Toutes mes excuses pour trois petites choses, d'abord j'ai enregistré l'audio de ce billet dimanche matin, pendant l'évacuation du périmètre autour de la bombe. Fenêtres ouvertes, parce que j'aime vivre fenêtres ouvertes. Et donc il y a des bruits de sirènes, à un moment. J'ai eu la flemme de recommencer - peur de perdre en spontanéité, aussi.
Ensuite parce que j'ai testé une bonnette sur le micro au lieu du filtre anti pop. Qui est plus efficace mais plus chiant à installer. Bon. Tant pis. Le filtre gagne et les labiales s'entendent limite façon ASMR. J'le f'rais plus.
Enfin parce que je vous dis que les événements se sont déroulés la semaine dernière mais comme j'ai décidé que j'avais d'autres choses à raconter avant, donc c'était plutôt la semaine avant la dernière. Bim. Fini pour le jeu des 7 erreurs, vous pouvez reprendre une activité normale !
Ou presque.
Je ne suis pas complètement contente des transcriptions des billets audio. Je repasse un peu dessus pour faire le ménage dans trop de tics de langage, rendre l'oral plus agréable à lire, tout en restant au plus près, mais ça ne me satisfait pas tellement. Pour autant, il y a plein de gens qui n'aiment pas mettre le son, ou qui n'ont pas le temps. Je réfléchis, sans que ça coûte un temps que je n'ai pas, à un vrai double récit, un tel que je le raconterai autour d'un verre (ou d'une tasse), l'autre écrit, je ne sais pas. On verra.
La transcription, donc :
Alors, pour les plus âgés de mes lecteurs, ou en tout cas ceux qui sont les moins connectés avec le langage des jeunes, le fou ou la folle du bus, c'est une expression du moment qui désigne quelqu'un dont le comportement est un peu erratique.
Et moi, j'ai rencontré la folle du bus, vraiment.
La semaine dernière. Je suis à un tout petit peu moins de 2 km de la station de métro. Et beaucoup plus près de la station de train. Mais j'aime bien arriver au bureau en métro et repartir en train. Et donc quand je pars le matin, il y a un bus qui est à quelques pas de chez moi et qui m'emmène à la station de métro. Dans lequel je fais quoi ? 4 ou 5 stations ? Ce matin-là, je m'assieds dedans, il y a une place, c'est chouette, la journée commence bien, j'ai mon casque sur les oreilles, j'écoute de la musique.
Je suis comme le matin à l'heure de partir de chez soi, à savoir semi réveillée quand même. Et puis deux arrêts après, il y a un certain nombre de gens qui montent. Parmi eux, une femme que j'avais déjà vue, dans le bus, et parfois dans le métro, et qui est un peu du genre, elle entre, on ne voit qu'elle, elle ouvre grand les fenêtres sans demander à personne, quand elle a chaud, elle se déshabille à grands gestes, sans vraiment se demander si quelqu'un va se prendre sa main dans la figure. Bref, elle est là, et nul ne peut l'ignorer.
Et donc là, elle monte au milieu d'un paquet de gens, si j'ose dire, et s'assied très contrariée. Moi, je n'ai pas le son. Enfin, j'ai celui qui est dans mon casque. Et malgré la réduction de bruit, je l'entends râler assez fort. J'ai l'impression qu'elle n'est pas contente parce qu'elle pense qu'on aurait dû la laisser monter en premier et qu'elle s'est retrouvée un petit peu bousculée, comme on l'est souvent. On a tous ces pensées un peu... « Mais pourquoi pas moi ? Je suis beaucoup plus prioritaire que les autres. » Et on les garde dans sa tête, en général, voire, on se gourmande un peu. « Mais voyons, enfin. Comment peux-tu penser ça ? »
Ce sont des pensées nées de l'inconfort, du fait d'être nombreux au même endroit. Disons qu'elle manque de filtre.
Malgré la réduction de bruit ambiant de mon casque, je l'entends enchaîner. Et je ne suis pas sûre de savoir si elle parle à la personne qui est en face d'elle et qui donc me tourne le dos, ou si elle parle seule. Mais elle commence à dire des trucs du genre... « Oui, c'est Jurassic Park ici, c'est sans foi ni loi, les gens se comportent n'importe comment. »
Quelque chose dans son ton attire mon attention. Discrètement, je baisse un peu le son dans mon casque. Et là, elle enchaîne sur « de toute façon, les gens qui vivent ici, ils préfèrent dormir que travailler ». Et ça part dans un truc raciste sa mère.
Je regarde sur ma gauche et je vois une jeune femme, dont la peau est plus brune que la mienne. Je lui fais des yeux ronds en disant : mais elle part en vrille ! La fille se retourne vers la femme et commence à lui dire, « je ne comprends pas ce que vous dites. » Pourquoi vous dites ça ? La femme lui répond : « je n'ai rien dit. D'ailleurs, vous voyez bien, vos copains, ils préfèrent dormir que travailler. » Je la regarde, je dis, « mais enfin, madame, de quel droit vous dites ça ? »
La gamine enchaîne « Qu'est-ce que vous entendez exactement par mes copains ? »
Le ton monte. Elle commence d'abord par m'ignorer, probablement parce que je pense que je suis blanche et qu'elle considère que sa cible prioritaire, ce n'est pas moi. Et puis finalement, elle commence à faire des choses un peu étranges, comme dire à la gamine « je n'ai jamais dit ça. »
Ben si, tu l'as dit. Et, moi, j'ai entendu. Et on est tout un bus à avoir entendu. Sauf que les autres regardent leurs chaussures parce qu'ils en ont tellement marre de s'en prendre plein la gueule que les gens préfèrent ne pas se faire remarquer plutôt que d'en prendre plein la gueule gratos dès le matin 7h30. Même pas 7h30, 7h05.
Et elle continue à nous enchaîner sur le mode « de toute façon en France, il y a la liberté d'expression ».
« Oui, mais le racisme est un délit, donc la liberté d'expression, elle ne vaut que dans le cadre où vous ne commettez pas un délit, madame. »
« Pas du tout, pas du tout. D'ailleurs, c'est la France, on a la liberté d'expression. »
Bref, la mauvaise foi, la rhétorique, il n'y avait rien qui allait. Ma petite copine et moi, on répond au fur et à mesure que les non-arguments se présentent. Sous l'œil un peu consterné du reste du bus, pour une part, et les encouragements de l'autre, un peu contents de voir que tout ne passe pas gratos, en cette période où c'est autorisé, visiblement, de dire tout ce qu'on a dans la tête sans filtre.
On est descendues du bus à notre arrêt. Elle nous a invectivées pendant qu'on sortait. J'ai sorti mon meilleur majeur de l'autre côté de la fenêtre. Ce qui n'est pas un signe d'élégance caractérisé mais faisons avec ce qu'on a. Et puis, on s'est parlé jusqu'au métro avec la petite qui était avec son père, qui a un truc très "elle est fatiguée, elle sait pas ce qu'elle dit. Cette dame faut laisser faire, c'est pas grave."
Et la gamine de dire qu'elle, elle se sent mal quand elle se laisse faire. Et je lui dis que je crois qu'elle a raison. « Et si vous pensez que vous pouvez répondre sans vous mettre en danger immédiat, je veux pas faire et décider à votre place. Mais si je suis dans le bus avec vous, je serai à côté de vous. »
La journée a continué, je suis ressortie de mon métro à Paris et j'ai commencé à prendre des photos, c'était un jour où il y avait des super reflets dans les fenêtres, enfin en tout cas moi je les ai trouvés super et j'ai passé un bon moment.
Je souris un peu en pensant à ce bus, je pense que c'est vrai dans la plupart des bus de banlieue, c'est un vrai observatoire de la santé mentale, de la santé physique des gens, le bus.
Il faut savoir que Pécresse a beaucoup de mal à recruter des chauffeurs de bus parce que le boulot est pénible, qu'il demande une formation pointue, donc la formation se dégrade. Et les chauffeurs conduisent comme... des fous du bus. On est secoués dans tous les sens.
Enfin bref, dans ce bus-là, le week-end, il y a un marché qui est desservi entre chez moi et le métro. Et c'est un vrai Tetris de vieilles dames à chariots de course. Certaines sont d'un âge et dans un état physique indescriptible. Et pourtant, elles se traînent des chariots improbables, pleins de courses, bien sûr, alimentaires, mais aussi de l'électroménager. C'est la caverne d'Ali Baba dans un chariot de course de banlieue. La semaine, c'est soit des gens qui vont bosser, soit des gens qui vont se faire soigner, soit des gens qui vont on ne sait où... C'est la cour des miracles, un peu, ce bus. Et parfois, ça dérape.
Mais il y a aussi des moments... de vrais moments de grâce. Où tout d'un coup, quelqu'un se lève, va aider. On démêle un imbroglio de caddies, emmêlés les uns aux autres. On aide une poussette à entrer ou à sortir. On fait le relais entre une personne en fauteuil et le chauffeur pour que la personne ait le temps de descendre ou de monter. C'est un peu particulier, on dirait un monde dans un bus. Et ce matin-là, c'était pas très cool. Mais il y a des jours où, juste pour une micro-scène qui se passe sous mes yeux, je suis contente de ne pas avoir pris le train.

Commentaires
Parfois je me dis qu’il y a des occasions dans la vie qui mériteraient d’avoir à disposition un gamin doté d’une irrépressible envie de vomir…
Parce que c’est un peu facile de laisser les fous/folles s’en sortir avec juste des propos contradictoires et éventuellement un doigt d’honneur… Ils ont eu l’attention qu’ils cherchaient, ils sont satisfaits… Alors que leurs propos risquent de hanter parfois durablement celleux qui les reçoivent…
L’odeur du vomis sur les fringues et la peau, ça c’est tenace… Elle les accompagnerait plus durablement et peut-être les ferait réfléchir un peu à ne plus faire chier le monde… Nomého…
Orpheus pour avoir eu dans la vie à disposition des gamins dotés d'une irrépressible envie de vomir, qu'ils n'ont donc pas réprimée... OUI !
Hélas, des folles comme ça, il y en a un peu partout. Des plus discrètes, des plus distinguées, des plus malignes, des plus convaincantes aussi. Heureusement, il y a des sentinelles courageuses parfois...
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