vendredi 18 septembre 2026

Les yeux noyés de ciel

Depuis que je dors dans cet appartement, je n'ai jamais été si près d'une fenêtre, hasard des placements de meubles (ma chambre a changé de pièce, j'ai de loin en loin des frénésies de déplacements, en tout peut-être 4 ou 5 places différentes).

Je dors fenêtres ouvertes une bonne partie de l'année, et souvent volets ouverts, aussi, ça n'est pas la lumière qui m'empêche de dormir mais les pensées qui tournent.

Depuis quelques jours, je me cale sur le côté gauche et laisse mon regard errer. Des fenêtres allumées dans l'immeuble qui me surplombe à toute heure de la nuit. Un grand coin de ciel. On est en ville, la nuit n'est jamais noire, elle est du bleu-noir dont j'emplis mon stylo-plume quand j'ai envie d'écrire des mots qui comptent à des gens qui comptent, grise quand il fait jour. Elle n'a pas encore pâli, ces derniers jours, quand le réveil me signifie qu'il n'est plus temps de la scruter depuis le dessous de ma couette. L'automne vient et j'aime cette saison où l'on peut, dans un même repas, manger des tomates et des girolles, prélude à du gris et du mouillé, mais aussi à la brume sur mes photos et aux lumières orangées des immeubles à l'heure bleue du petit matin.

Mes pensées tournoient, il n'y a pas d'étoiles, bien sûr, on est en ville, j'aimerais avoir un autre endroit où je pourrais m'endormir, parfois, les yeux plongés dans les étoiles.

Quand je ne dors pas je n'ai qu'à m'asseoir sur le lit, en tailleur, au milieu, pour regarder le safran de la fin du jour se mêler au bleu profond, les mille et une formes, textures, couleurs de nuages qui attrapent un dernier rayon ou se changent en ombre profonde.

Je mesure ma chance, citadine, d'avoir depuis la maison comme depuis le bureau tant de ciel dans ma vie. Sans doute que pour certains, c'est juste un ciel au-dessus de leurs têtes. Alors que, tête dans les nuages ou dans les étoiles, à traquer les premières ou dernières lueurs du jour, pour moi, c'est pratiquement l'endroit que j'habite le plus.

De l'orange de rayons de soleil et de fenêtres allumées dans les immeubles voisins, du bleu pâle au plus foncé dans le ciel, des ombres de nuages et des encore blanc, comme scintillants d'un peu de lumière. Vue par ma fenêtre à la tombée du jour un soir de septembre.

Les toits de Paris, gris, beaucoup de nuages asses massifs et gris, et entre les interstices, la lumière ocrée du soleil qui vient de se lever et filtre comme il peut.

lundi 14 septembre 2026

Jusqu'à la prochaine

Cette rentrée a été, la semaine dernière en particulier, une traversée de l'enfer pieds nus sur des braises incandescentes[1].

Nous vivons dans les lieux qui emploient mes compétences contre salaire une nouvelle organisation. La cinquième ou sixième de ces trois dernières années. Celle-ci est supposée durer un peu, on verra. Il y a du chouette : une nouvelle cheffe avec qui on partage un prénom, un enfant aîné prénommé en hommage à la tribu Malaussène, elle est intelligente et compétente, c'est un heureux changement. Elle a également l'habitude d'arriver tôt, ce qui a quelque peu contrarié le caractère méditatif de mes débuts de journées. Il y a du moins bien, aussi, des visios à des horaires étranges pour cause de décalages horaires pas favorables, une masse de travail un peu trapue à absorber. Et des outils du quotidien qui s'opposent avec violence à ce que je crois dans ma vie perso (IA en tête, mais pas que).

Et puis Lomalarchovitch à remettre dans son job de collégien. Qui connaît le rapport de cet enfant à l'école et à l'organisation aura une vague idée de ce que ça implique d'énergie. Fabriquer les conditions de son autonomie matinale, respecter son rythme et sa façon de faire tout en canalisant les possibles angoisses que ça me coûte, c'est niveau olympiades de la parentalité. Certes, "il n'a que 12 ans", me répète-t-on à l'envi, et je constate qu'il est, finalement, plus autonome que bien des gamins de son âge. Mais le coût en dingueries qu'il va me faire savourer en échange est élevé. (Heureusement, malgré la fatigue accumulée, l'amour que j'ai pour lui l'est encore plus, élevé).

Puis, ce besoin d'une conversation musclée entre moi et moi. Sans beaucoup de temps libre, encore moins de cerveau disponible pour le faire. Alors quoi ? Se laisser pourrir ad nauseam, rester dans cette ornière où la communication avec le reste du monde est plus que pénible, où je me sens inapte à faire comprendre ce qui m'agite et à recevoir intelligiblement ce que pensent les autres ? Inenvisageable. Passer outre ? Pas dans mes aptitudes.

Avant l'ouverture, devant le ciné.

Quelques jours bunkérisée, un peu hors d'atteinte, et me voici dans la rue Saint Lazare, à quelques dizaines de mètres de la cahute aux allures japonisantes qui vend du café en face du ciné.

Une silhouette me dépasse, couleurs vives et pas décidé, j'attrape mon appareil photo, merde un peu dans la panique et le temps que j'appuie sur le bouton, voici mon sujet éclipsé par une jeune femme qui vient dans ma direction, le pas assuré, le swag intégral. Je déclenche, elle me croise et me sourit. Quelques photos modérément réussies plus tard (je suis rouillée de la street photo, mais même comme ça, ça me fait toujours du bien), me voici sourire aux lèvres et capuccino à la main face à un film qui me remue et je sens tout ce qui était nœud, à l'intérieur de moi, se défaire. Les larmes coulent (pour le film ?) et la détente vient (jusqu'à la prochaine ?)

Une jeune femme à l'allure décontractée et décidée à la fois trace sa route en face de moi.

De retour à la maison, je m'assieds sur mon lit et je commence à tout bouger dans ma chambre (j'aimais bien la disposition des meubles mais elle avait un inconvénient majeur, mon lit était visible de toutes les personnes passant dans le couloir, vêtue ou pas, dispo ou pas, éveillée ou pas. Sur le coup de minuit, avec un coup de main tonique de Cro-Mi, me voici installée, tous les appareils ont retrouvé leur câble, beaucoup de ceux qui étaient là pour rien sont rangés. Les chats sont indignés, je leur retourne le compliment (la quantité de poussière que ces crétins génèrent entre les tiroirs sous le lit est phénoménale, j'en ai partout, sous les ongles, dans le nez, les oreilles, les bronches. Je m'endors, regard plongé dans le ciel pour n'émerger que le lendemain matin, courbatue mais satisfaite.

ObiWan en pic de stress.

Réparation d'un tiroir (oui, je répare les meubles Ikea, quand je peux), confection d'une ratatouille qui accompagnera une paire de repas, derniers rangements, sieste d'une durée inavouable, bain – oh merveille – avec la fin d'un très bon bouquin pour compagnon, rôtissage d'un poulet, cuisson des haricots verts et des girolles pour l'accompagner, dîner, quelques épisodes de séries, quelques pages, dodo, j'ai émergé ce matin après une nuit sans interruption, sereine malgré la présence extrêmement proche des chats qui cherchent à se remettre de ce grand épisode de stress. Elle doit me convenir, cette nouvelle place.

Je souris, je pense à Hélène Giannecchini qui, dans son formidable bouquin Un désir démesuré d'amitié, cite Michel Foucault à propos du besoin d'être déplacée.

Je crois que c'est de ça, que j'avais besoin. Retrouver une perspective, pas des réponses, pas des certitudes, mais un point de vue qui ne soit pas une spirale vers le vide. Pas étonnant que ce furieux besoin de bouger des meubles m'ait prise à ce moment-là.

Pas cette fois, Satan.

Note

[1] Peut-on être autre chose qu'incandescent quand on est une braise ? Aurais-je utilisé un très bête pléonasme dès la première ligne ? Possible – au pire tout le monde va s'en remettre.

mardi 8 septembre 2026

Plancton dans la chaîne alimentaire du capitalisme

Il faut que je vous dise un truc, en rapport avec un événement courant de la vie qui nous énerve tous.

Les excuses bidons des livreurs pour ne pas nous livrer.

LE sujet qui met tout le monde dans une colère démesurée, car le motif de non livraison nous semble être un mensonge éhonté, qui remet en cause l'évidence la plus évidente pour nous. Oui, nous étions à la maison et non, elle n'était pas inaccessible.

Merde.

C'est ainsi que le jour de mon anniversaire j'ai répondu à un appel qui a commencé par un rugissement. Zéro exagération, mon interlocuteur réclamait justice et réparation dans l'instant, j'ai cru que mon oreille allait être repoussée du téléphone par l'intensité de l'entrée en matière.

"Je demande la vérité !"

(Et bon anniversaire, Thérèse.)

Il se trouve que je devais recevoir des fleurs - alors que bon, je n'aime toujours pas les fleurs coupées - que le fleuriste m'avait proposé un créneau, a merdé sa livraison et m'a appelée pour me proposer un autre créneau, le lendemain.

Puis l'expéditeur a reçu une notification : "Le destinataire a demandé à être livré à un autre moment".

Colère immense, quel affront est le pire, que je puisse disposer de mon temps de présence à la maison comme je l'entends ou que le prestataire mente ?!

Je vais vous dire un truc.

De ma connaissance, pas ultra précise mais pas complètement vague des chaînes logistiques et des logiciels qui permettent de garder traces de relations avec les clients (on dit : CRM), ça n'est pas tout à fait un mensonge.

C'est juste que soit on met tous les motifs du monde dans la case à cocher.

Soit on réduit aux "causes racines" les plus fréquentes.

Mais que la personne qui fait le vrai boulot dans la vraie vie ne s'y retrouve pas, ou n'a pas la même logique, alors elle fait ce qu'elle peut avec les cases qu'elle a.

Et à la fin, tout le monde fait comme il peut et ça donner un bazar géant.

Et nous de protester, irascibles ! Mensonge ! Atteinte à notre honneur !!! Retrouvez-moi en lisière du champ de betterave à l'aube, demain, avec vos témoins !

(Pour des raisons différentes, les livreurs ne livrent plus chez nous parce qu'ils sont ubérisés jusqu'au trognon, et donc le fait qu'on fasse une partie du boulot en allant à leur rencontre leur permet de presque tenir les cadences infernales qui sont les leurs, assorties d'un manque de respect total des personnes qui font appel à leurs services, et fréquent de celles qui en bénéficient.)

Moi aussi, ça m'agace, hein. Et même plus que ça.

Mais bon. La prochaine fois, pensez que la personne qui s'abrutit à rentrer des motifs dans les cases n'a presque jamais fait ça pour nous casser les pieds à nous, mais pour sauver sa peau de plancton de la chaîne alimentaire capitaliste à lui (ou elle).

Des vélos chargés de colis.

dimanche 6 septembre 2026

Les mères, ces hystériques

J'ai enfin vu Die, my love, que j'avais loupé au cinéma parce que : trop de films à voir pour trop peu de temps - ou d'énergie - pour le faire à ce moment-là.

J'ai aimé, énormément.

Et puis je me suis dit que c'était quand même étrange qu'il soit resté si peu de temps (dans mon souvenir) à l'affiche, alors je me suis livrée à ce petit jeu pervers qui consiste à me rendre sur Allo Ciné pour m'énerver sur les avis des gens.

Ça n'a pas loupé.

Die, my love, c'est l'histoire d'un jeune couple qui vient s'installer au fond du trou du cul du monde pour y fonder une famille. La jeune mère écrit, mais elle accouche, et au fin fond du trou du cul du monde, on se doute bien que le jeune père, il travaille loin, quelques jours par semaine.

Alors, plan par plan, on voit cette femme rieuse osciller entre atonie et auto-destruction. Mais sans perdre de vue le bébé, son amour pour lui. Pendant ce temps, le père ? Il n'est pas beaucoup là, déjà, et sa vie ne change pas tant que ça. Il vit sa vie mais pas celle de la famille, embarque de force sa meuf dans une virée en voiture pour s'engueuler avec elle alors qu'elle le supplie de ne pas laisser le bébé seul. Il traîne en claquettes chaussettes peignoir, ramène un chien aboyeur dans une maison où il n'est pas (fun fact, il la laissera même abattre le chien).

Et la femme de descendre aux enfers.

Dépression post-partum, lit-on partout.

Et moi je ne suis ni psychiatre, ni neurologue, mais ce que je vois c'est que même sans chimie du cerveau en déconfiture, elle a la tête sous l'eau et il pousse bien dessus.

Les critiques, donc.

"C'est long. On se fait chier."

Oui, comme dans une vie où ton seul horizon est ton bébé, qu'il y a si peu d'adultes à qui parler, si peu de relais alors qu'on a la responsabilité, seule, d'un être de quelques jours / semaines / mois, totalement dépendant. Alors que la fatigue est si écrasante, que le temps manque tant que la ressource intérieure n'est pas utilisable pour se maintenir.

"Son rôle à lui est sous écrit, il est absent."

My point, exactly, j'oserai même dire que c'est une façon assez évidente de montrer l'absence de père, en tout cas de père aidant. Sauf au moment où il décide de la faire interner parce que bon, elle devient un peu embarrassante.

Bref, ce film prend aux tripes et à la gorge et il n'est pas besoin d'avoir connu cet épisode pour comprendre précisément ce qui se joue - et ce à quoi on a échappé.

Moi, les pères de mes enfants faisaient plein de trucs. Et même comme ça la longue litanie du reste à faire, à planifier, les appels à Parent Numéro 1, les nuits à l'hôpital à côté d'un enfant malade, c'est moi qui m'en suis cogné le plus gros. (Pas plus tard que ce matin, j'ai appris au père de mon plus petit, dont je suis séparée depuis bientôt 3 ans, qu'il y avait réunion de rentrée au collège. Il est gentil, hein, mais regarder le carnet de correspondance qui a transité par chez lui, ou Pronote ? Même pas en rêve.)

Normal, se dit le monde, c'est toi la mère, avec la pression énorme que met le même monde sur les mères qu'il juge défaillantes.

Pas plus tard que cet été, il s'est dit, à peine avais-je le dos tourné, que ça n'est pourtant pas compliqué, d'être mère, il suffit d'être organisée et ferme, voilà. Jugement proféré par une qui n'a jamais eu d'enfant et son comparse qui a assisté en touriste à l'élevage des siens.

A se demander pourquoi des millions de femmes savent dans leurs entrailles à quel point c'est difficile, pas seulement en tâches mais en empathie saturée, en nécessité absolue de repousses nos besoins propres en arrière-plan pour faire passer ceux d'un, deux , trois autres, et plus si affinité, avant soit.

Les pères de mes enfants ont fait des tas de trucs mais leurs vies n'ont pas changé. L'un a fait entrer un bébé dans son agenda auquel il n'a pas changé une virgule, a continué à bosser et faire de la musique et jouer en ligne avec ses potes etc. L'autre attendait les ordres.

Moi j'ai failli en crever de ne pas avoir une minute pour lire, de ne plus écouter de musique (tu sais, le bébé qui s'endort ENFIN, et pas possible de mettre le casque au risque de ne pas l'entendre, la pression qu'on se met seule...).

Ensevelie d'une façon ou d'une autre sous un enfant, sa vie, ses joies, ses soucis. Pendant des années, mon monde tellement rétréci que même ici (ou le ici d'avant) je n'avais que des récits d'enfance ou de boulot à raconter. Pendant que leurs pères ont si peu infléchi le cours de leur vie et n'ont pas attendu très longtemps avant d'être décevants, dans ce rôle de parent.

Et même si ça se détend, on en prend à vie.

"Ah mais toi il est grand, le petit, la rentrée ça doit être plus cool. Tu fais quoi demain ?"

J'achète des baskets en 40 parce que celles achetées par le père sont importables, un survêtement, deux lessives, un peu de bouffe pour la semaine à venir.

Et je leur promets qu'aussi longtemps que je peux j'assure le SAV, je serai là pour eux. Et ça n'empêche pas d'être une source d'amour, d'accomplissement, de fierté, d'angoisses pour l'avenir, aussi. Mais surtout, de les faire passer devant, tout le temps, puis souvent, au fur et à mesure qu'ils grandissent[1]

Au détriment de quoi que ce soit d'autre.

Alors oui, il suffit d'un tout petit peu plus de pression sur la tête.

Je vomis ce que j'ai lu sur ce film, putain, où voulez-vous qu'aille le monde quand on en comprend pas un film comme ça (personne ne leur a demandé de le vivre, hein. Juste de comprendre.)

Reflet de Cro Mi dans mes lunettes. Cro Mi endormi sur moi. Premier Noël de Cro Mi Lomalarchovitch à quelques heures, endormi sur moi. Lomalarchovitch de quelques semaines, aux pieds doux que je caressais sans cesse. Lomalarchovitch vers 11 mois, en début de varicelle, étendu dolent sur moi.

(Oui, je sais, j'ai pris un sacré coup de pelle sur la gueule, alors qu'eux n'ont fait que grandir.)

Note

[1] Un truc que mes détracteurs estivaux ne savent pas tellement faire.