L'autre jour, il faisait un temps insolent à Paris, la vie était plutôt douce et c'est devenu le jour du premier déjeuner en terrasse de l'année (enfin : en trottoir, on est à Paris). Oui, en mars. Et, si je ne m'en souviens pas forcément d'une année pour l'autre, j'ai toujours une tendresse pour cette première. J'aime être dehors quand il fait bon, que le soleil ne brûle pas mais que l'air est doux, qu'on rentre la peau un peu frémissante d'avoir pris l'air, autant d'un coup.

Bref, il faisait bon, l'intérieur des assiettes était savoureux, la conversation bâton rompait quand pile au bon moment, comme si le dialogue avait été écrit[1], comme si quelqu'un avait soufflé "maintenant, c'est maintenant que tu fais ton entrée", un type débarque à côté de notre table, précédé par un "bonjour les amis !" énergique et souriant.

Je vous résume le pitch : le mec vend des livres qu'il trimballe dans un grand sac de sport en échange de quelques pièces pour manger (sinon, son repas sera un verre d'eau (sic)).

Il se trouve que ma pile à lire, quelques minutes plus tôt, venait de grandir de quelques livres et que j'avais un peu de méfiance vis-à-vis du contenu du sac. Mais le type était tellement bien tombé, avec une énergie communicative, parfaitement assorti au moment, que je me suis mise à fouiller dans mon sac pour en extraire mon portefeuille, que je croyais garni de quelques grosses pièces et d'un billet de cinq euros.

(J'ai en général une idée assez floue du liquide que j'ai, quand j'en ai, la plupart du temps : pas. Les pièces et billets me filent entre les doigts sans que je sache pour quel usage.)

Dix balles.

Dix balles et quelques pièces rouges, c'est tout ce que j'ai.

Ça ne se fait pas, de demander la monnaie sur un billet de dix à un mec qui fait la manche, n'est-ce pas ? (Vous me rendrez sept euros et 50 centimes, mon bon monsieur). Un conflit se joue en quelques secondes dans mon cerveau : oui mais bon si ça se trouve c'est un escroc ? Mais qui ferait ça pour le plaisir enfin, ma pauvre ?! Même toute trouée qu'elle est, ta pyramide de Maslow est probablement mieux remplie que la sienne, dix balles, ça lui fait quoi ? Peut-être deux repas ? Il le vend tellement bien, allons.

Je lui file mes dix balles sous le regard de celui qui partage mon repas et qui doit finir par savoir que je suis une grande cinglée. Je veux dire, je ne gagne pas assez ma vie pour partir en vacances loin à tout bout de champ ou me loger dans mes quartiers préférés de la capitale, mais je ne suis pas non plus à dix balles près. Et puis il a touché un truc dans mon cœur, ce mec sorti de nulle part, tant pis, tant mieux, ça part dans le grand karma, à force de cracher en l'air ça nous retombe dessus, si ça se trouve à force de jeter des billets de dix balles en l'air il y a des trucs cool qui vont me pleuvoir dessus, un jour ? (Hélas, rien en vue.)

Je refuse le livre, en revanche, mon tote-bag est bien garni, ma table de chevet d'1,80 m de long aussi. Le type s'indigne, je me dis dans le dedans de moi que peut-être dans son dedans à lui, ça n'est pas possible, des sous contre rien, alors je me laisse faire, deux mecs rieurs fouillent le sac, je finis par repartir avec un polar choisi par le grand gars qui après quelques questions sur sa veste finit par s'en aller en claironnant "Stop à la dépression !" assorti du V de la victoire.

Depuis je maudis les créateurs d'émojis qui foutent des espaces indésirables et de mettre partout où je peux un beau hashtag #✌️StopALaDépression

(Bon, c'est pas comme si un hashtag...)

Et puis le jour suivant est venu et, depuis, le bonheur ruissèle sur moi c'est un enchaînement de journées de merde. Comme quoi l'instant karma, c'est uniquement dans le mauvais sens que ça marche. Quand tu envoies de l'amour et des thunes dans le monde, autant le faire de la manière la plus désintéressés qui soit, ça ne rapporte rien, ça n'empêche ni l'épuisement de te pulvériser, ni les emmerdes de t'emmerder, ni les larmes de couler. Alors que putain.

Mon chat roux, ObiWan, tranquillement installé, patte posée dessus, sur le livre "Le chien d'Ulysse" de Jim Nisbet.

Note

[1] Encore que s'il avait été écrit, tout le monde aurait trouvé ça téléphoné tellement ça venait à point nommé.

Commentaires

1. Le lundi 9 mars 2026, 12:42 par Orpheus

C’est clair que le karma pourrait récompenser plus souvent… Et puis pourrir la vie des nuisibles plus souvent aussi…
En vrai, le karma c’est qu’un sale feignant procrastinateur sa race…
(Et maintenant que j’ai écrit ça, tu vas voir qu’il va me tomber des emmerdes dessus… 😖)

2. Le lundi 9 mars 2026, 14:12 par Sacrip'Anne

Orpheus ah ben non, évitons.

3. Le lundi 9 mars 2026, 15:43 par Laurent

Hélène Mercier-Arnault (épouse du milliardaire) a récemment déclaré à la radio que l'argent ne faisait pas le bonheur. On la croit sur paroles ou on lui assène un coup de parpaing ?

4. Le lundi 9 mars 2026, 16:24 par Sacrip'Anne

Laurent disons que je ne crois pas tellement au bonheur (enfin pas comme état durable et déconnectable du bien-être général : politique, climatique, social, etc). À la joie, oui, à des formes d'épanouissement. Mais oui, cette bonne Hélène, ça pourrait être drôle de la larguer un an ou deux avec mes dix balles dans la poche, dans la rue, juste pour voir si par hasard l'argent, à défaut de faire le bonheur, ne ferait pas disparaître deux ou trois problèmes liés à la survie, dis donc.

5. Le lundi 9 mars 2026, 19:14 par gilda

Mais il les sortait d'où ses livres ?, se demande l'ancienne libraire qui a si souvent subi des vols pour lesquels les patrons ne sont pas toujours exactement compréhensifs.

6. Le lundi 9 mars 2026, 19:20 par Sacrip'Anne

Gilda alors la question a été posée et la réponse, pour résumer, était : plusieurs sources. Mais c'était pas du récent, donc probablement pas de larcins en librairie. Plutôt en bouquinerie 🤣

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