Q[1] à ma droite[2] s'amuse des allées et venues d'un commercial qui vient me saluer trois fois par jour. Il m'agace, aux antipodes de mes valeurs, et elle s'amuse. "Mais justement ! Il faut sortir de sa bulle de gens qui pensent comme nous !"
Alors non.
J'en peux plus. Ils gueulent tellement fort, les gens qui ne pensent pas comme moi ou ma tribu, que c'en est assourdissant, je m'en réveille parfois en me demandant si je connaîtrai, encore, des périodes de douceur, de sérénité, d'ici la fin de ma vie.
Exilez-nous, nous les rêveurs, les poètes, les artistico-bons-à-rien, les gens qui inventent le monde pour pouvoir l'habiter, ceux pour qui l'art sert à vivre et pas à accumuler le savoir. J'ai dit, je crois, déjà, mais je ne trouve plus où, à quel point le fait de fréquenter l'art de près me chuchote à l'oreille, comme un souffle rassurant, que si d'autres ont conçu, ressenti, mis au monde des œuvres qui me touchent, alors peut-être que je ne suis la seule de mon espèce.
Je veux me noyer dans leurs notes, leurs mots, leurs formes, m'oublier dans leurs films, prendre des photos, en contempler d'autres, m'étourdir dans des émotions plus grandes que les miennes, que les leurs, dans un monde qu'ils ont créé et que je fais vivre à l'intérieur de moi.
Ça suffit, de se faire un devoir d'écouter, chercher à comprendre, y en a marre. Je n'en peux plus des réseaux dits sociaux où chacun vient déposer sa colère sans que plus jamais ou presque des mots ne se répondent.
Ils ont gagné. On ne sauvera pas l'humain, on le mène pied sur l'accélérateur à sa fin, et c'est sans doute une bonne chose. La haine des autres gagnera, ceux qui vivent en même temps que nous comme ceux qui viendront après. Il n'y aura pas de solution miracle pour nous sauver la peau en dernière minute, comme dans un film américain au happy ending triomphant.
Alors je ne me sens plus obligée.
Tant pis, foutez-moi dans une réserve de doux dingues un peu étranges, avec de quoi lire et écouter et frémir devant la beauté jusqu'à la fin.
Je ne veux plus me demander, à chaque phrase qui touche, si une âme a touché la mienne ou si c'est une machine qui l'a fait. Je ne veux pas douter de tout, de tout le monde. Quitte à être foutue avec tous les autres, rendez moi le droit à l'innocence, à l'émerveillement. Allez batailler, vous qui n'êtes pas encore à bout.
Ça touche aux tripes, au vital, là, c'est dans le sang qui me fait vivre que vous puisez, je ne vous demande même pas d'être d'accord, je n'essaierai pas de vous convaincre, mettez-moi juste loin de vos rugissements, de vos profits, que je profite jusqu'à la fin, que je n'aie pas à vivre la fin sans cette nourriture. De mon côté je ne peux plus que rêver à des mondes imaginaires mais pas irréels puisqu'ils sont passés du cerveau d'un artiste au mien.
Je n'en veux plus, de la colère, de la peur, de l'angoisse, je veux finir avec mon peuple, cœurs irisés de tendresse, baignés de douceurs, c'est déjà bien assez difficile de vivre, laissez-nous rêver, inventer, nous serrer dans les bras les uns des autres pour s'apaiser, goûter la liberté, inventer des possibles, croire le temps d'une histoire ou d'une chanson qu'on aurait pu faire mieux.

Commentaires
“Je ne veux plus me demander à chaque phrase qui touche si une âme a touché la mienne ou si c'est une machine qui l'a fait. Je ne veux pas douter de tout, de tout le monde. Quitte à être foutue avec tous les autres, rendez moi le droit à l'innocence, à l'émerveillement.”
Je te rejoins si fort...
Anna il faut qu'on travaille sur la localisation de notre endroit d'exil.
Ouaip, itou… je reste dans ma bulle, avec du coton et du rhum dedans… de temps en temps je jette un œil dehors histoire de, mais nope, rien de folichon pour espérer un monde moins sordide… tu crois qu’il va falloir bientôt mettre sa bulle dans une bulle ?
Nous ne nous connaissons pas mais je veux bien mettre ta bulle dans le même monde que le mien. Reste à trouver notre place à nous. Ici l’air devient de plus en plus épais chaque jour. De l’oxygène vite!, c’est la définition que je donnerai à l’art sous toutes ses formes.
Comme je te comprends. En plus que je fais partie de la tribu qui parle le samantdi.
Orpheus ben à l'instant où on se rendra compte qu'on ne supporte plus les gens qu'on aime, va bien falloir.
Sandrine on va annexer un continent, tranquillou.
Gilda ah mais si jamais tu doutais, dans "ma tribu", il y a toi !
Jette un coup d'oeil derrière toi. On survit à tout. Alors, tiens-toi droite , regarde en face et ...Résiste !
C'est le moment d'écouter "Résiste" par France Gall.
Pareil.
Nina alors non, on ne survit pas à la vie, le cas général est d'en mourir. Et en fait tenir à ce qui fait de nous des humains plus grands est une résistance. Et France Gall, non, franchement. Ohlala on n'est pas du tout en phase sur ce point !
Alain K, je me doutais, mais je t'ai déjà installé un coin près des banians. Faut juste que tu me laisses manger mes crêpes bizarrement et ça sera impec.
Plus bisournous que moi, tu meurs (comme on disait chez moi, dans un autre ailleurs). Je suis sur le point de m' écrouler. Mais non, c'est nous les rêveurs qui avons raison .
Nina mais alors pourquoi toutes ces injonctions à ce que je devrais faire ? Et après je comprends très bien qu'on soit plus optimiste que moi sur la suite, hein. Je ne demande même pas mieux qu'avoir totalement tort, à vrai dire ! Mais bon. Là, ces jours-ci, marre de me prendre dans la figure le bruit du monde.
Une nouvelle fois , incompréhension :)) Ce n' est pas une injonction mais un conseil que je devrais être la première à suivre !!!!
Je fais l'optimiste, la guillerette et l'enthousiasme pour tromper la mocheté ambiante. J'ai pas de tribu, j'ai personne, hors ceux que je défendrai jusqu'au bout.
Nina rien de tel que l'impératif pour me braquer !
Catherine on fait toutes et tous comme on peut, hein.
Vrai. Et la musique est un bon opium.
Il reste une petite place, dans la bulle ? Je suis pas grande, et je peux apporter des livres.
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