Comme tout le monde, j'ai très, trop, chaud.
Mon premier geste du matin est de passer un bras par la fenêtre, d'y guetter une fraîcheur fantasmée. Rien, pas de vent, peu de courant d'air la nuit. Le deuxième consiste à vérifier la température dans le salon : 29,9°C.
Mon cerveau butte contre cette information. Pour autant, il est fréquent que, chez mes parents, en été, l'intérieur soit à cette température. On s'affale sous le ventilateur au plafond, on passe sous la douche extérieure, on va se baigner dans la mer, si on est en fin d'après-midi. On supporte. Mieux. On n'a pas à travailler, déjà.
Mais ici c'est à peine l'été et on encaisse notre deuxième vague de grosse chaleur.
Je suis en colère en permanence. Plus de déni qui tienne, le nouveau normal commence et il ne fait que commencer. Je mesure chaque jour les petites chances qui me permettent de vivre cette chaleur au mieux : le ravalement de l'immeuble nous isole mieux, avec une politique strictement appliquée de volets et fenêtres fermés, on contient la montée en température (jeudi dernier, à l'heure où il a fait plus frais dehors que dedans, on était à 27°, quasi une semaine avec des températures à plus de 35° en journée, et une orientation NE/SE, donc chaleur dès que le soleil monte et jusqu'à la fin de la journée, on s'en sort plutôt bien, rationalisons ce qu'on peut comme on peut).
Je dispose d'une petite clim mobile que j'économise au maximum, mais qui existe et permet de s'offrir une dose de fraîcheur de temps en temps. Je travaille dans un bureau climatisé, je pars tôt dans des transports en commun moins chargés, je rentre par une ligne climatisée : quand je vais au bureau mon corps se repose. (Ne le dites pas à mon employeur.)
Même si la sortie sur le trottoir à l'heure de partir génère en moi des NON intérieurs puissants, comme si on me poussait dans un four dans lequel je refuse d'entrer.
La voisine avec laquelle je prends le bus du matin est femme de ménage, son employeur lui a programmé deux journées de repassage, cette semaine. La gardienne de l'immeuble rue Montcey, avec qui on s'échange des bonjours joyeux et des sourires radieux le matin, me parle des logements sous les toits, que les propriétaires, occupants des étages plus nobles de l'immeuble, refusent d'isoler / aérer / climatiser... ce sont de petits loyers, pour de petites gens, il ne faudrait pas saboter leur rentabilité.
Le chouette petit gars à boucles noires et yeux bleus qui nous fait de savants cafés dans le hall de l'immeuble dort deux heures par nuit, sous son toit en zinc, on le couvre pendant ses pauses pour qu'il sieste quelques minutes au frais.
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Ma peau picote, je marche encore plus lentement que d'habitude, mes bronches renâclent à respirer l'air à 39°C quand je sors, je fais partie de ces gens qui s'en sortent plutôt bien.
Mais j'enrage. Devant la politisation de la canicule, la Praudisation de la chaleur intense.
Devant nous, enfants gâtés qui continuons à nous offusquer que les transports se dérèglent, que l'électricité saute, on a payé, on en veut pour notre pognon. Aveugles devant l'inéluctable réalité : nos infrastructures ne sont pas faites pour tenir le coup. La vie va devenir plus difficile, l'accès à des choses qui nous semblaient évidentes va se raréfier.
Oui, c'est angoissant.
C'est terrible de se dire qu'on va vers une régression, qu'on va vieillir dans un monde qui nous sera désormais hostile. Les conditions de vie sur la planète dégradées, d'année en année. Notez qu'on devrait être habitués, le capitalisme nous a préparés à ça, dans nos boulots, dans la destruction systématique des services publics.
Je suis en colère parce que tant qu'on ne voit que par nos frustrations individuelles, on ne voit pas qu'on accepte que les plus faibles vont déguster bien avant nous.
On fera durer ce qu'on peut, comme on peut, de petits conforts et de privilèges, pendant que la santé des plus précaires est, en ce moment même, déjà à risque. Les SDF crament sur le sol, les urgences se préparent au pire, il y aura des morts, il y en a déjà. Anonymes sans intérêt pour le commun des mortels, oubliés avant même d'être morts. Mais le train de 18h10 est annulé, ces privilégiés de cheminots nous prennent encore en otage.
Entre individualisme et bourrage de crâne médiatique (deux phénomènes suavement entrelacés) nous nous offusquons de vacances compromises, de loisirs rendus temporairement impossibles. Et nous acceptons qu'une partie de la population en crève déjà.
Qu'est-ce que ça dit de notre futur ? Quels humains solidaires serons-nous ? Nous ne serons pas...
On se plaint, à raison, de l'inaction politique depuis des dizaines d'années.
Mais je n'ai pas souvenir, de mon vivant, d'avoir vu des millions de citoyens enragés par l'idée de crever de chaleur et du fascisme combinés, se révolter vraiment. Il y a eu des grèves et des manifs, évidemment, sur des sujets précis. Mais un ras-le-bol total, un refus qu'on joue avec nos vies comme une variable d'ajustement mineure ? Je ne crois pas. Sans grand succès, en tout cas.
On subit. En s'accrochant à nos derniers petits privilèges, selon nos moyens, nos résiliences, nos états psychologiques. On crèvera de toute façon, c'est vrai. Mais ça, on oublie.
Il est trop tard, pour la révolte. Il nous appartient peut-être encore d'essayer d'être des humains un peu dignes, un peu décents, quand on le peut. Oui on peut se plaindre, soupirer qu'il fait chaud. Évidemment. Oui on est frustrés. On peut apprendre à se gérer, un peu. À regarder autour de nous. Je ne suis pas très adepte du colibri, mais ça ne coûte pas grand chose d'offrir une bouteille d'eau au mec qui fait la manche, ou même de juste penser que bon. On est encore, la plupart du temps, dans des modes de vie très confortables, que le pire est à venir et qu'il faudrait peut-être se rééduquer un peu sur notre façon d'envisager l'avenir, quelle place on veut y prendre, comment. Je sais, je rêve debout.
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Je relis La Route.
Ce roman où l'humanité est devenue rare et dangereuse, n'est pas ami du déni. Ni une distraction.
Je sais ce que pensent beaucoup de gens : déjà qu'on va crever, autant avoir le divertissement léger...
Moi, il m'aide en ce moment. J'y reviens parfois, quand j'ai besoin de me dire : quelqu'un d'autre a imaginé ce que pourrait devenir la vie en milieu hostile. Il n'est ni optimiste, ni joyeux. Il nous met face au miroir le plus cruel qui soit. Qu'est-ce qui se passera si tout se passe mal ?
Je me sens moins seule, de savoir qu'un autre a fait de cette possibilité une œuvre majeure.
Faible consolation.
Mais petite consolation, quand même.

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