette période où c'est autorisé, visiblement, de dire tout ce qu'on a dans la tête sans filtre.

On est descendues du bus à notre arrêt. Elle nous a invectivées pendant qu'on sortait. J'ai sorti mon meilleur majeur de l'autre côté de la fenêtre. Ce qui n'est pas un signe d'élégance caractérisé mais faisons avec ce qu'on a. Et puis, on s'est parlé jusqu'au métro avec la petite qui était avec son père, qui a un truc très "elle est fatiguée, elle sait pas ce qu'elle dit. Cette dame faut laisser faire, c'est pas grave."

Et la gamine de dire qu'elle, elle se sent mal quand elle se laisse faire. Et je lui dis que je crois qu'elle a raison. « Et si vous pensez que vous pouvez répondre sans vous mettre en danger immédiat, je veux pas faire et décider à votre place. Mais si je suis dans le bus avec vous, je serai à côté de vous. »

La journée a continué, je suis ressortie de mon métro à Paris et j'ai commencé à prendre des photos, c'était un jour où il y avait des super reflets dans les fenêtres, enfin en tout cas moi je les ai trouvés super et j'ai passé un bon moment.

Je souris un peu en pensant à ce bus, je pense que c'est vrai dans la plupart des bus de banlieue, c'est un vrai observatoire de la santé mentale, de la santé physique des gens, le bus.

Il faut savoir que Pécresse a beaucoup de mal à recruter des chauffeurs de bus parce que le boulot est pénible, qu'il demande une formation pointue, donc la formation se dégrade. Et les chauffeurs conduisent comme... des fous du bus. On est secoués dans tous les sens.

Enfin bref, dans ce bus-là, le week-end, il y a un marché qui est desservi entre chez moi et le métro. Et c'est un vrai Tetris de vieilles dames à chariots de course. Certaines sont d'un âge et dans un état physique indescriptible. Et pourtant, elles se traînent des chariots improbables, pleins de courses, bien sûr, alimentaires, mais aussi de l'électroménager. C'est la caverne d'Ali Baba dans un chariot de course de banlieue. La semaine, c'est soit des gens qui vont bosser, soit des gens qui vont se faire soigner, soit des gens qui vont on ne sait où... C'est la cour des miracles, un peu, ce bus. Et parfois, ça dérape.

Mais il y a aussi des moments... de vrais moments de grâce. Où tout d'un coup, quelqu'un se lève, va aider. On démêle un imbroglio de caddies, emmêlés les uns aux autres. On aide une poussette à entrer ou à sortir. On fait le relais entre une personne en fauteuil et le chauffeur pour que la personne ait le temps de descendre ou de monter. C'est un peu particulier, on dirait un monde dans un bus. Et ce matin-là, c'était pas très cool. Mais il y a des jours où, juste pour une micro-scène qui se passe sous mes yeux, je suis contente de ne pas avoir pris le train.

T'as vu, c'est pas de Joe Dassin, cette chanson !

lundi 20 avril 2026

Le week-end où je ne suis pas morte

Je suis entrée dans ce week-end après un vendredi bien chargé, rempli de choses que j'avais décalées de la veille afin de faire de la place à un joli imprévu. C'était bien. L'imprévu. Arriver au week-end. Encore dans un reste de sourire de la veille.

Et savoir ce qui m'attendait. Deux films, un concert, samedi, une expo dimanche.

J'ai encore constaté en notant les films que mes goûts étaient à peu près l'inverse de ceux des autres spectateurs. On s'en fout, j'ai l'habitude, à la vérité mes votes ne servent qu'à grappiller des points afin de financer le pop corn de Lomalarchovitch quand il m'accompagne.

Et puis en route pour L'Olympia pour voir Big Thief, deuxième soir parisien. Je hais L'Olympia. Je trouve qu'on n'est jamais bien dans cette salle, n'en déplaise à ceux et celles qui trémollent de la voix pour saluer son caractère "mythique". En ce qui me concerne, quand je paye une place, j'aime bien pouvoir voir le spectacle mais c'est sans doute un concept poussiéreux.

Quoi qu'il en soit, je devais avoir une vision optimiste de l'avenir quand j'ai pris cette place, j'avais opté pour la fosse. Qui dit fosse dit arriver tôt, faire la queue pour se garantir une place au premier rang et donc un peu de visibilité et un point d'appui.

La queue, donc. Dehors, sous le soleil. Mes camarades d'attente ont 20 ans, certaines féministes lesbiennes et fières de l'être, d'autres occupées à s'attacher des fils dorés aux cheveux. Bon. De mon côté j'ai décidé que ça ne s'appelait pas "attendre" mais "temps de lecture disponible". Je m'accoude à une barrière et bouquine, lève le nez, prends une photo.

Une jeune femme fume, assise sur un bord de mur du boulevard des Capucines.

L'entrée. Les files de fouille, meufs d'un côté, mecs de l'autre. Le public est à 90 % féminin, les mecs, goguenards, passent sans la moindre attente, nous on maudit le privilège masculin. Me voici dans la salle, tout devant, à gauche de la scène, je m'assieds dos à la barrière pour attendre. Assez vite rejointe par une frêle créature qui me demande par geste si l'espace à côté de moi est disponible.

On papote, la créature est américaine, du Texas, venue à Londres pour étudier l'art dramatique, appelée à Paris par la présence de Big Thief. Une jeune Strasbourgeoise se mêle à la conversation, l'âge de ces deux additionné n'arrive pas au mien. On s'amuse, on bavarde, on parle musique. L'américain(e) est très androgyne, je parie pour un mec trans (j'ai de la pratique pour voir la découpe d'un binder sous le t-shirt) avec une culture musicale bien chouette. Première partie, Dylan Meek, frangin de Buck du même nom (l'un des membres de Big Thief) qui regarde depuis les coulisses. Très "gamin bourré de talent sorti de la Julliard School for Art", il aurait pu être dans Fame, à 40 ans près. Les frangins font une chanson en duo, c'est joli, c'est musical, on est bien. Sauf qu'on a déjà mal aux pieds.

Et puis Big Thief. J'ai beaucoup de mal à résumer ce que je pense de ce concert parce que j'avais passé pas mal de temps debout et qu'au bout de 15-20 minutes, j'ai déjà tellement mal aux pieds que ça ne me permet pas "d'entrer dedans", alors que bon, Adrianne, elle n'a pas grand chose à faire pour me happer. Par ailleurs il fait très chaud. Deux malaises pendant le set, dont un qui fait arrêter le concert quelques minutes. Les agents de sécurité nous filent de l'eau régulièrement, mais à un moment je me suis demandé si je n'allais pas tourner de l'œil aussi. Musicalement, c'est bien cool. Ils jouent plein de nouvelles chansons. Et c'est assez génial de se dire qu'ils les testent sur nous. Problème, du coup, pas tant de chansons qu'on connaît, ça manque de repères, de chansons qu'on a envie de chanter avec Adrianne. Et le diable sait que je suis très intérieure dans ma façon de recevoir les émotions des concerts, que je ne vais pas me déchaîner, mais je suis un peu frustrée. C'est un groupe qui sait toucher la grâce mais qui devrait sans doute prendre le temps de trier un peu dans sa fertile créativité, il me semble.

Note to self, la prochaine fois que je n'ai pas le choix, tenter de prendre des places chères et bien placées, pour voir si ça rend la salle supportable.

On sort, et la sortie de salle aussi est toujours pénible à L'Olympia. On a perdu la fille de l'est, je demande à Nic s'iel sait où iel va, ses pieds sont aussi endoloris que les miens mais ses réflexions sont en cours sur la meilleure façon de passer la fin de soirée. Ses sourires d'enfant ont émerveillé ma soirée là où le groupe n'a pas tout à fait suffi. Alors je lui ouvre les bras, grand hug "have a great life, it was so good to share this moment with you". Je pars attraper un taxi, fini, on ne se verra plus, mais je crois que je ne l'oublierai pas de sitôt, cette gracile créature pleine d'art et d'émotions. J'ai vraiment passé un très bon moment de connivence humaine à ses côtés et ça vaut tous les maux de pieds.

Adrianne Lenker du groupe Big Thief à L'Olympia, le 18 avril 2026

Hier matin, je vous disais que c'était d'la bombe dans mon quartier. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que rien ne peut m'empêcher de passer devant un flic, robe virevoltante sur les lacets fuchsia de mes docs, grand sourire impertinent, en lançant un "pas de problème, je reste en zone libre !"

Une femme prend la Tour Eiffel en photo du côté d'Iéna (le métro)

Je ne sais pas par quel miracle, les transports se sont enchaînés de façon idéale, je suis arrivé hyper tôt à Iéna. Donc je me suis dit que j'allais me nourrir. Sauf qu'évidemment, pas moyen de trouver un sandwich, hors des restaurants de luxe, pas de salut dans ce quartier. L'italien chicos du Palais de Tokyo, adjacent au Musée d'Art Moderne où je vais aller sous peu, me fait de l'œil. Ses tarifs, moins.

Entre le Palais de Tokyo et le Musée d'Art Moderne

Et puis au diable les varices. Si ça se trouve, c'est mon dernier repas, je vous rappelle qu'une bombe m'attend (peut-être au retour). Je ricane des nouvelles que je donne aux copains, alors que je suis en train de m'enfiler avec joie, calme et sérénité, un délicieux plat de linguine au citron et au tartare de thon. Les pâtes les plus chères de ma vie, mais hey.

Vous savez quoi ? Le temps d'une heure je vis une vie de meuf pleine aux as, ça ne nous mènera pas si loin que mon banquier ne puisse me pardonner et franchement, je savoure.

Des pâtes super chères et bonnes à la fois, on aperçoit le sommet de la Tour Eiffel derrière le parasol.

Je finis mon café pile à l'heure pour aller voir Lee Miller. Exposition indispensable. J'aime énormément sa démarche créative, tout au long de sa carrière, ça me parle, comme quelque chose d'inatteignable mais d'inspirant. J'ajoute son appareil à ma collection.

Le Rolleiflex de Lee Miller

Je souris à l'idée que la bombe me suit partout. Merci, Lee, pour cette image de Saint Malo, sans doute plus fracassante que tout ce qui se passe dans mon quartier.

La citadelle de Saint Malo pendant des bombardements.

Je continue à aggraver mes relations financières en achetant le catalogue, puis repars vers mon destin. Les nouvelles sont maigres, la bombe n'a pas pu être désamorcée à la main, on va donc l'enfouir et la faire sauter. Après tout, tant qu'à être là, autant que ça fasse du bruit.

J'arrive dans le quartier, en savourant la joie de la circulation fermée : je marche au milieu de la route, traverse le carrefour de biais. Le temps de remonter chez moi, de délacer mes chaussures, j'entends la détonation. Un gros boum.

Le bruit d'un camion qui perdrait sa benne pleine sur la route, quelque chose de cet ordre. On est à 500 mètres, ça doit être plus impressionnant sur place.

Je rassure les inquiets (après tout, je suis revenue juste à temps pour le clou de la journée) et les faux inquiets, et puis une petite sieste parce que quand même, je n'ai pas chômé, ni en pas, ni en émotions, ces derniers jours.

Je ricane à entendre la presse parler de nous. "Un quartier près du centre", hasarde France Info. Il doit y avoir quelques étranglements chez les bourges du centre, jamais de la vie ils ne voudraient être décrits comme proches de nous. Je m'agace devant des commentaires racistes sous des posts Facebook. Je m'amuse à voir mon immeuble, les voisins, le carrefour que je traverse tous les jours parisiens sur toutes les chaînes. Repasa, Paris, la banlieue est à l'honneur, aujourd'hui.

On est encore dimanche, quand j'écris ces lignes, alors je ne peux pas être complètement sûre que c'est le week-end pendant lequel je ne suis pas morte. Sait-on jamais. Mais je pense qu'on a nos chances. Enfin, si je ne réponds pas aux éventuels commentaires demain, vous serez fixés.

Une journaliste devant moi, son pied de caméra sur l'épaule, au milieu de la rue, à quelques centaines de mètres de chez moi.

PS : c'est bon, je suis là.

dimanche 19 avril 2026

C'est d'la bombe

Ceci est peut-être mon dernier billet. #AirDramatique

Il y a quelques jours, à l'occasion d'un chantier à 500 mètres de chez moi, on a découvert une bombe, ou un obus, enfin un engin explosif, largué là où il se trouve lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Il y a donc, en ce dimanche printanier, jour d'opération de déminage, un périmètre d'évacuation autour de cette bombe (que Radio Quartier prétend être anglaise). D'un rayon de… 450 mètres.

Oui, il s'arrête à 50 mètres de chez moi.

Depuis 7 heures ce matin, les voitures de police circulent à coups de sirènes déchaînées et de messages d'évacuation. La blague, c'est qu'eux ne s'arrêtent pas à 50 mètres de chez moi. Il y a un deuxième périmètre, depuis lequel je vous écris en ce moment même, dans lequel on a le droit théorique de circuler, mais les barrières posées ne correspondent pas aux schémas émis par la Préfecture. Je ne sais donc pas encore si je vais pouvoir contourner la zone pour aller prendre le train et voir l'expo Lee Miller pour laquelle j'ai un billet[1]. Ou pas.

(Pour être parfaitement honnête, mes pieds, fort malmenés hier soir lors d'un concert, ont un avis à émettre également et, pour le moment, ils sont mitigés. Buvons encore du thé en attendant la mort l'heure de se décider.)

Si on choisit de ne pas être consterné, il y a un côté marrant à tout ça. Hier, sur le chemin du marché, sur place, en revenant, on rigolait en se disant adieu, bonne chance, on comparait les risques de mauvaise manipulation selon qu'il s'agissait d'un engin allemand ou anglais, bref, on faisait les malins. Passons sur les "ma sœur a lu sur le site de la Préfecture qu'on devait rester cloîtrés chez nous" (on n'a pas dû regarder le site de la même Préfecture) et autres rumeurs ou informations approximatives qui circulent dès qu'elles peuvent.

De mon côté, j'hésite à laisser les chats crever comme des rats, seuls à la maison et... mais non, bien sûr.

Je profite de la matinée pour enregistrer un nouveau billet audio, agrémenté contre mon gré d'un échantillon de sirènes vindicatives, mais si vous pensez que je vais refaire 7 minutes d'enregistrement ET fermer la fenêtre pour aussi peu, vous me connaissez très mal.

Quoi qu'il en soit, si c'est mon dernier billet, j'en profite pour dire à celles et ceux que j'aime que je les aime. Le mec qui doit faire ma playlist d'enterrement est au courant, dites-lui juste que c'est le moment. Il est capable de tout.

Et gravez sur ma tombe, si jamais j'en ai une : "C'est d'la bombe, bébé".

Le fameux périmètre d'évacuation.

Je me disais, c'est un peu cliché, cette chanson, et j'ai commencé à la chanter à peine lancée, donc... Oldies but goodies.

Note

[1] Et finalement c'est assez raccord, quand on songe à ses photos de reporter de guerre.