J'ai toujours rêvé d'avoir une silhouette longiligne, tout en longueur, jambes infinies. La grâce un peu malhabile du jeune poulain à peine levé.
Pour des raisons de genre de coupes de fringues que j'aime. Pour pouvoir croiser les jambes avec une élégance ultime, les décroiser comme si je me dépliais comme une araignée.
Évidemment c'est un rêve impossible, même si je pesais 50 kilos de moins. Ne serait-ce que parce que mes muscles (oui, j'en ai, ça va, au fond, les deux qui se marrent, hein ?) ne sont pas longs et étirés. La bonne nouvelle c'est que quand je pédale, ça envoie du watt. La mauvaise nouvelle c'est que rien au monde ne peut changer ça ; la mort, sans doute, ça reste un peu radical comme glow up.
J'en ai pris mon parti il y a longtemps, hein.
Mais c'est un chemin.
Il y a un truc terrible, c'est que la haine de son corps commence généralement par le regard bienveillant de son entourage qui critique : trop gros, trop maigre, yeux acérés sur des corps pas finis de grandir, puis les copains, la médecine. Le monde entier vous hurle que si vous êtes gros(se) c'est de votre faute. J'en ai déjà parlé plein de fois, n'y revenons pas, si ce n'est par une question que la plupart des gens à poids standard ne se sont jamais posée : pourquoi n'y a-t-il pas (ou si peu) de héros de fiction gros sans autre caractéristique ? Les gros de romans, de films ou de séries sont bêtes, ou méchants, ou ridicules, ou un peu de tout ça à la fois, dans une immense majorité des cas. Représentés en train de s'empiffrer, cantonnés dans des rôles secondaires, ils n'ont droit ni à l'amour ni aux honneurs, ou alors en passant par des phases où ils sont, d'une façon ou d'une autre, humiliés.
Mais personne ne voudrait s'identifier à un héros ou une héroïne grosse, voyons. Ça ne ferait pas vendre. Comment peut-on être gros et rêver pour soi de l'amour, de la tendresse, de la considération ? Nous sommes, partout dans la vie, sommés de rester à notre place de sous-humains. J'ai parlé, déjà, de ma copine qui s'était fait larguer par un mec qui n'assumait pas d'être amoureux d'une femme grosse. (Avec beaucoup plus de points de QI que de kilos, ça fait quand même double tare.)
Va construire une bonne image de toi, avec ça.
Je pense qu'on est toutes passées par des envies de s'arracher de la chair, du gras à pleines mains. À des niveaux de détestation inimaginables. Qu'on s'est fait du mal à coups d'affamements, d'objectifs sportifs intenables. Je crois que dans ces moments la haine de nous se voyait plus que nos kilos, aussi.
Et puis, quand on a du bol, on trouve un chemin vers un apaisement.
De gratitude, même, d'avoir aimé, porté des enfants, d'être là, en pas si mauvais état.
On relativise. Enfin je veux dire, si un mec amoureux n'a pas voulu de moi pour cette raison, ça ressemble plus à un problème à lui qu'à un problème à moi.
On parlait de ça avec des collègues l'autre midi, les unes immenses et élancées les autres moins. Je leur disais que jamais, dans ma vie, il ne m'est arrivé d'être à poil avec un mec pour la première fois et qu'il se lève et parte en disant "non, désolé, pas moyen".
Et puis qui on est avec une seule vie à vivre.
À ce stade du chemin, je sais que si j'étais grande et longiligne, je galèrerais à trouver de la place pour mes jambes partout où je chercherais à m’asseoir, je rêverais de plus de seins, plus de fesses, de pantalons et de pulls assez longs pour couvrir mes membres en entier.
Mardi, dans le métro, il y avait ce type immense dont la tête touchait le plafond. Il ne pouvait pas se tenir debout sans se voûter, se déhancher. Je me suis dit que sa vie devait être bien chiante. Et je me demandais avec un sourire s'il avait rêvé, un jour, d'être plus petit.
Sans doute.

Commentaires
Ton texte me touche et ce n'est pas seulement parce que mes gros mollets me permettent comme toi de gagner en puissance dans les montées. En fait, tes mots soulignent la discrimination ordinaire tellement bien. Et ce que l'on porte de remarques, de constats, d'habitudes de défense légitime en réaction à ce que l'on s'est pris dans la poire, tôt et continûment. J'aurais aimé être bien différente de ce que je suis, également. Sans te détailler tout ce qui cloche (boring), je puis te dire que je n'y puis pas grand-chose (sans bistouri ou croyances d'illuminés), si ce n'est me recentrer sur de vraies problématiques, celles qui sont améliorables. Me concernant : avoir toujours bon cœur, partager les chamallows de la déprime sans la déprime, etc.
J'ai eu une amie grande, fine, jolie, ventre plat malgré deux grossesses, une petite poitrine haut perchée...que sa silhouette a toujours avantagé dans le milieu du travail, j'en sais quelque chose pour avoir travaillé avec elle quelques années. Elle ne se mettait pas en valeur et encore moins en robe ou jupe, toujours en pantalon et tee-shirt. Et puis un jour elle m'a avoué avoir de gros complexes : un cul plat, des vergetures derrières les jambes... La beauté c'est le regard des autres, mais aussi celui qu'on porte sur soi-même.
J'ai une amie petite, boulotte, mais toujours coquette quelle que soit la circonstance, elle ose les robes moulantes, les paillettes, les couleurs vives, les noeuds dans les cheveux... Je ne trouve rien de plus sexy qu'une ronde qui s'assume.
J'ai un jour rencontré un garçon qui faisait deux mètres. J'en fais un cinquante. Je lui ai dit "je rêve d'être grande" il m'a répondu "je rêve d'être petit. Dans une foule on ne voit que moi."
Un corps debout, des membres qui fonctionnent, une tête aussi... c'est déjà tellement plus que certains n'ont.
J'ajoute : je me trouve moche. Aucun homme, même amoureux, ne m'a dit que j'étais belle. Au mieux l'un d'eux m'a dit "je te trouve plutôt jolie"... j'ai dû faire avec. J'ai passé des années à côté des copines qui attiraient tous les regards, la plupart des hommes ne réalisaient même pas que j'étais là.
Et je vieillis, alors ça ne s'arrange pas. Je fais avec, je travaille plutôt sur mes blessures intérieures liées à l'enfance. Je ne serais jamais belle, mais si au moins je suis sereine et en paix avec moi-même ce sera déjà très bien :-)
Catherine oui, comme toi, je pourrais m'affamer pour perdre 5 kilos (et en prendre 10 au premier écart), mais hey. C'est moi et si ça ne plaît pas à certains, qu'ils regardent ailleurs. De la même façon que toi, être fidèle à qui je suis m'est plus important.
Acanthe je crois, qu'il s'agisse de poids, de taille, de gueule, ou de quoi que ce soit qui a trait à l'apparence, que la coquetterie ne change pas. Ce qui change entre parfois dans la recette de certaines coquettes : c'est s'arroger le droit de vivre, d'être là. Ça donne une certaine assurance (au moins de type "fake it until you make it"), un rayonnement, un pétillement qui changent tout. Je croise tous les jours des meufs hyper stylées qui ne sont, quand on les regarde au fond des yeux, pas si belles.
Quant à ce que tu dis sur être trouvée belle ou jolie, peut-être que c'est quelque chose que tu peux t'arroger toute seule, sans besoin qu'un mec te le dise, non ? Moi, il y en a un de mec, à chaque fois que je le vois et que je croise mon reflet avant, je me dis "hey, belle gosse aujourd'hui". Je crois que c'est mon plaisir à le voir qui ressort à l'extérieur. Et je ne suis pas prompte à l'auto compliment ! Et puis dans tous les cas, on peut être aimé(e) pour un million de choses et la beauté n'est pas la plus importante d'entre elles, en tout cas dans mon système à moi.
L’éternel problème du jugement d’autrui et des cases dans lesquels il veut faire rentrer le reste du monde… alors oui, une bonne fois pour toute : quand ça veut pas rentrer, c’est un problème à lui ! Point barre.
Comme heros avec les belles rondeurs généreuses qui vont bien, sans qu’il soit l’idiot de service, je vois que Baymax… mais, c’est un robot… dans un dessin animé… et puis il est un peu maladroit parfois… ah oui, en fait, tu as raison, il n’y en a pas…
Et puis je note la phrase « la mort, ça reste un peu radical comme glow up » dans mon registre des phrases cultes des bonnes copines. 🤭
Orpheus sinon y a Samantdi qui dit : "on sera maigres quand on sera morts", pour ton petit registre !
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