La douleur reflue, doucement, un peu plus chaque jour.
Côté cheville, je ne sens rien si je ne bouge pas, je marche dessus sans difficulté, j'ai mal au toucher, en pliant d'un côté ou de l'autre. Bref, pas de saut de cabri ou de dévalade d'escalier en vue.
J'ai sur le genou un bleu dont la superficie (et la forme, un peu) évoquent un gant de toilette. Spectaculaire. Il est un peu gonflé, encore, il supporte mon poids sans problème, moins un doigt qui tâte, pour voir. Avant je riais de mon vieux genou et de celui qui n'a que 50 ans, je crains quand même qu'une fois guéri, il ne rétablisse l'égalité avec son pote. Bon. J'ai déjà, pour descendre certaines marches, celle du bus notamment, une technique très douteuse, entre la crainte d'avoir mal, des douleurs parfois, selon la hauteur, l'humidité, mon assurance. Ridicule déjà ne le sera qu'un peu plus, tout le monde s'en remettra.
Disons donc que côté bas du corps, ça va nettement mieux.
Le coude et le bras vont dans la même direction, mais plus lentement.
Je ne peux pas encore déplier / plier le coude sans y penser, il y a encore de la contracture autour, et des tissus abîmés qui me font savoir leur mécontentement - comme si j'avais choisi, moi, de me tordre la cheville sur un dénivelé d'un centimètre. La torsion du bras est toujours douloureuse, parfois une pointe plus aiguë me fait lâcher un aïe de surprise. Je glace, je repose, je tente la patience mais il va m'en faire voir un peu longtemps, celui-ci.
___
Lomalarchovitch, depuis que nous ne vivons plus ensemble, son père et moi, insiste (et c'est non négociable) pour passer son anniversaire en ma présence. Je l'avais prévenu de mon état et, partant, de mon incapacité à faire un gâteau. Pas de soucis, il a fait le dîner et pensé à faire le gâteau, puis renoncé. Je lui en ai promis un de rattrapage à notre retour de vacances, je m'en veux, tellement (alors que lui avait l'air serein sur le sujet).
Il a donc passé une trentaine d'heures en ma compagnie et son sourire a illuminé tout ce qu'il y avait autour de lui.
Son ami M. a débarqué pour une fête d'anniversaire à tout casser (deux douze ans hilares derrière une console, en somme). M. vient du Sri Lanka, il est arrivé vers 5 ans, ils étaient dans la même classe, Lomalarchovitch en moyenne section et lui en grande, il parlait tamoul et anglais mais pas français, il est désormais impossible de détecter que le français n'est pas sa langue maternelle.
Hier, comme chaque jour de chaque été depuis que je le connais, canicule ou pas, il a débarqué avec une doudoune, capuche fourrée et t-shirt à manches longues en dessous. Sa sœur jumelle est, paraît-il, moins décalée, elle ne porte qu'un épais sweat-shirt dans les mêmes circonstances.
Petite sidération. C'est vrai qu'il fait un peu frais en région parisienne, par rapport à d'autres coins de France, seulement 36 hier.
Bref. Ils se sont marrés et puis mon Lomalarchovitch de désormais 12 ans est parti, je ne le reverrai plus avant un petit mois. Je crois que c'est la première fois que ça me pince aussi fort.
___
Je m'ennuie. Je pense que je suis à peu près fonctionnelle pour me déplacer mais je ne sais pas combien de temps. Au bout de combien de minutes dois-je prévoir le demi-tour ? Et si je suis seule et en galère ?[1] De toute façon il fait bien trop chaud pour faire quoi que ce soit et Cro-Mi m'a refusé un ciné, il doit réviser un truc avant le stage infirmier, première réalité concrète de sa vie de futur toubib.
Et puis je suis rétamée. Par la chaleur. Par le choc. Par la douleur. Par la peur, sur le coup et rétrospective. J'ai du mal à lire longtemps, autant par difficulté de concentration que par inconfort à tenir mon livre. J'ai du mal à tenir, aussi, devant des trucs un peu exigeants. Alors je consomme du divertissement pas trop difficile et l'indigence de ce que je me donne à voir m'exaspère.
Ce matin j'ai liquidé la pile de linge à ranger qui attendait depuis longtemps, lancé deux lessives, dont une avec mon sac à dos. Fait mille et une petites choses pour me dire que cet immobilisme n'est pas totalement vain. J'ai eu chaud et mal, j'ai allumé la petite clim de ma chambre pour la première fois cette vague-là, dormi.
Je m'ennuie.
___
Demain je bosse, de la maison, de toute façon tout sera fermé au bureau. Pendant que la France entière savourera son pont, j'attribuerai de nouvelles rubriques à des articles, j'écrirai, un peu, je calculerai des résultats. Depuis mon lit, plateau "pont" au-dessus des jambes, ventilateur ou clim dans la tronche selon ce que la nuit aurait fait gagner sur la température, à poil sous une robe de plage, je vais bosser et je crois que j'en suis contente, ça me sortira un peu de cette impression de roue libre qui ne me nourrit pas.
Je m'ennuie si rarement, pourtant.
___
Putain, ça fait chier, quand même. Je veux dire, j'ai juste à ouvrir la fenêtre pour voir que des quantités immenses de trucs vivants souffrent bien plus que moi. Je ne vois pas bien ce que ça apporte à qui que ce soit de faire vriller ma cheville pour que je douille EN PLUS de tout ce qu'on endure, de ce début de nouvelle façon de vivre qui va nous décalquer, les uns après les autres.
C'est con, j'ai pas eu droit aux médocs rigolos.
Faut jamais entrer aux urgences sur ses deux pieds, je vous le dis. C'est beaucoup moins intéressant niveau médicaments.
Bref.
Je m'ennuie.
Non, je ne m'ennuie pas, je suis clouée au sol, contre mon gré, et je trouve ça insupportable.

Note
[1] Vous voyez, un peu de raison me vient, quand même.
Commentaires
Courage, Sista, on va dire que c’est juste un sale moment à passer… et je conçois que c’est particulièrement relou quand on est quelqu’un comme toi qui gambade tout le temps par monts et par vaux.
La discussion continue ailleurs
URL de rétrolien : https://sacripanne.fr/trackback/3161