Les chats sont ravis de m'avoir à la maison presque en continu, depuis la semaine dernière. Ils vivent à moins d'un mètre de moi l'essentiel de la journée. Maïa ne m'en veut même pas de notre chute, pas en apparence, du moins. ObiWan fabrique du poil en continu et me laisse presque dénouer ses dreadlocks.
Une chose manque à leur vie, cependant. Pendant des semaines les sacs de transports étaient dans ma chambre, grand ouverts - et bonne chance pour faire entrer Maïa dedans la prochaine fois qu'il faudra, leur mémoire est diabolique. Pour leur montrer tout l'agrément à entrer dedans, je jetais, comme si de rien n'était, quelques friandises chaque jour, gourmandises qu'ils avaient tôt fait d'avaler sans jamais mettre plus d'une patte et un museau dans le piège.
Les sacs sont rangés et les friandises moins quotidiennes.
Pour pallier mon manque de générosité, les chats se transforment donc en voleurs habiles. Car - leur mémoire est diabolique - ils savent parfaitement que dans le "tiroir" de ma table de chevet[1] se trouve une planque à friandises, ce tiroir était un de ces trucs en tissus, ils savent tout à fait l'ouvrir. Pas grave, me disais-je l'autre nuit dans un demi sommeil, ils ne savent pas ouvrir les sachets... et n'en ont pas besoin, leurs griffes lacérant parfaitement l'emballage.
J'ai donc deux chats qui se prennent pour Arsène Lupin, et un sachet de friandises qui s'est réparti dans la laine qui se trouvait dans une boîte, dessous, boîte qu'ils se sont débrouillé pour "ouvrir" un peu, des fois que j'aurais planqué des trucs dedans. Maintenant, c'est le cas.
L'intelligence du chat est concentrée sur la bouffe et la sécurité. Et la bouffe.
(ObiWan me fixe de ses yeux ambre, pendant que j'écris. Je lui dis "Viens là, Bibi" en tapotant la place à côté de moi. Il me fait attendre, deux, trois secondes, puis arrive comme par hasard et s'installe contre moi de tout son long. Ok, je suis peut-être un peu médisante.)
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Si je remonte le fil, je crois que le premier signe de changement qu'on ne pouvait pas ignorer, c'est l'incendie qui a ravagé l'endroit où habite mon frère en 2021.
J'ai passé tous les étés de ma vie (sauf un) dans le Var. J'ai été éduquée au risque d'incendie, on ne faisait pas de barbecue, les fumeurs devaient être ultra vigilants avec leurs mégots (jamais jetés dehors, encore moins depuis la fenêtre ouverte d'une voiture). À ce qu'on devait faire si ça se produisait (c'est comme ça que je sais qu'on apporte les tuyaux d'arrosage dans la maison avant de s'y enfermer). J'ai un souvenir tenace de cauchemar où j'avais 6 ou 7 ans et je devais descendre mon frère, en conduisant la voiture de mon père (cet objet sacré entre tous) à la plage. Ce qui est complètement con vu qu'elle est à moins de 200 mètres de la maison.
Bref, des incendies, en été, j'en ai connu toute ma vie. Ça fait peur.
Mais celui-là, ce feu qui sautait, que les pompiers n'arrivaient pas à dompter, encore moins à éteindre, il faisait encore plus peur parce qu'il ne se conduisait pas comme d'habitude.
Ce mois d'août 2021, mon frère a débarqué dans son camion avec sa femme, ses deux enfants, ses quatre chiens et ses deux chèvres. On s'est débrouillés, la maison était ratapleine, avec mes parents, leur chienne, nous cinq, à l'époque.
Pendant qu'on ne pouvait rien faire, que mon frère et mon ex-belle-sœur se rongeaient d'inquiétude pour leur maison (leur terrain a sérieusement brûlé et le feu est passé plusieurs fois à proximité dangereuse de la baraque), je tentais d'occuper les mômes, les divertir aussi de leur inquiétude, pour les petits évacués, on a passé du temps dans la mer à rire et chahuter. Sur la plage, on sentait le feu, le ciel était voilé de fumée, les canadairs passaient. Sous le regard absent, indifférent, des bronzeurs professionnels. On ne va quand même pas se gâcher les vacances, on a payé. Ce ne sont pas quelques milliers d'hectares, une faune entière dévastée qui vont nous faire bouder notre bon plaisir, quand même.
Moukmouk me le disait à l'époque, que ces "super-feux" étaient liés au réchauffement climatique. Et bon, je l'ai mal entendu. Parce que oui, on a toujours eu des feux dans la région. Mais pas des comme ça.
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Cet été je pense à lui très fort.
Il avait raison, bien sûr.
Cet été marque un point de non-retour, il me semble. Un endroit à partir duquel il est impossible de se dire "non mais ça va" ou "il a toujours fait chaud en été".
Trois canicules en un mois et demi, il reste un demi juillet, août, peut-être encore septembre. L'été n'est plus vacances mais menace. La chaleur est menaçante. Les humains meurent, les animaux aussi. Fontainebleau flambe (et que l'origine soit humaine ne change rien à l'affaire, la sécheresse, la chaleur le rendent difficilement "fixable".
On a chaud comme jamais et pourtant, on refuse l'idée que ça n'est que le début.
On se réjouit des températures qui baissent un peu. On ne fera pas le lien, cet hiver, quand les légumes, la viande, les œufs, seront chers. Y a qu'à manger moins de viande, les saints vertueux nous feront la leçon. Mais qui ne mange pas déjà moins de viande ? Qui a encore le luxe d'en manger tous les jours, comme ça se pratiquait dans mon enfance ? Les mêmes que ceux qui, jusqu'au bout, auront les moyens de retarder leur échéance personnelle...
Je ne suis pas taillée pour ce monde où chacun se dit qu'il est moins pire que le voisin, qu'il fait déjà au mieux sans sacrifier ce qui compte pour lui. Ça va être un carnage. Non. Le carnage a déjà commencé. Les plus fragiles, les plus solitaires, encaissent déjà.
Les plus militants ironisent sur l'éco terrorisme, les moins engagés se plongent dans le déni.
Et personne ou si peu ne compte sur un tout petit peu de courage, de solidarité et d'humanité pour s'entraider. Essayer de tenir, au mieux. D'inventer. D'être un peu mieux que notre version quotidienne pour faire face à ce qui nous dépasse.
"Personne ne veut voir parce que ça fait peur."
J'ai écrit ça l'autre jour, dans une conversation.
Oui, ça fait peur. Changer de quotidien, vraiment. Crever de chaud, et de ses conséquences. Ne pas savoir si nos enfants, nos petits-enfants auront la même espérance de vie que nous, ou que les boomers qui nous précédent. Le confort, ça c'est réglé, ils ne l'auront pas.
Je désespère, je me sens inutile, impuissante et seule. Si peu de voix en écho.
Le combat des présidentielles et les "de gauche pour de vrai" contre les "de gauche pour de faux" a déjà commencé, personne ne gagne, dans ces duels, jamais.
Désastreux monde. Et toute sa beauté, naturelle ou créée, qui va disparaître avec nous.
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Il faut vivre, malgré, tout.
J'ai investi quelques dizaines d'euros pour poser du film anti-chaleur sur les fenêtres de ma cuisine, qui n'a pas de volets. La vague de chaleur précédente, on pouvait à peine y entrer, ce côté de l'appartement est exposé Nord-Est et le soleil y tape dès les petites heures du matin.
Oui, ça fonctionne, il n'y a plus cet effet four en entrant (et la porte est à la cave, donc c'est un four communiquant), la température est restée sous 29 tout le long de ces jours de chaud, même quand il faisait 36 ou 37 dehors.
Du coup, de l'extérieur, on ne voit plus, fenêtres fermées, l'intérieur de la cuisine. J'habite au 9e donc le passage est réduit, et je me promène à poil sans trop penser à la tour d'en face, de toute façon.
Mais.
Ce matin, je me suis levée juste avant le soleil.
Les fenêtres étaient ouvertes toute la nuit, pour faire entrer le frais, et du couloir j'ai vu du reflet joli sur le film. Alors je suis allée chercher mon appareil photo, juste vêtue de ma coudière, de ma genouillère et de ma chevillière, pour essayer d'en faire un truc.
(Il en existe deux versions, mais ma préférée a servi de "bonjour" pour un préféré, désolée).
Ça n'est pas parce qu'on se frotte à ce qui fait peur qu'il n'existe plus de joli.
Note
[1] Ma table de chevet est une colonne Ikea posée sur le côté, j'ai donc 1,80 m linéaire de place pour ma pile à lire, et des tiroirs pour du bazar en quantité.

Commentaires
Tant que les décisions seront prises depuis des bureaux climatisés, des voitures climatisés, des avions climatisés, des propriétés climatisées, j'ai de forts doutes que ça change sans que la rue ne les y force… Et ils s'équipent justement pour éviter ce danger.
Business as usual :-/
Franck oui, et Kozlika (tu la connais ? Elle est super, si jamais !) lit depuis des années que l'effort ne doit pas être principalement porté par les individus, aussi importantes que soient nos prises de conscience individuelles.
Tu vois, quand le CAC 40 rissolait quand le système qui permet de climatiser la Défense, ça ne m'a pas fait trop pleurer pour les mecs aux grands bureaux.
Et la rue. On n'est pas assez nombreux à être en colère, je le crains.
Tout pareil que Miguel. :'(
Les gens sont en colère mais mal en colère. Ils grossissent les rangs de ceux qui vont voter Marine. Nous avons la classe politique la plus affligeante qu'il soit de droite ou de gauche y compris les extrêmes. La politique du gouvernement, le vote de nos parlementaires sur les lois qui font reculer les maigres progrès qui avaient été obtenus… Ces gens sont pour la plupart bien plus jeunes que moi, mais ça n'est pas un critère. L’âge ne fait rien à l'affaire, c'est bien connu.
La violence, le dérèglement climatique, la présidentielle (et les législatives) à venir, tout est menace. Je suis à une étape où tout me fait peur et frémir. Mais je résiste à l'angoisse pour ne pas aggraver celle de mes filles.
Le pire n'est jamais certain est devenu mon mantra…
Matoo j't'avais dit.
Jolie note. C'est vrai qu'on sent bien comme un never more, dans tout ce qui se passe.
Je serai presque plus pessimiste en disant que si on a atteint les températures de 2050 en si peux d'années, les choses vont plus que se détériorer. Surtout pour les quarante pour cent de la population mondiale qui vont bientôt avoir faim. Les guéguerres du moment ne sont aussi qu'un minuscule aperçu de notre vilain futur.
Ptit Louis Merci ! Je suis, hélas, très d'accord avec toi.
L'intelligence du chat est concentrée sur la bouffe et la sécurité. Et la bouffe.
Tellement vrai !
L'intelligence de l'humain, bof, on sait pas trop, en revanche. Mais tant qu'une fille prendra en photo le ciel à l'aurore, il y aura e l'espoir.
Ça vend pas du rêve tout ça. Et je crois que c’est ce qui me mine le plus. Depuis qu’on est gamin, on entend dire « si on ne fait rien, on va atteindre le point de non retour dans quelques décennies ». On a grandi avec tout de même un espoir de changement. Et j’ai l’impression que les jeunes de demain vont devoir se construire avec l’idée qu’il n’y a plus trop d’espoir… quelle horreur !
Je plussoie tellement le commentaire de Franck. Et aucun signe pour montrer que cela changera demain.
Che miseria !
Oui voilà. On ne sait pas où changer quoi. Les jours de grosse chaleur je commence à péter les plombs, je m'agite, je raccourcis même les courses de bouffe, tendu comme un renard un jour d'enfumage de terrier. Et quand je me calme c'est le désespoir qui prend.
Effectivement hier des gens climatisés chez eux, climatisés dans leur voiture, climatisés au bureau, ne sont pas venus parce qu'il « fait trop chaud ».
(Ouais, tout pour ma gueule, je réchauffe si je veux et les transports en commun c'est telllllllement inconfortable avec tous ces gens.)
Les derniers capitalistes qui auront le sourire seront les fabricants de climatiseurs et les vendeurs d'anxiolytiques et d'antidépresseurs.
Et à part ça je dis comme toi : on constate que depuis quelques années les soirs le ciel est magnifique. La fin du monde, mais en beauté.
Laure, oui, c'est désolant. Heureusement il y a toujours du joli à prendre, de ci, de là.
Catherine je pense que tu oublies le facteur "à poil" pour prendre les photos ça a l'air déterminant dans le process !
Orpheus "et pourtant on avait tout".
stef c'est ça. En tout cas le luxe de pouvoir en avoir conscience, on l'a encore, savourons ça.
Je me dis, te lisant et lisant les commentaires de Franck et Ptit Louis, je suis moins seul. Tiens, pour noircir le tableau, ils ont autorisé la réintroduction de pesticides interdits. Tout. Va. Bien.
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