Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mardi 26 novembre 2024

Comment savoir que votre fils est un garçon

Je me lamente beaucoup, en ces lieux, sur l'âme chaotique de Lomalarchovitch, qui sème une quantité improbable d'objets sur son passage, a une mémoire à 30 secondes en ce qui concerne les contraintes et, globalement, cherche les limites de ma patience sur une base quotidienne.

Il faut pourtant lui reconnaître un grand coup d'éclat depuis ce début d'année scolaire : pas une fois il n'est arrivé en retard au collège alors que, trois fois par semaine, il se lève et se prépare seul, pendant que je sirote mon café, seule et sereine, sur le rooftop du bureau.

Enfin, sereine.

Sauf quand il m'envoie un message en mode alerte maximale sur son état de santé une minute avant son départ sur le collège ("j'ai le nez qui coule je suis atrocement malade je ne veux pas aller au collège s'il te plaît s'il te plaît s'il te plaît").

Après quelques montées d'adrénaline, je lui ai expliqué qu'il était impossible de me prendre en otage de la situation, à devoir prendre une décision à distance et en quelques secondes.

Il s'y plie de plutôt bonne grâce.

Mais depuis je reçois, quasiment toutes les semaines, des SMS de type :

"J'ai le nez qui coule mais je pars 'quand même dans 1 minute".

"J'ai le nez qui coule, mal à la tête et ma température est de 0.3[1] mais je pars quand même dans 3 minutes".

"Je suis habillé mais j'ai mal au ventre et à l'épaule gauche, j'y vais quand même[2]."

Comme ils m'ont dit avec beaucoup de sagacité en salle d'accouchement : vous avez un garçon en pleine forme, Madame. Enfin en pleine forme, avec des rhumes d'homme, quoi.

Mon fils, ce martyr.

(Voyons le bon côté des choses, si je vais encore réchauffer le climat à force de soupirs, vous en avez pour quelques années à rigoler grâce à lui).

Lomalarchovitch aux rhumes d'homme
déc. 2023

Notes

[1] Comprendre, 0.3 degrés supérieure à sa norme personnelle, que personne ne panique, il n'est pas mort.

[2] Haha, en plus on peut jouer à Docteur House grâce à lui : douleur à l'épaule gauche et mal au ventre, c'est soit un lupus, soit une scolarite aiguë ! Commencez les traitements, s'il ne meurt pas, c'est que j'ai raison !

lundi 25 novembre 2024

Fucking ronchon

Depuis hier fin de journée je suis ronchon.

Pas dans un genre "ça va mal", non, juste ronchon. J'ai envie de mordre, un peu, de rouméguer, y a rien qui va (mais rien qui va vraiment mal non plus).

Faut dire que le futur docteur qui me prend pour le room service quand il invite sa douce moitié, le tout en me disant qu'on "va manger chacun de notre côté, ça va être sympa" (comprendre : merci de nous foutre la paix), ça va deux secondes.

Novembre, aussi, je n'aime pas trop novembre. Et puis on a pris 15° en 48 heures, on en a déjà reperdu 6 ou 7, je ne comprends rien à la météo, ça me saoule.

Et puis la retombée de beaucoup de belles émotions de la semaine d'avant. Je n'en finis pas d'essayer de reprendre prise avec la vraie vie, j'y arrive modérément.

Un truc auquel je vais devoir dire non et me battre pour mon non (ou ses conséquences).

Un autre dont j'aimerais bien qu'il tombe tout seul mais pour lequel il va falloir aller au charbon, je ne sais pas combien de temps, est-ce que je m'en fous, vraiment ? Peut-être qu'un peu plus souvent j'aimerais que ça aille de soi.

Et les trucs à la con, du genre tu as le rhume qui monte mais faut tout gérer quand même, est-ce que c'est humain de trier/ plier/ranger quatre lessives quand on a le rhume qui monte ? Non, évidemment. Est-ce que quelqu'un va le faire à ma place ? Non, évidemment.

Je suis fucking ronchon.

Deal with it (ou envoie du doux)

Mon chat Maïa avec sa dégaine d'ado rebelle
Mon chat Maïa avec sa dégaine d'ado rebelle

mercredi 20 novembre 2024

Noirceur et Kintsugi

Je ne sais pas très bien où va aller ce billet, à vrai dire. Tout n'est pas bien rangé à l'intérieur de ma tête (l'essentiel y est rarement bien rangé) et plein de pensées différentes se croisent ces derniers jours. Envie de les poser là pour les regarder de plus haut. On verra bien.


***

J'avais envie de parler de noirceur, de zones sombres. Mes goûts, en littérature, en musique, par exemple, me portent souvent sur des œuvres qui m'amènent à explorer ma propre part d'ombre. Sans doute parce que j'ai la chance d'avoir un instinct qui me pousse vers la vie, vers la joie assez facilement, ça ne me fait pas peur d'aller contempler les sujets moins légers (la joie est-elle légère ? Pas si sûre). Je crois qu'il n'existe pas de vie qui ne soit confrontée à la peur, à la douleur, physique ou morale. Et qu'il est important de savoir naviguer dans ses propres tourments. Qu'il y aura un après, quel qu'il soit. Que ça aussi, c'est vivre. Ou alors c'est la fin et on y peut pas grand chose.

Bien sûr il n'est pas question d'aller mal et de tout faire pour que ça dure, mais de prendre conscience que ça existe et que c'est ok. Il faut de l'aide parfois, souvent, ça dépend de vous. Il y a des moments qui paraissent insurmontables. Dans mon cas, ça s'assortit souvent d'une impression globale qu'il est inutile de casser les pieds du monde avec et de planquer ça sous de grands sourires et des blagues pas très brillantes. Pas ma stratégie la plus maline. Mais hey. Il existe des gens plus intelligents que moi qui savent briser barrages et défenses. Merci à eux. Il y a des périodes où on ne peut pas en prendre plus et il faut évidemment se préserver. Trouver tout ce qui peut nous soutenir pour faire ce chemin, que ça soit en nous, ou pas.

J'ai une collègue qui s'assied souvent en face de moi. Elle se vante souvent de n'être que positivité. Je sais bien qu'elle est plus complexe que ça mais le discours ambiant sur le mental, l'injonction à être positif, me dépasse beaucoup. Ca me paraît tellement plus dur de lutter contre une douleur en voulant s'obliger à être positif que d'accepter de se laisser traverser. Et bien sûr qu'on peut relativiser, mettre à distance ou en perspective. Bien sûr qu'on est rien du tout dans l'univers et que tout ceci n'est que poussière d'étoile à l'échelle globale. A la notre, c'est parfois un drame qui se joue, parfois tellement moins grave. Qu'on a le droit d'accueillir. Et avec un peu de chance, de laisser partir, un peu plus tard.

J'aime accueillir la joie, la pulsion de vie, qui éclabousse nos existences de lumière. J'aime aussi que les ombres vécues où à venir lui donnent de la saveur en plus. Caravagisme ? Peut-être.

Depuis quelques semaines je me sens enfin vraiment dans l'après de deux années difficiles. Je commence à me retourner et à mesurer tout ce que j'ai appris au passage. De ma relation avec ma mère, notamment. De ma relation avec moi. J'ai l'impression d'avoir plus grandi en 24 mois que pendant les dix années précédentes. Je ne sais pas si, sans ce bout de route chaotique, j'en serais là aujourd'hui ; mon "là" d'aujourd'hui me plaît pas mal.

Ces morceaux de moi, qui ont volé en éclats après les chocs successifs, se regroupent et se rassemblent, nettoyés de leurs scories. C'est bon.


***

La semaine dernière a été un peu folle. Trois concerts, une soirée avec une amie, un ciné avec Lomalarchovitch.

J'y ai constaté que j'étais à nouveau capable de sentir des nuances dans la fatigue. Yeah. Ca va mieux.

Dans l'un des concerts j'ai pris une bouffée d'énergie folle. Dans l'autre la douceur d'un cocon intime, d'une qui écrit ses chansons avec de tout petits bouts de sa vie, des instants qu'on pourrait juger futiles, et en fait des histoires qui touchent. Du troisième des émotions que je n'ai pas fini de trier. J'ai m'y suis retenue de pleurer. Des larmes qui ne sont pas négatives, ce genre d'émotions qui arrivent quand l'art nous rend plus grands que nous, nous ouvre un univers immense dans lequel on reconnaît, néanmoins, des morceaux de soi. Pas envie de partager ce bout-là avec 19 999 autres personnes. Je prends mon temps pour ressentir ce qui s'est joué (littéralement, figurativement).

Puissance de la musique qui, depuis la nuit des temps, nous rassemble, nous fait toucher du doigt des choses puissantes, à nous, tout petits morceaux d'humains.

A la fin de ce dernier concert, parmi plein de pensées qui tourbillonnaient en moi, il y avait cette idée que nos morceaux qui se rassemblent, après les chocs, les moments durs, se ressoudent, c'était un peu du Kintsugi humain. Qu'on se répare et que les traces de nos brisures nous rendent plus beaux que les objets initiaux.

Ca n'est pas une idée d'une originalité folle mais je l'aime quand même, cette image. Je me suis retrouvée et les traces qui me restent de ces deux dernières années rendent l'ensemble mieux que son état initial. Enfin, vu de l'extérieur, je n'en sais rien. Mais de l'intérieur, oui, vraiment.

lundi 18 novembre 2024

La zone de transit

Il y a, sur le bureau de ma maison, une "zone de transit".

J'y pose les choses que je doit apporter quelque part, ou à quelqu'un, sous mon nez et donc presque impossible à oublier, en attendant le jour J.

Il se trouve que cette zone fonctionne comme un triangle des Bermudes à l'envers. J'ai souvent à peine livré le dernier "colis" que d'autres choses surgissent, prêtes à être offertes.

Ça contrarie beaucoup ma femme de ménage. Un jour où j'étais là en même temps qu'elle, j'étais en train de bosser, j'espérais qu'elle aussi, quand elle s'est plantée à côté de moi.

"Et ça, on ne peut pas le ranger ?"

Mais en fait, c'est rangé. Je lui explique vaguement que ce sont des choses à donner à des gens, en attendant de les voir.

Un air d'incompréhension totale se lit sur son visage.

"Mais c'est moche".

J'ai prétexté une réunion qui commençait (jamais été aussi contente de commencer une réunion) pour ne pas lui répondre sur ce point esthétique, mais moi, dans cet assemblage, je vois la promesse de retrouvailles, d'un moment partagé, de plaisir d'offrir, de joie de recevoir et toutes ces sortes de choses. Donc je ne vois pas ça "moche". Et après tout c'est moi qui vit ici, j'ai bien droit à mes zones de goûts douteux si je veux, enfin.

Il est rare que je sois à la maison quand elle y vient, contrairement à Cro-Mi qui s'épuise à essayer de comprendre son fonctionnement. Je m'en réjouis plutôt, j'aime sa gentillesse et son attention mais son ingérence m'horripile un peu trop souvent pour une vie sereine.

Ce week-end, je me demandais si, quand je n'y suis pas, elle range les objets en partance pour son bien-être à elle, avant de les remettre en place juste avant de partir[1] ?

(Et ma zone de transit, tu l'aimes, ma zone de transit ?)

Note

[1] Elle en est parfaitement capable.

jeudi 14 novembre 2024

Et puis la vie

"C'est bizarre, d'aller à un concert un 13 novembre", je crois que c'est à peu près ce que j'ai pensé en prenant ma place pour aller voir Fontaines D.C, il y a quelques mois. Et de fait, hier, j'ai pensé à l'autre 13 novembre, j'ai profité en mémoire de celles et ceux qui ne peuvent plus.

Il y a un truc fantastique à aller voir un concert seule : on fait comme on sent, comme on veut. Je suis arrivée pour l'ouverture des portes, une liseuse dans la poche. Quand on est, comme moi, challengé(e) de la verticalité, la place stratégique n'est pas un aspect anodin et j'adore les blasés parisiens qui daignent se pointer après la première partie, ça me permet de faire ma niche. Hier soir : premier rang, sur la droite de la scène. Accoudée aux barrières : bien calée, pas mal aux pieds à la fin, de quoi stabiliser les photos, juste à côté de là où ça s'ambiance fort mais dans un coin plus tranquille. Bon, le corollaire c'est que c'est plus compliqué d'aller se chercher une bière sans perdre sa place mais j'avais anticipé. Watch me enlever blouson, pull, écharpe et les fourrer dans mon sac à dos en toile, le tout sans verser une goutte de bière par terre. "Not your first rodeo, girl", me glisse un voisin. Certainly not, sir.

Une bière dans une main, donc, la liseuse dans l'autre, je me suis expédié un bouquin avant la première partie. Et fait connaissance dudit voisin admiratif de ma technique. Dublinois, il me raconte fièrement qu'il a vu le premier concert du groupe, dans un pub, devant 25 personnes. Il doit avoir une dizaine d'années de plus que moi et a gardé un sourire réjoui tout du long, à me faire signe régulièrement pour savoir si j'aimais autant que lui. Oui.

Le concert a filé en un éclair. Vue imprenable sur les dizaines de gens qui se sont fait escorter par la sécurité après avoir joué les saute-barrière. Et sur les jets de petites culottes en direction de Grian Chatten, chanteur charismatique de la bande dublinoise. J'ai gardé la mienne jusqu'au panier à linge sale, de retour à la maison, au cas où quelqu'un se demande. A un moment j'ai trié des gens par taille, j'avais une voisine encore plus petite que moi qui s'était fait passer devant par un type, il a bien fait mine de ne pas entendre ce que je disais mais à force de gestes expressifs, il a fini par comprendre qu'il verrait tout aussi bien par-dessus la tête de ma nouvelle voisine. On devrait toujours classer les gens par taille, dans les concerts.

Ils ont été excellents, on a chanté, dansé[1], crié, applaudi. Je me suis sentie heureuse, en vie, vibrante, c'était bon. Et puis le concert fini on s'est pris dans les bras avec quelques voisines bien émues, j'ai daronné un peu des demoiselles en plein débordement émotionnel. On s'est claqué la bise avec mon acolyte irlandais, comme si on allait se revoir demain - alors que non, mais c'est pas grave. C'était chouette de se croiser quelque part dans l'univers.

Rassurez-vous, je ne vais pas me transformer en chroniqueuse concerts, il y a des tas de gens qui font ça sérieusement avec des mots d'experts inspirés.

C'est juste que j'aime ça chez moi : même dans les périodes difficiles, même quand ça ne va pas très fort, il y a la vie qui m'appelle et me tient debout. Alors quand ça va plutôt bien, imaginez. C'est quelque chose à quoi je tiens très fort et j'espère que ça restera le plus longtemps possible. Et que c'était pile ça que ces quelques heures hier soir ont mis en lumière dans ma tête et dans mon cœur. Oui, j'ai profité, oui j'ai savouré.

Note

[1] Même moi qui ne danse que quand il n'y a pas d'autre humain autour, c'est vous dire.