Hier, j'étais au Grand Palais pour visiter avec une amie l'expo Nan Goldin.

J'avais à peine posé un pied sur le quai du métro, lui-même au pied du bâtiment, qu'une rame y entrait, coup de bol, pour la bonne branche qui plus est. J'ai donc mis environ 16 minutes à arriver à moins de deux kilomètres de chez moi. Où j'ai constaté que le prochain bus ne passerait pas avant 62 minutes.
J'allais reprendre le métro en sens inverse pour repartir de Saint-Lazare vers chez moi en train, d'où je peux rentrer plus rapidement à pied et, au vu de la chaleur d'hier, le plus d'ombre, le moins de marche, c'était le meilleur combo. J'ai quand même vérifié le passage d'une autre ligne de bus à la station d'avant la mienne, bingo, ça s'enchaînera bien, modulo quelques petites minutes d'attente.
Me voici donc, remontée d'une station, à vérifier que je suis au bon arrêt pour le bon bus qui est bien à quelques minutes de moi. J'avais noté du coin de l'œil une sèche femme, assise au sol, en train de fumer. 34 degrés à l'ombre, moi en plein soleil, me voici à vérifier compulsivement l'arrivée du bus sur l'appli dédiée. Espoir déçu, il a tardé sur le trajet. Et de ma vision périphérique, je note la femme qui gesticule, elle s'est attrapé le sexe de la main qui ne tenait pas sa cigarette et semblait me parler avec une véhémence qui m'échappait, sous mon casque. Pensée saugrenue, je me dis que ma robe longue est peut-être trouée, c'est tout à fait mon genre, quand le son de ses mots me parvient enfin.
— Toi tu es tellement grosse que tu confonds ta chatte et ton cul, quand tu chies, tu ne sais même plus d'où ça sort, obèse !
(Ma robe n'était pas trouée. En plus elle a tort et aucune preuve de ce qu'elle avance.)
La violence de sa haine me gifle, avant même d'avoir complètement saisi ce qu'elle me dit.
Et puis je bafouille en retenant sur mes lèvres un "tu veux que je te chie dessus pour qu'on vérifie ?"
Pas la peine.
Ça n'est pas un dialogue. Elle a manifestement une santé mentale fragile et quelque chose au niveau de l'inhibition qui ne fonctionne pas. Et je vais me haïr quelques heures après d'avoir déversé ma colère sur cette femme. Pas pour elle, pour moi.
Je remets mon casque, tourne le dos pour lui montrer mon gros cul, et vois un très jeune homme arriver et lui gueuler dessus. Il lui dit des conneries, que je suis belle et que moi, au moins, j'ai des sous, je ne me traîne pas assise par terre à encombrer le trottoir pour rien. Je le remercie, lui dis "on va mieux qu'elle, ça ne sert à rien, mais merci, encore."
La meuf commence à lui expliquer que je suis grosse et qu'elle est mince et que c'est mieux puis s'en prend (verbalement) à sa bite, en lui demandant s'il s'en sert ou s'il est puceau. L'échange semble sur le point de dégénérer et puis s'éteint. Mon bus arrive, je remercie encore le p'tit gars, monte dedans.
Je souris fugacement à penser au petit Roche, dans Eureka Street. Oui, elle aurait sa place dans un roman de Robert McLiam Wilson, il saurait montrer l'outrancier mais aussi ce qu'il y a derrière, ce qui fait que parfois, on en arrive là. Avec une formule qui attrape, par le rire ou la rage. "Does your dick reach your ass?"
Ou à Almodovar, roi du scabreux.
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Nan Goldin n'a pas une approche très abstraite ou esthétique de la photographie. Elle est très documentaire, jusqu'à l'extrême, documentaire scabreuse, pour le coup. Plans innombrables, cadrés comme ça tombe sur du quotidien empreint de sexe dangereux, de drogues, de souffrance à vivre, de déclassés. L'accumulation de clichés sans grand intérêt crée le sens entre ceux qui vous marquent la mémoire à jamais : poignet coupé jusqu'à l'os, corps marqués de coups, déformés par la violence, les substances. Elle appartient au début de la génération SIDA, celle qui a vu tomber par dizaines ses amis.
Et puis aussi l'art de capter un sourire rayonnant, un regard. De relier des ponts entre l'art et son art, ses émotions et celles qu'elle offre.
J'ai pleuré à quelques portraits, magistraux, d'une faune queer arrogante et fière mais dont le regard traqué dit plus long que l'allure. J'ai ri, parfois, frémi, à l'unisson avec les autres spectateurs.

Je me suis dit que oui, le portrait me manquait un peu. Ce moment où l'on cherche à représenter ce que l'on voit de l'autre, c'est lui le sujet mais nous qui sommes aux commandes pour montrer ce qu'on en voit.
Peut-être que j'en suis à nouveau un peu plus proche, si les circonstances s'y prêtent.
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Ce n'est que ce matin que j'ai réalisé. Cette femme, à l'arrêt de bus, je crois que j'ai eu envie de la photographier. Ses gestes vulgaires, la haine dans son regard et sa bouche tordue. Pas belle, pas facile, pas enviable, répugnante, mais encore très vivante à l'endroit où elle pose son cul ; saisissante, répugnante, impossible à ignorer.
Commentaires
La photo des spectateurs est magnifique (la lumière, leur attention, tout)
Gilda merci.
La violence et la folie de la sèche femme font mal à lire. Rien qu'une toquée, une femme très mal dans sa peau, une jalouse. Tu lui as bien répondu, comme l'homme qui avait bon goût.
Me fait penser que j'ai déjà vu des gars qui pouvaient se mettre le bout de leur queue dans le cul. (J'essaie d'alléger l'ambiance.)
Catherine je ne lui ai finalement presque rien répondu. Et je pense que presque personne ne réagit à ça parce que beaucoup de gens pensent que c'est "un peu vrai". Bref. Le reste de la journée a largement compensé.
Laurent c'était beau dans le genre pas beau (et parfois beau tout court), quand même. Et si j'ai la joie de recroiser l'auteur de cette célèbre phrase un jour, je lui ferai lecture de ton commentaire ! (Mazette, se dit-elle, songeuse.)
Le déluge d'insulte et le caractère un peu paumé de la fâcheuse me la font plutôt figurer dans un roman de Hubert Selby Jr. J'ai souvent ce que je pense quand je rencontre des olibrius comme ça. Mais désolé pour toi, ça m'est déjà arrivé, et même si on survit très bien, c'est un moment stressant et franchement désagéable.
Et en contraste, le bonheur de cette expo !!! Nan Goldin c'est la vie, littéralement !! <3 <3 <3
Et pi la chaleur n’aide pas les gens à contrôler leur pète-au-casque… j’ai l’impression au contraire qu’elle ouvre les vannes…
Merci de me rappeler cette expo, faut vraiment que je m’y hâte avant la fin.
Matoo "plutôt", non mais tu vas me mansplainer mes références ? :D Merci, copain. Ça va, bien sûr, c'est juste que, tu sais, t'essaies d'être une personne décente et tout d'un coup tu te prends une bouffée de haine gratos.
Nan Goldin, oui, la vie, dans tous ses états, mort comprise.
J'ai très envie d'un tirage de ses "Skeletons coupling" chez moi, et aussi des portraits très queer, très poignants, que j'évoque plus haut.
Opheus prends des mouchoirs et vas-y tôt, les gens se jettent sur les rares sièges dispo, il fait chaud sous les "yourtes", bref, pas le confort absolu.
La meuf, une 'fleur de trottoir' qui se rappelait avoir été la meilleure tapineuse du quartier. Tu étais trop près de son bout de macadam, celui qui rapportait le plus :))
Nina je ne suis pas sûre de comprendre. Tu la connais ? Ou tu imagines ? Et je en vois pas en quoi ça devrait faire... Quoi que ce soit ? J'ai du mal à comprendre aujourd'hui, c'est sans doute moi.
Il y a un malentendu . J'imaginais que dans sa pauvre tête, son passé revenait sans cesse. Désolée de m'être mal exprimée. Pan sur mon bec, cela m'apprendra de fabuler sans précaution.
OUCH ! il faut être en béton armé ou sourd pour ne pas souffrir d'une méchanceté pareille, même relative
Nina je pensais que tu avais des infos de première main sur son passé ! Aucune idée si c'est réaliste de l'imaginer comme ça ou pas :D
Laurent ce qui fait mal c'est la haine pure, sortie de nulle part. Oui, ça cogne.
Roche ! Eurêka Street ! Bien vu ! Bravo
Indesp la littérature sauve de tout !
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