L'autre jour, je moquais un peu un travers de photographes (ces gens qui passent leur temps à comparer la taille de leurs objectifs, rappelons-le) et on m'a très souvent répondu, ici ou sur Mastodon[1], qu'après l'apprentissage de la technique, on la mettait en arrière-plan pour prioriser l'émotion.
Ah ?
Ma réflexion spontanée était que ça n'a rien à voir[2].
La suivante était : on peut, soi, ressentir et chercher à traduire une émotion quand on crée. En revanche, on ne sait pas avec certitude comment elle sera reçue, probablement pas comme on l'a émise.
J'élargis ma réflexion à l'art en général.
Les comédiens ne ressentent pas l'émotion qu'ils veulent nous faire ressentir, ils la jouent (je ris en pensant à l'un avec qui j'ai passé quelques années, quand il disait "je me dépêche", il mimait de façon assez réussie un effet de "course" mais qui le faisait avancer moins vite.)
Ça fait plus de vingt ans que je gaspille des pixels sur internet à raconter des conneries et le nombre de fois où j'ai eu l'impression d'écrire quelque chose de très clair et que les commentaires m'indiquent que les gentils lecteurs ont compris toute autre chose est infini.
Evidemment, le ton général va donner une direction. C'est sûr qu'il y a plus de chances que je vous envoie de la joie en racontant comment mon fils foire ses pizzas que quand je me répands sur l'absence de sens de la vie. Mais, j'ai écrit, en larmes, des dizaines de billets et si vous avez ressenti quelque chose, ça n'est pas ce qui me les a fait verser.
Il arrive qu'on soit happé par une mélodie, une voix, une harmonie, un rythme. Qu'on se rende compte que tout le monde n'y réagit pas avec le même bonheur que nous. (Par exemple, et j'en profite pour lâcher ma confession ici, Piaf me gonfle. Je trouve sa voix mono-expressive et surdramatique, pas particulièrement douce à mes oreilles. Brûlez-moi si vous voulez.)
L'émotion qu'on ressent peut toucher quelqu'un dans une zone qui lui est sensible, éventuellement. Mais ça sera la sienne, pas la nôtre. On reçoit par ses propres prismes, son histoire et on fait le lien comme ça, mais c'est bien une autre émotion, liée à ce qu'on perçoit mais surtout à ce qu'on projette. C'est le souvenir d'une sensation qui vous semble proche qui s'est peut-être réveillé en vous, ça s'appelle la sensibilité, l'empathie.
Revenons à la photo, je suis bien en peine de dire ce qui m'émeut dans une photo. Un regard fixé au hasard, une harmonie, des couleurs, des contrastes, oui, mais lesquels ? Quand ? C'est une surprise à chaque découverte. La photo de la petite fille sur la passerelle à Venise, j'ai mis des années à comprendre qu'elle me parlait de mon enfance. Un truc que Ronis devait avoir un peu de mal à anticiper.
Très souvent quand je déclenche, dans la rue, il y a une petite adrénaline, le plaisir d'avoir capté un instant qui n'existera plus jamais. Une joie fulgurante, une tendresse pour l'humain(e) qui se trouvait sur mon passage, inconnu(e) qui m'a fait cadeau de quelques millièmes de secondes. Une forme de reconnaissance d'humanité, si tant est que ça veuille dire quelque chose.
Mes photos prises sur le toit sont beaucoup plus méditatives. Elles sont prises dans des états d'esprit qui varient, le fil rouge c'est, au fond, la vie qui passe, les points de présence des fenêtres, la lumière dans tous ses états. Le même endroit, avec son nombre limité de points de vue, mais dans l'infinie variation de la lumière.
Les portraits, le peu que je prends, c'est le lien que j'ai avec la personne qui s'exprime.
Evidemment, on donne un ton. Couleurs, postures, tonalités, rythme, etc. sont des indicateurs qui situent "l'univers émotionnel". Quand vous les voyez, c'est votre œil qui dit à votre cerveau, à votre système nerveux, quelque chose qui résonne en vous - ou pas. Un souvenir, une ambiance. Des formes qui vous plaisent ou pas. Mais est-ce que vous captez ce que moi j'y mets ? Je ne crois pas que ce soit possible, pas exactement.
Il me semble donc que la technique permet d'élargir le champ de possibles (lumières difficiles, scènes très rapides), elle nous offre des solutions qu'on tâtonne moins à chercher. Elle permet d'élargir sa palette, en somme. Mais est-ce qu'elle remplace l'émotion ? Non. Jamais. Aucunement. Si je devais faire un rapport entre les deux, je dirais qu'elle libère de la bande passante pour qu'on puisse se concentrer sur ce qu'on ressent, nous, devant la scène, à avoir un peu plus de probabilités que la photo qui en sorte soit telle qu'on la "voit" dans notre tête. Dans le cas de photos avec un sujet qui pose, ça libère de la bande passante pour le diriger. C'est du temps pour savourer ce qu'on fait, pour être intensément là. Pour prendre plaisir à créer. Pour attraper des idées au vol. Et ça, c'est essentiel. Mais ça ne fournit pas de guide sur comment partager une émotion (et c'est bien malheureux, si c'était si facile, peut-être que le monde serait un peu plus vivable).
Bien sûr vous pouvez penser que je suis dans l'erreur la plus totale, et même me le dire.
Mais pour faire simple, je crois que la technique est un outil qui permet de faire plus de choses (comme : on écrit avec plus de couleurs quand on a un stylo 4 couleurs qui fait clic clic que quand on ne dispose que d'un bleu) et on peut choisir quel usage on en fait. Mais elle ne s'oppose pas plus qu'elle ne se substitue à l'émotion.
(Tiens, un billet sous lequel je pressens un grand nombre de lectures qui divergeront de ce que j'ai écrit).

Commentaires
Chuis le premier à commenter ? Damnaide. Allons-y.
1. « L'auteur propose, le lecteur dispose. » Ce dicton est valable pour toute personne qui crée et soumet sa création à l'appréciation d'autrui. Et bien sûr, il y a parfois un fossé, voire un canyon, entre ce que l'auteur avait en tête et ce que le lecteur ou spectateur ressent.
2. Cela dit, l'auteur peut être un sacré rusé. Exemple ? Willy Ronis. Quand il photographie cette gamine sur la passerelle à Venise, il pense à toi. Même si tu n'étais pas née en 1959. Il sait pertinemment que cette image va percuter un nombre quasiment infini de personnes. C'est comme quand il photographie le gamin qui est allé acheter un pain parisien. La photo date de 1952. Je n'étais pas né. Et pourtant, c'est moi qui court sur la photo. Même si je ne suis pas blond à cheveux raides. Et c'est aussi des tonnes de gars de plus ou moins mon âge. Ronis le savait quand il a pris cette photo.
3. De la technique.
On en a déjà parlé, je déteste les gars qui inscrivent, au-dessous de leur photo, le modèle de leur appareil, de leur objectif, de l'ouverture, de la vitesse, etc. J'en ai rien à cirer de ces "mensurations", car c'est bien de ça qu'il s'agit, qui n'ont d'importance qu'au moment où ils appuient sur le déclencheur. Après, ça ne sert à rien.
Je prétends qu'on peut dessiner des chefs-d'œuvre avec un simple crayon noir, et qu'on peut prendre de merveilleuses photos avec un appareil pourri. C'est d'ailleurs un bon test : donner à un artiste un simple crayon noir, à un photographe un appareil photo jetable ou un téléphone portable de base sans filtres, et leur demander de nous rapporter quelque chose de plaisant, d'agréable. C'est à ce moment-là que l'on comptabilise les dégonflés…
Alain K je retiens "C'est à ce moment-là que l'on comptabilise les dégonflés…" avec joie !
C'est Robert McLiam Wilson qui disait que dans un livre, c'est le lecteur qui fait le plus difficile du boulot : imaginer un monde à partir de quelques mots :)
Bref. On a des choses à partager, certains en attrapent un bout. Ça rend la vie vivable.
Le mystère du millier d'émotions semblables mais pas tout à fait ou carrément divergentes dans une salle de concert.
Laurent je suis précisément en train de me rendre à un concert, cette pensée flottera dans un coin de ma tête !
Je crois que je fais d'aussi bonnes (ou d'aussi mauvaises) photos avec mon Smartphone qu'avec mon reflex. Alors techniquement, il y aura moins de pixels, je ne pourrai pas forcément l'imprimer sur une affiche, agrandie mille fois, les pourtours seront moins léchés, moins nets. Mais bon… elles me vont très bien comme ça. Elles racontent des histoires, c'est ce qui compte, non ?
Madeleine de Sinety écrivait (quand elle hésitait encore entre la photo et la peinture) : « Peut-être devrais-je ne faire que de la photo, pas du dessin ? Et pourtant j’aimerais bien pouvoir rendre la vie avec un bout de papier et un crayon, la photo n’est que plus rapide que mes mains, ce que je vois, c’est pareil et ce sont les mêmes choses qui me touchent. »
Des choses qui nous touchent. Comme cet après-midi, le soleil dans le forsythia et le chat en train de dormir au soleil… Ou ce soir, alors que je rentrais de course, le soleil qui se couche dans La Loire, derrière la cathédrale. La poésie d'un moment qu'on a envie de partager avec d'autres.
Alors la technique, oui, ça peut aider : construire une image, construire un texte. Avoir le bon matériel. Mais ça n'a rien d'obligatoire.
Ah, l'émotion qu'on véhicule à travers une œuvre. Vaste sujet. J'ai fait beaucoup de photos quand j'étais plus jeune, et j'ai été photographe de mariage. Et je dois dire que l'émotion visible sur le visage des mariés quand ils se voient valait très cher pour moi.
J'ai fait d'innombrables séances en studio avec des ami(e)s, dont une en urgence pour refaire des photos de faire part de mariage qui avaient été refusées par l'imprimeur. La réaction de la future mariée était priceless "je ne nous savais pas aussi beaux"
Petite histoire :
le premier mariage que j'ai couvert à l'essai, je l'avais fait en numérique mais mes photos n'avaient jamais fini devant les mariés.
Des années après, je fais intervenir un couvreur chez moi. Le gars monte sur son echelle, répare la gouttière et ne veut rien me faire payer. Et là, je tilte : c'est le marié. Je lui demande si il a 5 minutes et lui montre ma meilleure photo de son mariage. L'émotion sur son visage et sur les mariés de la photo était superbe (j'avais capturé une expression d'amour pur). Il est reparti avec un A3 de cette photo, et m'a relayé le merci de sa femme.
La mienne n'a pas compris pourquoi j'avais les yeux humides quand elle est rentrée.
Mais ma meilleure photo (emotionnelement parlant) est sur BlueSky, beaucoup moins réjouissante mais néanmoins très forte :
https://bsky.app/profile/oupsman.bs...
Oupsman, c'est intéressant mais ce que je dis reste vrai : tu as capté l'émotion d'autres personnes et tu l'as représentée de façon à ce qu'elle soit perceptible pour les gens qui vont la recevoir assez littéralement. Mais il n'y a que tes mariés qui l'ont ressentie.
Ceci dit : que joli souvenir.
Oui pardon j'ai pas été clair : c'était pour confirmer tes propos.
Oupsman tout va bien, c'était un joli commentaire !
Il me semble que l'image, sitôt partagée, est appropriée, retravaillée par qui la regarde. Qui l'interprète à l'aune de sa sensibilité, de sa culture aussi.
Cette remarque vaut pour d'autres œuvres artistiques.
Catherine parfaitement d'accord avec toi.
Alors bon, de mon expérience de comédienne, je dirai que si, on ressent l'émotion, mais peut être l’ambiguïté est sur le terme "ressentir". Je dirai plutôt qu'on joue a ressentir, on utilise notre corps et notre système nerveux pour cela, c'est au niveau du cerveau que se joue la différence, on sait que c'est pour jouer.
Je sais c'est pas le propos central de ton texte, mais comme tu le dis si bien par ailleurs, on réagit à partir de là ou on est et pas de là ou est l'auteur.ice.
Ce qui arrive souvent cependant aux acteurs c'est quand ils croient que c'était une bonne représentation et que le metteur en scène n'est pas d'accord et l'inverse quand ils pensent qu'ils ont fait de la merde et que tous le monde dit "c'était génial". L'acteur non plus n'a pas tout le contrôle de ce qui est reçu c'est pour ça qu'un metteur scène c'est quand même vachement utile ;-)
Alana par ressentir j'entends : si tu joues une scène d'amour tu n'es pas, toi, personnellement, amoureuse de ton partenaire (ou alors pas à tous les coups), si tu joues quelqu'un dont la mère vient de mourir, tu n'es pas en train de vivre l'agonie de la tienne en direct. Qu'on se serve de ce que son coeur, son corps, sa tête ont fait dans des moments d'émotions, c'est différent de l'émotion qui t'arrive au moment où tu es concernée dans la vraie vie, il me semble. Mais bon. Je rigole sur les débriefs en désaccord, j'imagine trèèèès bien les égos froissés en plein déchaînement, à l'occasion !
Une fois finie et lâchée dans la nature, l'œuvre quelle qu'elle soit n'appartient plus à son autrice ou à son auteur (oui , c'est plus long mais je hais le point median, et j'aimerais bien que le correcteur ne remplace pas autrice par Autriche).
Que disais-je ?
Oui. Et ce n'est pas toujours facile pour lui, ou pour elle (voir ci-dessus) de l'accepter. Mais c'est indispensable. Au secteur, lecteur voyeur, écouteur, de faire à son tour son travail. Et que personne ne vienne reprocher au créateur ce que le receveur aura compris, vécu, ressenti (bon, il faudrait tout remettre aussi au féminin).
C'est ainsi que l'œuvre prend son envol pour les prochains siècles.
Pour Piaf tu n'es pas seule, moi c'est pareil.
J'ai longtemps cru que ses chansons étaient nulles, jusqu'à ce que je les entende chantées par d'autres. Alors qu'avec Piaf, je piaffe.
Bon, OK.
Andrem merci de venir en renfort dans le club qui ne s'extasie pas devant Piaf !
Pardon, Laure je viens de repêcher ton commentaire dans les spams. C'est drôle comme vous êtes plusieurs à avoir enchaîné sur le matériel alors que je ne parlais de gros zooms que pour moquer les compétitions des mecs entre eux !! C'est ça : la technique aide à construire avec l'outil l'image / le son / les mots etc qu'on a en tête, c'est un soutien. Mais elle n'empêche pas l'émotion, la sensation (pas plus qu'elle ne la remplace quand l'inspiration manque, d'ailleurs !)
Joli texte qui résume beaucoup de choses. Pour la technique je ne suis pas hyper douée, je dois souvent me reporter à la notice de mon réflex. Pour l'émotion oui bien sûr je vais prendre une photo qui m'émeut et ne fera peut-être pas d'effet aux autres. Et comme dit plus haut ça peut être très bon ou très mauvais que ce soit avec mon smartphone ou mon réflex.
Je suis apprentie comédienne alors je ne peux pas trop me positionner, mais je suis sûre de ne pas vraiment ressentir l'émotion, sauf si on me dit " là tu pleures ta mère " vu que je l'ai vécu, je saurais comment faire.
Je ne comprends pas toujours les exigences du metteur en scène, fais ci, fais ça, puis non finalement refais ce que tu as fait au début. Pas facile la vie d'apprentie artiste !
Louisianne je ne suis pas sûre de savoir "revivre" sur commande une émotion que j'ai ressentie "en vré". Mais ça, justement, c'est de la technique, je suppose.
Je trouve aussi difficile d'exprimer ce que je ressens face à une photo qui m'émeut, mais je crois qu'en s'entraînant à mettre des mots sur nos émotions, ça nous permet, quand on est photographe soi-même, de reproduire. C'est un langage technique, tout comme la technique de base pour photographier. Elle est là pour nous apprendre à ne pas nous limiter. Et puis à force de pratiquer, on acquiert des automatismes d'observation. Bien sûr, on peut aussi laisser place au hasard et aux émotions abstraites. On est ému‧e et puis c'est tout. Je ne sais pas s'il faut absolument et systématiquement que l'autre voie/ressente la même chose que nous. Nous mettons à disposition une photographie et chacun‧e sa croix.
Je te paraphrase, pardon, mais tu as raison, la technique n'a rien à voir avec l'émotion. On peut trouver des preuves à la pelle. Il suffit d'aller sur Instagram ou dans un club photo pour y trouver des photographes qui maîtrisent une technique parfaite mais les images ne racontent rien. Une pose longue sur un cours d'eau avec une lumière impeccable ? OK, super, et donc ? Je le remarque souvent dans mon domaine parce que je suis prestataire, je photographie des familles, des couples, des grossesses, etc. et il y a beaucoup de travaux de mes camarades qui me déplaisent, je n'aime pas les images ultra léchées qui ne sont faites qu'à être belles sur papier glacé. J'ai bien conscience que c'est souvent ce que demande le client mais moi, j'ai besoin d'imperfection et de spontanéité, c'est d'ailleurs ce que m'a apporté la photo de rue. Donc le travail d'observation est essentiel mais il laisse aussi place à un peu de hasard.
En tout cas je trouve que tu analyses très bien ton œuvre, c'est une chose dont je ne suis pas capable. Je n'ai pas vraiment envie de parler de la mienne, même s'il le faudrait (à ce qu'il paraît).
Lucide j'aime beaucoup tes commentaires, ils nourrissent ma réflexion. Je suis comme toi, un éclat de rire spontané me touche plus que n'importe quelle version ultra léchée. D'ailleurs c'est la même chose quand je regarde les gens en vrai, ça n'est pas la symétrie d'un visage qui me fait trouver quelqu'un beau ou belle, c'est souvent au contraire lié à une "imperfection" (says who ?)
Bref. Merci beaucoup pour tout ce que tu apportes à ma réflexion. Moi qui ai l'impression de cadrer comme ça vient et de ne faire un lien entre les photos que des semaines après !
La discussion continue ailleurs
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