Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mardi 3 février 2026

Arrière-grand-mère

Samedi, je cuvais une contrariété pas gravissime mais qui touche au cœur, sur le chemin entre la sortie du métro et l'entrée du ciné. À hauteur du Starbucks, un SDF m'accoste et me demande si j'ai de l'argent pour un café et un truc à manger. Pas de liquide, comme souvent, mais café et truc à manger, je veux bien lui acheter. On entre ensemble dans ce temps du capitalisme américain, le type hésite une plombe entre pain au chocolat qu'il n'y a pas, croissant qu'il veut peut-être et finit par fixer son choix sur un cookie. Quitte à être là, je me prends un cappuccino et m'indigne devant l'absence du cookie tout chocolat, la seule chose qui ne soit pas totalement overrated dans ce lieu de perdition.

Y en aura plus, me répond-on. Comme dans : plus jamais, on arrête. J'avais bien besoin d'une contrariété de plus.

Pendant les transactions habituelles dans ce commerce, prénom pour les gobelets[1], paiement, voilà mon nouveau meilleur ami qui me demande si je suis. Arrière-grand-mère. Bim. 35-40 ans direct sur la gueule en une seconde.

Je suis au courant que dormir dehors n'est pas extrêmement bon pour la santé, ni physique, ni mentale, je prends donc sur moi, mais ça commence à ne plus vraiment m'amuser.

En attendant nos cafés, le gars en verve de contact social (et ça se conçoit) me demande si j'ai une grande famille, parce que lui, il a une très grande famille. Et, je ne sais pas, il a dû voir à ma tête que c'était forcer un peu sa chance, la conversation sur les enfants, il a attrapé son café, son cookie, a tourné les talons en me disant qu'il me souhaitait beaucoup d'amour.

Alors je ne vais pas faire la fine bouche, de l'amour, j'en reçois, parental, filial, amical. Mais bon. Ça revenait un peu, dans l'instant, à demander à une personne amputée si elle avait des douleurs fantômes. Le mec n'étant pas devin, je ne lui en veux pas, mais je crois que c'est le café-cookie que j'ai payé le plus cher de ma vie entière (pas en euros - encore que).

J'ai enfoui le cookie-pépites, une trahison au tout-choco, si vous voulez mon avis, dans la poche de mon perfecto, le temps de rejoindre la salle.

Et puis Sorrentino m'a consolée, le reste de la journée a été dense, beau, je suis rentrée chargée de livres, de belles images, de vibrations.

C'était chouette.

Jusqu'à ce que ça le soit moins, aux environs de 21 heures. Rien d'insurmontable, ça aussi, ça passera.

Et puis neuf heures d'art, d'émotions qui élèvent, il ne faut jamais cracher dessus.

Un danseur de rue place Stravinsky. Si vous ne le savez pas, la place Stravinsky est l'un de mes endroits préférés de Paris - bon, ça n'est pas le moment, entre le centre Pompidou en travaux, la fontaine derrière des barrières, elle n'est pas à son meilleur moment. Mais ce danseur, je me suis assise sur un plot un moment pour le regarder, le prendre en photo. Il se passait quelque chose et j'étais contente d'être là pour le saisir.

Note

[1] Ils ne font jamais de faute à mon prénom, ce qui est assez logique, à part l'écrire sans e, ça me donne des envies horribles de leur dire que je m'appelle Hyacinthe ou Aglaë, juste pour qu'il y ait un peu de sport dans l'affaire.

lundi 2 février 2026

Les minutes qui ne servent à rien

Il m'arrive, parfois, souvent, de retarder de quelques minutes le moment de rentrer chez moi. Parfois plus que quelques minutes.

Ça a commencé quand la vie avec mon ex m'est devenue compliquée. Ça s'est accentué quand on s'est séparés mais qu'on cohabitait.

C'est devenu un moment courant.

En principe, quand je sors du train, s'il y a un bus qui passe dans les sept minutes, c'est rentable (en temps) de l'attendre. Sinon, ça ira plus vite à pied.

Alors on pourrait se dire, fastoche, voilà une prise de décision facile.

Sauf que.

Souvent.

J'ai envie de lire, un peu plus longtemps. Ou d'écouter de la musique sans être interrompue. Ou juste être là, dans le flot de mes pensées, n'être personne, pour les gens qui m'entourent, d'autre que la dame qui attend le bus à côté d'eux. Penser, réfléchir, respirer.

Pas des heures, non plus.

De loin en loin il m'arrive même de laisser passer un bus. Prendre le suivant comme on achète au temps quelques minutes qui ne servent à rien.

Cheap bargain.

Pour quelques instants, pas forcément tristes, pas forcément teintés, mais juste à moi.

Un arbre sur le toit du bureau, un jour de neige.

vendredi 30 janvier 2026

Téléscopage

Je vous préviens, ceci est un faisceau de pensées entremêlées sans grande conclusion. Vous vous aventurez dans ce billet à vos risques et périls.

J'ai lu la semaine dernière, grâce à S. et son mari, Le photographe inconnu de l'Occupation de Philippe Broussard. Récit d'une enquête qui a duré plusieurs années sur l'auteur d'un millier de photos de Paris (et sa proche banlieue) pendant l’Occupation allemande, entre 1940 et 1941.

La couverture du livre "Le photographe inconnu de l'Occupation".

La prise de photos à l'extérieur et depuis chez soi était interdite pendant cette période, la valeur historique de ces clichés est importante (et leur valeur artistique aussi, d'ailleurs, pour nombre d'entre eux).

Evidemment les incessants débats sur la photo de rue, ce qu'on a le droit, techniquement, de faire ou pas, mais aussi l'importance de cette pratique dans le fait de documenter une époque. Comment les gens s'habillent, se déplacent, interagissent dans l'espace public. Sans les grands patrons de la photo de rue et de la photo humaniste, nos idées sur le sujet seraient moins nettes, probablement. (Et je ne dis pas ça comme un prétexte urgent à acheter un bouquin consacré à Brassaï qui a croisé ma route il y a quelques jours, non non non. Ou juste un peu.)

Et puis la visite d'une expo, enfin, samedi dernier, consacrée à Denise Bellon. Photographe humaniste, amie des surréalistes, juive, elle a dû fuir Paris pendant la guerre pour des raisons évidentes. Elle a passé une partie de la guerre à Lyon. (Allez voir cette expo.)

Une petite fille porte une brassée de bois pour une collecte solidaire du côté de Lyon, en 1942. Un homme barbu à une soupe solidaire à Lyon, en 1942 Un crieur de journaux au large sourire, dans la rue, à la libération de Paris.

Enfin bref. Tout ceci convergeait dans ma tête sur la puissance de l'image (la vraie, pas celles fabriquées par des IA), alors même que le temps d'attention que nous leur prêtons est minime. Le scroll, les supports de diffusion de plus en plus répandus nous ont accoutumés à "voir" par les yeux de quelqu'un d'autre, un paysage inconnu, un point de vue étonnant, une archive qui parle. Et, comme le dit justement Alain, le vrai est de plus en plus difficile à distinguer du faux.

Par ailleurs je pensais à cette question d'interdiction de photographier et je la liais avec l'arrêt d'Internet en Iran, comme mesure de répression. Et à ce qui se passe aux États-Unis avec, notamment, les meurtres commis par les agents de l'ICE.

Comme il serait "pratique" que ces interventions fatales ne soient plus visibles par le monde.

Bref, je n'ai pas de conclusion à vous offrir, à vous de finir le boulot !

Plus sérieusement, je crois que si quelque chose ressort de toutes ces pensées qui se lient entre elles, pour moi, c'est : si on réentraînait notre regard. Qu'on crée des images, ou qu'on regarde attentivement celles qui nous sont proposées. De façon critique, artistique, mais aussi intellectuelle. Que me raconte cette photo / ce tableau / cette vidéo ? Qui regarde ? Que veut-il ou veut-elle me dire ? Pourquoi ? Comment ?

(D'ailleurs ne nous limitons pas aux images, les textes, les sons, tout devrait faire l'objet de plus d'attention. Moins de consommation, plus de concentration.)

jeudi 29 janvier 2026

[Message de service] Migration de domaine

Hey there.

Petite info pour les utilisateurs et utilisatrices de liens en favoris et de flux rss.

J'étais, enfin pas moi, mes blogs, depuis toujours, sur des domaines en .net

Je suis, pour des raisons multiples, en .fr

Des redirections sont en place et ce pour plusieurs mois mais, vous pouvez d'ores et déjà mettre à jours vos favoris et flux rss.

Ceci est valable également pour les blogs en sous-domaine (inbedwith et couvent).

Un immense merci à Noé pour la migration ultra rapide.

Et c'est reparti pour un tour !

mercredi 28 janvier 2026

Attention je vais fâcher des gens

Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes, quand elles publient leurs photos en public (réseaux sociaux, blogs, etc), fournissent, en gros, en évidence, les paramètres d'ouverture, vitesse et ISO de leurs images. Sans autre forme de commentaire sur ceux-ci.

J'ai cherché longtemps la raison et je n'en vois aucune.

Disons que, dans la configuration la plus bienveillante que je puisse imaginer, ce soit du mimétisme. Je vois d'autres le faire et je le fais.

Adopter des codes ça montre qu'on fait partie de ceux qui savent. Les vrais. Les purs, les tatoués.

C'est éloigner l'ignare qui ne sait pas ce qu'est ce putain de fx ni ce que signifie ISO.

Lui faire comprendre qu'il ne sait pas de quoi il parle.

Un truc hyper important pour se rassurer en photo, de montrer ce qu'on sait, parce que comme tout le monde fait des photos, comment on distingue les bons des autres, hein ? Il faudrait s'en remettre à quels critères ?

Ce qui m'agace c'est que c'est une information qui sert peu. Attention nuance, je ne dis pas "pas", je dis "peu".

Pourquoi ? Parce qu'une photo est le produit d'une situation généralement non reproductible.

Imagine, je veux prendre en photo la girafe qui vit en bas de chez moi.

(Il n'y a évidemment pas de girafe en bas de chez moi. Mais comme on l'a dit l'autre jour, on ne voit pas, on ne voit que ce que fait la lumière quand elle se reflète sur quelque chose. Je pourrais donc avoir une girafe planquée à l'abri de toute lumière en bas de chez moi et personne ne le saurait, donc hey. Prenons en photo cette girafe présumée imaginaire.)

La lumière du jour, en fonction de l'heure, de la météo, de la saison, sera différente. La façon dont elle se réfléchit sur la girafe aussi. Le poil de la girafe, selon son état de santé, la période de l'année, ce qu'elle a mangé, pourrait être différent et ne pas offrir la même "prise" à la lumière. Elle peut se déplacer plus ou moins vite selon sa forme et l'humeur. Elle pourrait être plus ou moins près de moi. Sans parler de l'image que j'ai envie de créer. Netteté surréaliste ? Bokeh romantique derrière l'animal ?

Et plein d'autres choses qui font qu'entre le moment où on "voit" et le moment où on déclenche, il s'est posé, de façon plus ou moins consciente, une série de questions auxquelles on a répondu avec des décisions de réglages.

Parfois même ça fonctionne et on en sort une photo regardable.

Fasciné par ma girafe, tu veux faire une photo d'elle aussi. Indice : mettre les mêmes paramètres sur ton appareil ne fonctionnera sans doute pas.

Je reviens à ma nuance. Il m'arrive de regarder les données de photos dans des contextes où j'étais en recherche d'une "méthodo". Pour citer un exemple concret, j'étais un peu frustrée par les situations de spectacles (concerts, festivals). J'ai par exemple regardé sur des photos particulièrement réussies de l'ami Tomek si je trouvais dans ses réglages un "pattern" qui m'aiderait à trouver le mien, en sachant que je ne pouvais pas utiliser tel quel.

Et il est assez probable que la prochaine fois qu'on se croisera, on aura une discussion à ce sujet !

Ou alors une explication sur l'exposition où on explique pas-à-pas : alors il fait très sombre, et la girafe est immobile, donc je vais probablement choisir une grande ouverture et une vitesse d'obturation lente pour permettre à la lumière d'aller chatouiller le capteur sans trop devoir monter les iso parce que flemme de nettoyer le bruit en post-production. (Dit savamment la meuf qui prend des photos de la brume et se demande si ça ne serait pas un peu flou, une fois le tirage dans les mains. Non, c'est juste la brume, betassoune.)

Mais bon, ce sont les seuls cas d'usage que j'ai en tête.

Le pire du pire du pire, je crois, ce sont les mecs (ou les meufs, mais bon, les affaires de gros zoom, on sait qui sont les plus volontiers sensibles du sujet) qui prennent des photos en mode automatique ou semi-automatique et publient leurs données fièrement comme si elles étaient le résultat de leur choix. Désolée, honey, mais si je veux savoir comment ton appareil photo prend tes décisions à ta place, je lis sa notice ou le site du constructeur.

(Et je n'ai rien contre l'usage des modes auto ou semi-auto, même si je ne m'en sers plus jamais, je dis juste que si c'est pas toi qui décides ce que tu fais, quel intérêt ?)

Voilà.

Si quelqu'un a des explications rationnelles à fournir sur la raison pour laquelle je suis dans l'erreur, je vais aller jusqu'à écouter (enfin lire).

Mais il est probable que ma conclusion "grande gueule, petit bras" reste longuement ancrée sur les frontons de ma moquerie et de ma mauvaise foi.

(Deux illustrations pour le prix d'une sur cet article, la "même" photo (en tout cas similaire) prise avec mon appareil photo, telle que "sortie du boîtier". Et l'autre prise avec mon smartphone qui applique par défaut une correction par IA.)

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Les geeks et ceux dont l'œil est entraîné sauront laquelle est laquelle facilement. Pour les autres je vous laisse deviner en commentaires si ça vous amuse. (Et je tiens les paramètres à votre disposition, même ceux du smartphone pour lesquels je n'ai fait qu'appuyer sur le bouton rond ! Et non, je ne crois pas que ça soit une photo dinguissime mais ça permet de jouer à regarder avec acuité, j'en connais quelques uns à qui ça fera plaisir.)

(Ne cherchez pas de lien, c'est juste la chanson que j'écoute en écrivant !)