Réflexions en cours, pas abouties, mais puisque ça occupe tant de place dans le discours du moment, well, après tout, pourquoi pas moi ?
Je disais il y a peu que ma vie est un peu à l'image de Severance. Dans l'ascenseur du bureau je débranche ce morceau de mon cerveau qui s'indigne et je fais ce qu'on me demande, à savoir remplacer le savoir-faire des personnes avec qui je travaillais autrefois par des outils entrant tous dans le grand chapeau "IA génératives"[1]
Croyez-bien que ça me déplaît fortement. Néanmoins, mon âge et le nombre de bouches que j'ai à nourrir font que je ne claque pas la porte au nez de la main qui me nourrit. J'oppose une résistance tranquille mais obstinée à chaque occasion. Comme en écrivant à la main et au cerveau humain des billets pour mon blog au lieu de faire quelque chose de beaucoup plus rentable et productif ? Nul ne saurait le prouver : qui vous dit que je n'ai pas programmé l'heure de sortie de celui-ci ?
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Quand je reprends l'ascenseur et que je me rebranche à la punk anarcho-gauchiste, c'est évidemment une autre chose.
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J'ai beaucoup lu, chez Matoo notamment, de prospective sur le futur des IA et comment elles vont tous nous buter pour prendre le contrôle du monde. Terrifiant.
Mon œil de meuf qui connaît les ficelles du marketing et de la communication relève aussi que ces discours, orchestrés dans un temps qui précède celui de discours de CEO seuls aptes à sauver l'humanité, juste au moment où ces gens-là cherchent de l'argent magique, de l'entrée en bourse, relève d'un storytelling digne des meilleures productions hollywoodiennes. Franck appelle régulièrement l'éclatement de la bulle de ses souhaits.
Je dirais que la bulle, si elle éclate, aura déjà produit des dégâts tangibles qu'on s'évertue à ne pas regarder.
Les CEO d'OpenAI, Anthropics, Google, Meta et consorts sont donc prêts à jouer les sauveurs au prix de ressources qui nous manqueront cruellement si on survit à l'attaque rageuse d'IA surpuissantes.
Putain, si c'était pas vrai, ça serait un bon film.
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Concernant l'usage des IA dégénératives par les gens, comme je le disais chez Franck ce matin, ce qui me frappe, c'est l'individualisation des comportements qu'il génère. Déjà qu'on n'avait pas besoin de ça.
"Oui mais Chat GPT m'a dit que c'était OK, alors ça me va" "Oui mais j'ai pas le temps de chercher ailleurs et la réponse me convient". "Oui mais j'ai pu créer l'outil dont j'avais besoin sans les compétences pour le faire" (oui mais dans certains cas ça relèverait de l'Etat, dans d'autres, ça renforce le fait de faire pour soi, "custom", sans se confronter au reste du monde, enrichir par d'autres expériences, bref, pratique mais court-termiste). "Oui mais l'IA m'a dit que beaucoup de gens pensaient comme moi" (Sources )
Souvenir d'une matinée où ChatGPT était en panne : certains, surtout parmi les plus jeunes d'entre nous, ne savaient tout simplement plus travailler. Oupsy...
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Plein de gens utilisent les LLM pour tromper la solitude. Et chacun sa voie, hein. De mon côté je ne crois pas qu'une machine me tiendra la main au moment de mon dernier souffle, ni qu'on partagera un peu de cette expérience qu'est la vie. Alors illusion de non solitude. Et encore une fois, chacun fait comme il peut mais l'illusion me semble pire que la solitude elle-même[2].
Me revient à l'esprit en écrivant ce petit morceau de Tombeau de Parsifal, de Dimitri Bortnikov, lu cet été. C'est le moment du livre où j'ai commencé à sangloter compulsivement, et ce jusqu'à la dernière ligne, autant vous dire que ce roman est absolument indispensable :
« Dans les grandes villes, on rencontre souvent ceux qui sont véritablement seuls. Et pourtant, tous, on cherche. Quelqu'un. Oui. Qui nous vivra après. Qui, après notre mort, recueillera notre âme. Quelqu'un à qui l'on fera confiance quand il murmurera : tu es mort. »
(Lisez ce livre. Vraiment.)
Voilà tout ce que l'IA ne sera pas dans la vie d'un humain.
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Puisqu'on en vient à l'art.
Le bruit de soupçons selon lesquels, figurez-vous, des gens dont la profession est d'écrire délégueraient cette tâche à des IA génératives est parvenu aux oreilles de Lomalarchovitch. Il se pose mille questions à ce sujet. Il expérimente, aussi.
Il vient me raconter qu'il a testé de faire générer un texte libre par une IA et a testé son authenticité à une autre qui juge cette production à 93 % humaine. Ca l'indigne et j'adore ça.
J'arrête sa diatribe d'un "hé, mon fils ?"
Il m'écoute.
"Si tu n'as pas au fond des tripes envie d'écrire un texte, alors ne l'écris pas, si tu en as envie fais le toi."
Il accuse réception : "C'est vrai, ça."
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On expérimente ensemble. Je passe un billet à moi dans Pangram. Lomalarchovitch est très fier de constater qu'il est à 97 % d'origine humaine, et même : d'origine de sa reum[3]. Je lui certifie qu'il l'est à 100 %, même.
On fait le même test avec ChatGPT qui, sans que je ne le prompte en ce sens me propose des améliorations.
"J'écris seule, touche pas à mon texte, connard" lui répond-je sous les hurlements de rire de mon fils.
Fin de la blague, on sort les doigts du caca, merci.
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Ce matin, comme tous les matins de bureau, je prenais des photos du lever de soleil sur le toit. J'aime, en cette saison, exposer pour le ciel et laisser un morceau de la ville en silhouette. Pas elle la vedette. Je me donne un peu de mal pour faire ça à la main[4].
Je me casse tellement les pieds qu'en principe je n'ai quasi aucun développement à faire quand je transfère le fichier raw de l'image au logiciel idoine.
Le logiciel en question dispose d'une touche auto qui permet un développement... automatique, donc. Comprendre : qui ressemble au plus près aux photos qui reçoivent le plus de "like" sur les outils où l'IA derrière cette fonction a été entraînée.
Mais je ne veux pas une photo pour Insta, moi. Je veux créer une photo pour celui qui, consentant ou pas, va découvrir dans ses messages la couleur de la journée vue par mes yeux et une autre pour ma mère qui aime que sa fille la salue ainsi.
Je veux créer une photo qui dit ce que je ressens, moi toute petite dans une très grande ville pourtant si petite rapportée au monde, à l'univers, moi dans la très belle ville pourtant si terne à côté du lever du soleil, ce que je ressens moi en bordure de la terre et du ciel, appartenant un peu aux deux et un peu à aucune. Ce petit frisson de beauté et de vertige qui me saisit à chaque fois. Et tant pis si Insta trouverait la photo meilleure en montrant plus de ville et moins d'ombre. Je m'en fuo
Et je ne me suis pas cassé le cul à apprendre à faire ça avec mon regard, mes mains et mon appareil photo pour qu'un bouton vienne tout me saccager en mode "ça serait mieux comme ça".
C'est pareil pour toutes les formes d'art. Quand je les reçois j'ai envie de partager un petit bout de l'âme du ou des artistes qui en sont à l'origine. Je suis figée devant les Get Back sessions où l'on voit les Beatles laisser glisser hors d'eux de la musique comme ils parlaient ou respiraient, notes qui deviendront des chansons qu'on chante encore des décennies après, avec la même facilité apparente que s'ils étaient la musique. J'aime me sentir un instant, un atome, sœur d'âme de quelqu'un qui a puisé en lui pour créer, et que ce qu'il ou elle a puisé vient rencontrer quelque chose de moi.
Et peut-être que je me suis déjà fait "leurrer", et sans doute ça arrivera.
Mais c'est un peu comme le sexe. Tu peux voir un orgasme avec un sex toy, et c'est cool. Mais ça n'est pas la même expérience que d'avoir la voix et la peau et le regard d'une personne qu'on aime, qu'on désire et qui nous le rend contre soi (même si, parfois, l'orgasme est moins bien.)
Je veux mettre des bouts de moi dans mes mots et mes images, je veux sentir la présence de ceux qui ont créé l'art qui me touche. C'est ça le centre, le partage, la création d'un monde qui nécessite celui qui crée et celui qui expérimente. Un acte d'humanité, de connexion.
Pas une commodité qu'on peut faire plus vite pour un moindre coût (en quoi ? Euros ? Emotions ? Temps ?)
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Mettez de l'âme dans vos vies, putain, je vous en supplie.
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D'aucuns disent que c'est juste un outil, qu'on n'écrit plus sur parchemin ou à la plume, qu'on utilise un traitement de texte, un correcteur d'orthographe.
Beaucoup de gens avec qui je parle de ça, au bureau, n'ont même pas la notion de ce qu'est l'apport de l'artiste à l'œuvre. Enfin ils voient bien la voix de Céline Dion mais ne prêtent pas d'attention à qui sont les auteurs, réalisateurs, photographes, seul le résultat leur parvient et pour eux, que ça sorte de la machine ou d'un cerveau humain est assez similaire.
J'ai parfois envie de me buter sous leurs yeux, de désespoir.
Et si on parle de destruction d'emplois, des intermédiaires entre artistes et public, ou même dans le cadre de nos jobs, même les jeunes gauchistes parmi eux ont ce soulèvement d'épaules fataliste. Bah. C'est la vie, quoi. C'est "comme" la retraite qu'ils n'auront pas. Une chose qui leur semble inévitable et qui ne vaut même pas qu'on s'en défende un peu.
Honnêtement j'ai la plus grande admiration pour les lycéens en train de se faire massacrer la gueule par des flics.
Il en faut, du courage, de la bravoure, encore, pour s'opposer.
(Aucun rapport, j'aurais dû les voir en concert ce soir).
Notes
[1] Lapsus pas tellement freudien, j'avais écrit : dégénératives, et c'est un très grand OUI pour cette version que j'adopterai aussi souvent que possible.
[2] Et oui Laura Pausini hurle La solitudine dans mes oreilles, je me suis auto-contaminée, c'est malin, tiens. Encore un truc qu'une IA dégénérative ne peut pas faire, c'est horripilant, mais c'est drôle quand on arrive à le refiler à d'autres.
[3] C'est parce qu'il ne l'a pas lu ?
[4] Et je conchie les smartphones qui, à peine la photo prise, ajoutent une couche d'amélioration par IA, ça me rend dingue.

Commentaires
Il serait mal venu pour moi que de tenter de me prononcer sur ce sujet.
De fait, j'ai toujours systématiquement échoué au test de Turing...
Je reste toujours très partagé sur les usages de l'IA générative, au-delà en tout cas des aspects éthiques (c'est du vol qualifié à l'échelle planétaire qui détruit l'open web sur son passage) et environnementaux (on n'a pas les moyens écologiques du truc) évidemment. Le job des portraitistes a été détruit par la photo, mais la peinture n'est pas morte pour autant, et la photo est aussi devenu un support artistique... Mais comparaison n'est pas raison, et l'atteinte d'un tout petit truc comme cela ne se compare pas à l'échelle IA qui nous bouffe tout cru. :(((
Bon, spa tout ça, j'ai des billets à programmer :-D
PS : L'heure de publication, seulement !
Si l’enfer existe, espérons qu’il existe un cercle pour les patrons qui contraignent leurs employés à utiliser des IAg contre leurs convictions.
Pep, un indice, si dans un texte se trouve une métaphore douteuse entre sex toy et IA, c'est probablement pas la faute de Turing. Oh wait.
Matoo à mon sens la comparaison ne tient pas : des gens ont continué à se faire peindre le portrait (à leur demande où comme modèles plus ou moins rémunérés), des peintres sont passés du dessin à la photo - et parfois retour, comme HCB - et, toujours, il y a eu des humains qui créent avec le talent et le travail qui leur étaient propres.
Là avec un prompt piqué sur le net tu peux générer quelque chose qui n'a aucun rapport avec tes aptitudes à toi. Avec un moyen de t'exprimer qui résonne avec toi.
Mais bon.
Ça ne change rien au fond : dans quelle merde on est.
Franck moi qui pensais que tu te tenais le front de la main dès l'aube pour que le billet matinal nous attende. Foutue informatique !
Orpheus si tu savais comme ils se torchent avec nos convictions. Les leurs sont meilleures, la preuve, ils ont plus de pognon.
Sacrip’Anne > Si je savais ? 😂 Ah mais j’en suis bien conscient… Tu penses que je n’ai que des clients bienveillants ? 😅
Orpheus non. Mais disons que quand tu es 100 % de ton temps dans une seule entreprise ça devient encore plus frappant à quel point.
Et quand tu boses pour X boites, tu es frappé de voir que le comportement est généralisé à environ 90% 😔
Pour reprendre une image d’Arlette L., je dirai qu’il y a des piques qui manquent d’une tête au bout… 🤭
Je suis dépassée autant qu'abattue par l'engouement de l'IA, par la confiance que l'on prête à Pangram. Tout cela est trop intelligent pour moi.
La discussion continue ailleurs
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