Je suis entrée dans ce week-end après un vendredi bien chargé, rempli de choses que j'avais décalées de la veille afin de faire de la place à un joli imprévu. C'était bien. L'imprévu. Arriver au week-end. Encore dans un reste de sourire de la veille.

Et savoir ce qui m'attendait. Deux films, un concert, samedi, une expo dimanche.

J'ai encore constaté en notant les films que mes goûts étaient à peu près l'inverse de ceux des autres spectateurs. On s'en fout, j'ai l'habitude, à la vérité mes votes ne servent qu'à grappiller des points afin de financer le pop corn de Lomalarchovitch quand il m'accompagne.

Et puis en route pour L'Olympia pour voir Big Thief, deuxième soir parisien. Je hais L'Olympia. Je trouve qu'on n'est jamais bien dans cette salle, n'en déplaise à ceux et celles qui trémollent de la voix pour saluer son caractère "mythique". En ce qui me concerne, quand je paye une place, j'aime bien pouvoir voir le spectacle mais c'est sans doute un concept poussiéreux.

Quoi qu'il en soit, je devais avoir une vision optimiste de l'avenir quand j'ai pris cette place, j'avais opté pour la fosse. Qui dit fosse dit arriver tôt, faire la queue pour se garantir une place au premier rang et donc un peu de visibilité et un point d'appui.

La queue, donc. Dehors, sous le soleil. Mes camarades d'attente ont 20 ans, certaines féministes lesbiennes et fières de l'être, d'autres occupées à s'attacher des fils dorés aux cheveux. Bon. De mon côté j'ai décidé que ça ne s'appelait pas "attendre" mais "temps de lecture disponible". Je m'accoude à une barrière et bouquine, lève le nez, prends une photo.

Une jeune femme fume, assise sur un bord de mur du boulevard des Capucines.

L'entrée. Les files de fouille, meufs d'un côté, mecs de l'autre. Le public est à 90 % féminin, les mecs, goguenards, passent sans la moindre attente, nous on maudit le privilège masculin. Me voici dans la salle, tout devant, à gauche de la scène, je m'assieds dos à la barrière pour attendre. Assez vite rejointe par une frêle créature qui me demande par geste si l'espace à côté de moi est disponible.

On papote, la créature est américaine, du Texas, venue à Londres pour étudier l'art dramatique, appelée à Paris par la présence de Big Thief. Une jeune Strasbourgeoise se mêle à la conversation, l'âge de ces deux additionné n'arrive pas au mien. On s'amuse, on bavarde, on parle musique. L'américain(e) est très androgyne, je parie pour un mec trans (j'ai de la pratique pour voir la découpe d'un binder sous le t-shirt) avec une culture musicale bien chouette. Première partie, Dylan Meek, frangin de Buck du même nom (l'un des membres de Big Thief) qui regarde depuis les coulisses. Très "gamin bourré de talent sorti de la Julliard School for Art", il aurait pu être dans Fame, à 40 ans près. Les frangins font une chanson en duo, c'est joli, c'est musical, on est bien. Sauf qu'on a déjà mal aux pieds.

Et puis Big Thief. J'ai beaucoup de mal à résumer ce que je pense de ce concert parce que j'avais passé pas mal de temps debout et qu'au bout de 15-20 minutes, j'ai déjà tellement mal aux pieds que ça ne me permet pas "d'entrer dedans", alors que bon, Adrianne, elle n'a pas grand chose à faire pour me happer. Par ailleurs il fait très chaud. Deux malaises pendant le set, dont un qui fait arrêter le concert quelques minutes. Les agents de sécurité nous filent de l'eau régulièrement, mais à un moment je me suis demandé si je n'allais pas tourner de l'œil aussi. Musicalement, c'est bien cool. Ils jouent plein de nouvelles chansons. Et c'est assez génial de se dire qu'ils les testent sur nous. Problème, du coup, pas tant de chansons qu'on connaît, ça manque de repères, de chansons qu'on a envie de chanter avec Adrianne. Et le diable sait que je suis très intérieure dans ma façon de recevoir les émotions des concerts, que je ne vais pas me déchaîner, mais je suis un peu frustrée. C'est un groupe qui sait toucher la grâce mais qui devrait sans doute prendre le temps de trier un peu dans sa fertile créativité, il me semble.

Note to self, la prochaine fois que je n'ai pas le choix, tenter de prendre des places chères et bien placées, pour voir si ça rend la salle supportable.

On sort, et la sortie de salle aussi est toujours pénible à L'Olympia. On a perdu la fille de l'est, je demande à Nic s'iel sait où iel va, ses pieds sont aussi endoloris que les miens mais ses réflexions sont en cours sur la meilleure façon de passer la fin de soirée. Ses sourires d'enfant ont émerveillé ma soirée là où le groupe n'a pas tout à fait suffi. Alors je lui ouvre les bras, grand hug "have a great life, it was so good to share this moment with you". Je pars attraper un taxi, fini, on ne se verra plus, mais je crois que je ne l'oublierai pas de sitôt, cette gracile créature pleine d'art et d'émotions. J'ai vraiment passé un très bon moment de connivence humaine à ses côtés et ça vaut tous les maux de pieds.

Adrianne Lenker du groupe Big Thief à L'Olympia, le 18 avril 2026

Hier matin, je vous disais que c'était d'la bombe dans mon quartier. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que rien ne peut m'empêcher de passer devant un flic, robe virevoltante sur les lacets fuchsia de mes docs, grand sourire impertinent, en lançant un "pas de problème, je reste en zone libre !"

Une femme prend la Tour Eiffel en photo du côté d'Iéna (le métro)

Je ne sais pas par quel miracle, les transports se sont enchaînés de façon idéale, je suis arrivé hyper tôt à Iéna. Donc je me suis dit que j'allais me nourrir. Sauf qu'évidemment, pas moyen de trouver un sandwich, hors des restaurants de luxe, pas de salut dans ce quartier. L'italien chicos du Palais de Tokyo, adjacent au Musée d'Art Moderne où je vais aller sous peu, me fait de l'œil. Ses tarifs, moins.

Entre le Palais de Tokyo et le Musée d'Art Moderne

Et puis au diable les varices. Si ça se trouve, c'est mon dernier repas, je vous rappelle qu'une bombe m'attend (peut-être au retour). Je ricane des nouvelles que je donne aux copains, alors que je suis en train de m'enfiler avec joie, calme et sérénité, un délicieux plat de linguine au citron et au tartare de thon. Les pâtes les plus chères de ma vie, mais hey.

Vous savez quoi ? Le temps d'une heure je vis une vie de meuf pleine aux as, ça ne nous mènera pas si loin que mon banquier ne puisse me pardonner et franchement, je savoure.

Des pâtes super chères et bonnes à la fois, on aperçoit le sommet de la Tour Eiffel derrière le parasol.

Je finis mon café pile à l'heure pour aller voir Lee Miller. Exposition indispensable. J'aime énormément sa démarche créative, tout au long de sa carrière, ça me parle, comme quelque chose d'inatteignable mais d'inspirant. J'ajoute son appareil à ma collection.

Le Rolleiflex de Lee Miller

Je souris à l'idée que la bombe me suit partout. Merci, Lee, pour cette image de Saint Malo, sans doute plus fracassante que tout ce qui se passe dans mon quartier.

La citadelle de Saint Malo pendant des bombardements.

Je continue à aggraver mes relations financières en achetant le catalogue, puis repars vers mon destin. Les nouvelles sont maigres, la bombe n'a pas pu être désamorcée à la main, on va donc l'enfouir et la faire sauter. Après tout, tant qu'à être là, autant que ça fasse du bruit.

J'arrive dans le quartier, en savourant la joie de la circulation fermée : je marche au milieu de la route, traverse le carrefour de biais. Le temps de remonter chez moi, de délacer mes chaussures, j'entends la détonation. Un gros boum.

Le bruit d'un camion qui perdrait sa benne pleine sur la route, quelque chose de cet ordre. On est à 500 mètres, ça doit être plus impressionnant sur place.

Je rassure les inquiets (après tout, je suis revenue juste à temps pour le clou de la journée) et les faux inquiets, et puis une petite sieste parce que quand même, je n'ai pas chômé, ni en pas, ni en émotions, ces derniers jours.

Je ricane à entendre la presse parler de nous. "Un quartier près du centre", hasarde France Info. Il doit y avoir quelques étranglements chez les bourges du centre, jamais de la vie ils ne voudraient être décrits comme proches de nous. Je m'agace devant des commentaires racistes sous des posts Facebook. Je m'amuse à voir mon immeuble, les voisins, le carrefour que je traverse tous les jours parisiens sur toutes les chaînes. Repasa, Paris, la banlieue est à l'honneur, aujourd'hui.

On est encore dimanche, quand j'écris ces lignes, alors je ne peux pas être complètement sûre que c'est le week-end pendant lequel je ne suis pas morte. Sait-on jamais. Mais je pense qu'on a nos chances. Enfin, si je ne réponds pas aux éventuels commentaires demain, vous serez fixés.

Une journaliste devant moi, son pied de caméra sur l'épaule, au milieu de la rue, à quelques centaines de mètres de chez moi.

PS : c'est bon, je suis là.

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