mercredi 28 janvier 2026

Attention je vais fâcher des gens

Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes, quand elles publient leurs photos en public (réseaux sociaux, blogs, etc), fournissent, en gros, en évidence, les paramètres d'ouverture, vitesse et ISO de leurs images. Sans autre forme de commentaire sur ceux-ci.

J'ai cherché longtemps la raison et je n'en vois aucune.

Disons que, dans la configuration la plus bienveillante que je puisse imaginer, ce soit du mimétisme. Je vois d'autres le faire et je le fais.

Adopter des codes ça montre qu'on fait partie de ceux qui savent. Les vrais. Les purs, les tatoués.

C'est éloigner l'ignare qui ne sait pas ce qu'est ce putain de fx ni ce que signifie ISO.

Lui faire comprendre qu'il ne sait pas de quoi il parle.

Un truc hyper important pour se rassurer en photo, de montrer ce qu'on sait, parce que comme tout le monde fait des photos, comment on distingue les bons des autres, hein ? Il faudrait s'en remettre à quels critères ?

Ce qui m'agace c'est que c'est une information qui sert peu. Attention nuance, je ne dis pas "pas", je dis "peu".

Pourquoi ? Parce qu'une photo est le produit d'une situation généralement non reproductible.

Imagine, je veux prendre en photo la girafe qui vit en bas de chez moi.

(Il n'y a évidemment pas de girafe en bas de chez moi. Mais comme on l'a dit l'autre jour, on ne voit pas, on ne voit que ce que fait la lumière quand elle se reflète sur quelque chose. Je pourrais donc avoir une girafe planquée à l'abri de toute lumière en bas de chez moi et personne ne le saurait, donc hey. Prenons en photo cette girafe présumée imaginaire.)

La lumière du jour, en fonction de l'heure, de la météo, de la saison, sera différente. La façon dont elle se réfléchit sur la girafe aussi. Le poil de la girafe, selon son état de santé, la période de l'année, ce qu'elle a mangé, pourrait être différent et ne pas offrir la même "prise" à la lumière. Elle peut se déplacer plus ou moins vite selon sa forme et l'humeur. Elle pourrait être plus ou moins près de moi. Sans parler de l'image que j'ai envie de créer. Netteté surréaliste ? Bokeh romantique derrière l'animal ?

Et plein d'autres choses qui font qu'entre le moment où on "voit" et le moment où on déclenche, il s'est posé, de façon plus ou moins consciente, une série de questions auxquelles on a répondu avec des décisions de réglages.

Parfois même ça fonctionne et on en sort une photo regardable.

Fasciné par ma girafe, tu veux faire une photo d'elle aussi. Indice : mettre les mêmes paramètres sur ton appareil ne fonctionnera sans doute pas.

Je reviens à ma nuance. Il m'arrive de regarder les données de photos dans des contextes où j'étais en recherche d'une "méthodo". Pour citer un exemple concret, j'étais un peu frustrée par les situations de spectacles (concerts, festivals). J'ai par exemple regardé sur des photos particulièrement réussies de l'ami Tomek si je trouvais dans ses réglages un "pattern" qui m'aiderait à trouver le mien, en sachant que je ne pouvais pas utiliser tel quel.

Et il est assez probable que la prochaine fois qu'on se croisera, on aura une discussion à ce sujet !

Ou alors une explication sur l'exposition où on explique pas-à-pas : alors il fait très sombre, et la girafe est immobile, donc je vais probablement choisir une grande ouverture et une vitesse d'obturation lente pour permettre à la lumière d'aller chatouiller le capteur sans trop devoir monter les iso parce que flemme de nettoyer le bruit en post-production. (Dit savamment la meuf qui prend des photos de la brume et se demande si ça ne serait pas un peu flou, une fois le tirage dans les mains. Non, c'est juste la brume, betassoune.)

Mais bon, ce sont les seuls cas d'usage que j'ai en tête.

Le pire du pire du pire, je crois, ce sont les mecs (ou les meufs, mais bon, les affaires de gros zoom, on sait qui sont les plus volontiers sensibles du sujet) qui prennent des photos en mode automatique ou semi-automatique et publient leurs données fièrement comme si elles étaient le résultat de leur choix. Désolée, honey, mais si je veux savoir comment ton appareil photo prend tes décisions à ta place, je lis sa notice ou le site du constructeur.

(Et je n'ai rien contre l'usage des modes auto ou semi-auto, même si je ne m'en sers plus jamais, je dis juste que si c'est pas toi qui décides ce que tu fais, quel intérêt ?)

Voilà.

Si quelqu'un a des explications rationnelles à fournir sur la raison pour laquelle je suis dans l'erreur, je vais aller jusqu'à écouter (enfin lire).

Mais il est probable que ma conclusion "grande gueule, petit bras" reste longuement ancrée sur les frontons de ma moquerie et de ma mauvaise foi.

(Deux illustrations pour le prix d'une sur cet article, la "même" photo (en tout cas similaire) prise avec mon appareil photo, telle que "sortie du boîtier". Et l'autre prise avec mon smartphone qui applique par défaut une correction par IA.)

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Le début de l'expo consacrée à Denise Bellon au Musée des arts et de l'histoire du judaïsme.

Les geeks et ceux dont l'œil est entraîné sauront laquelle est laquelle facilement. Pour les autres je vous laisse deviner en commentaires si ça vous amuse. (Et je tiens les paramètres à votre disposition, même ceux du smartphone pour lesquels je n'ai fait qu'appuyer sur le bouton rond ! Et non, je ne crois pas que ça soit une photo dinguissime mais ça permet de jouer à regarder avec acuité, j'en connais quelques uns à qui ça fera plaisir.)

(Ne cherchez pas de lien, c'est juste la chanson que j'écoute en écrivant !)

vendredi 23 janvier 2026

On ne voit pas

J'aime beaucoup Nath Sakura, j'aime ses photos, j'aime sa façon de penser le monde, d'être iconoclaste, un puits de science, une femme drôle et profonde. J'aime aussi sa façon de partager ce qu'elle sait. En technique photographique, en histoire de l'art. Notamment.

L'autre jour je regardais cette conférence.

Avec l'amer (en fait, non, rigolard) constat que j'avais vraiment peu écouté - et tout oublié - de mes cours de physique. Me revoici donc, oreilles grandes ouvertes, à l'entendre dire quelque chose que nous savons tous déjà mais qu'on oublie.

On ne voit pas. Les gens, les objets, rien. On voit ce que fait la lumière quand elle se reflète dessus.

Je me suis figée net.

Pas tellement pour cause de révélation technique sur la photo, j'ai passé l'hiver à essayer de mesurer la lumière pour en faire des photos regardables, lumière incidente et lumière réfléchie me sont devenues familières. Au moins il y a quelque chose dans le lot qui réfléchit - pas toujours moi.

Photographier, c'est littéralement dessiner avec la lumière. En faire émerger un morceau de notre vérité intime.

Ce qui m'a attrapée au vol c'est le côté métaphorique de cette phrase.

J'ai l'impression qu'elle parle d'une certaine façon d'être au monde.

Qu'il s'agisse de tisser des liens avec des gens, de considérer une forme de beauté, d'écrire, de photographier, il me semble que, oui, ça me ressemble. Éclairer juste assez pour créer du contraste, la lumière qui met l'ombre en valeur et l'inverse.

Tout le monde sait maintenant que j'ai une fascination pour le toit du bureau mais tout le monde n'a pas remarqué qu'en hiver, j'y cherche les points de lumière qui éclairent la nuit, en été les ombres et nuances qui compensent la brutalité du soleil. J'écris en cachant des informations essentielles à la vue de toutes et tous. Il faut savoir regarder dans les recoins pas éclairés pour savoir ce que je dis vraiment, être dans la bonne résonance, la plupart des gens, même très proches, ne voient pas tout (ça n'est pas un reproche). Parfois une seule personne peut savoir, mais seulement si elle a envie de chercher un peu ce qui n'est pas en pleine lumière.

Bref. Je joue de la lumière pour créer de l'ombre autant que pour admirer son reflet.

Ce qui m'importe, qui m'émeut, qui compte pour moi c'est ce qui se passe quand un peu de lumière frôle les âmes. Dans presque tous les domaines.

Pas forcément le plus confortable quand c'est mon regard qui éclaire. Mais souvent tellement plus vrai que n'importe quel masque.

Une rangée verticale de fenêtres allumées dans un immeuble éteint, à l'heure de la lumière bleue. Devant, le tronc et les branches d'un arbre sans feuilles.

jeudi 22 janvier 2026

L'épique pizza

Lomalarchovitch a, il y a une quinzaine, décrété qu'il ferait une pizza maison, dans le but avoué de devenir le maître de la pizza de notre maison.

Ainsi soit-il.

Il se lance dans un bouquin de recettes, m'écrit une liste d'ingrédients à acheter, fait le marché avec moi, joue un peu longtemps, malgré mes alertes répétées sur le temps nécessaire à faire la pâte, à additionner le temps de levée.

Puis prend un plat trop petit, fout de la farine et de l'eau partout.

Noie ma balance dans un litre d'eau sur le plan de travail.

Avant de constater qu'on n'aura jamais une pizza prête pour le déjeuner.

On se dit que la pizza sera pour le soir et je me débrouille pour qu'on ait à déjeuner.

Il se trouve, à sa décharge, qu'il me restait de la levure fraîche un peu vieille, ce qui la rend rageuse. Entendre, ça monte bien.

L'après-midi, il joue un peu trop longtemps malgré mes alertes répétées sur le temps de réalisation des étapes nécessaires, à ajouter au temps pour cuire la pizza.

Finit par s'attaquer à l'œuvre de sa jeune carrière de pizzaiolo.

J'oublie de lui dire que sa pâte a beaucoup beaucoup beaucoup levé et qu'il peut n'en mettre qu'une partie. Et que le temps de cuisson est corrélé à la quantité de pâte.

Il enfourne.

La pizza cuit.

Le four sonne.

À vue d'œil c'est très très très épais. Pas complètement moche. Ça sent bon.

À la découpe, ça manque clairement de cuisson.

J'essaie de masquer autant que possible mon fou rire.

Je relève les points positifs. Principalement : c'est super, tu as appris plein de choses !

On goûte. Mon fou rire vire au hoquet. C'est vraiment dégueu, la pâte mi-cuite goût levure.

Cro-Mi disparaît aux toilettes et vomit à bruits outranciers.

Je retiens ma nausée.

Lomalarchovitch est déçu, forcément, petit chou. Vexé comme un pou. Je l'encourage, je lui explique qu'on a tous loupé, et qu'on loupe tous encore, que c'est comme ça qu'on retient ce qu'il faut faire et ne pas faire.

Je le laisse digérer sa déception et nous retenterons, ensemble, cette fois. Histoire qu'il puisse voir qu'il a foiré, mais de si peu, que la prochaine sera délicieuse.

Comme dirait son frère : au moins, il sait où est la cuisine.

(Oh putain que cette pizza était immonde.)

L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza.
L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza., janv. 2026

lundi 19 janvier 2026

Le projet

Voilà.

Le projet n'en est plus un, ma partie du travail est achevée.

Six des destinataires sont entrés en possession de leurs cadeaux, deux remis par moi, quatre envoyés par la Poste vers un groupe d'irréductibles - autant que retranchés - amis du bout de la Terre.

Restent deux, impossibles à dater, j'ai hâte. Toujours un peu effrayée de taper "à côté", toujours émue de dire à quelques-uns que c'est chouette, de se connaître.

Et comme je n'en avais pas assez, j'ai fièrement apposé mon sceau sur l'enveloppe des étrennes du gardien.

Pour le moment, Le Projet m'a apporté des flots de douceur, de tas de formes d'amour, à choisir, fabriquer, remettre, mais aussi par les jolis retours des personnes concernées.

Je suis bien contente.

Une sorte de billet de blog manuscrit.

jeudi 15 janvier 2026

Le livre qui me pose des questions à l'oreille

Je ne parle pas souvent de livres ici. Je ne sais pas bien faire ; il y a déjà tant de gens qui le font mal et très peu qui le font bien.

Et puis pour dire quoi ? Recopier la 4e de couverture ? Insulte à votre intelligence, vous la lirez très bien sans moi. Vous parler de l'histoire ? Et vous priver du plaisir de la découvrir ? De tout ce qui se passe dans notre tête quand on découvre un texte et qu'on fait notre partie du boulot, le mettre en image, en sons, en résonnances avec ce qui fait de nous des humains singuliers ? Vous empêcher de le vivre ? Non merci.

Une fois n'est pas coutume. Pendant les premières heures de 2026, j'ai lu un livre dont je ne connaissais que le titre et la date de sortie. Il m'a fait un drôle d'effet. Je l'ai lu vite, très. J'ai souri à un écho lynchien de frontière très perméable entre le "normal" et "l'impossible". Je me suis dit que des tas de gens allaient détester la fin qui n'explique rien. Avis, donc, si vous aimez les livres qui vous prennent par la main, vous font un gros câlin et vous bordent dans votre lit, rien de tel ici.

Ça ne servirait qu'à décevoir, d'ailleurs, le "quoi ?"

Si je peux employer une métaphore hardie (et je peux ; ceci est mon blog), je vais vous parler de trébuchement. L'autre jour en rentrant chez moi j'ai failli me vautrer face contre terre. J'ai trébuché dans le tout petit relief que faisait le bord d'une dalle de béton qui s'est "désalignée" et est maintenant, quoi ? Un centimètre plus haute que sa voisine, à l'endroit où ma semelle épaisse l'a accrochée. On n'en a rien à foutre que ce soit des eaux infiltrées, du froid intense, des sécheresses insupportables un infime tremblement de terre, qui a fait bouger cette dalle. Ça ne change strictement rien au fait que j'ai trébuché. C'est un fait, après j'aurais pu tomber, péter mon nez, mes lunettes et mon appareil photo, ou me rattraper et en être quitte pour une bonne frayeur. Dans les deux cas ça a peu d'intérêt mais c'est pour dire : la cause n'apporte rien à la suite. Si ce n'est que je fais très gaffe chaque fois que je passe là.

Alors qu'est-ce qu'il m'a fait, ce livre, au point que j'ai envie de vous en parler. Il m'a parlé d'humains, de la vie qui, quelle que soit la nature de son obstacle, poursuit son chemin, comme l'eau : parfois infiltrée, jaillissant plus loin, plus tard, parfois paisiblement, parfois en cascade ou en mouvement déchaînés. Il m'a parlé de la paralysie qui nous prend quand on est coincés entre différentes loyautés, celles à d'autres, celles à soi. Des questions que ça pose quand on acte que quelque chose en nous a bougé, qu'une trajectoire s'est légèrement infléchie. Il m'a parlé de chaque jour qu'on vit qui ajoute une trace dont on ne se défera jamais, qui viendrait influencer un peu, moyen, beaucoup, la suite de notre histoire.

Il m'a parlé de la vie sans mode d'emploi. D'amours qui ne peuvent coexister dans la vie telle qu'on l'avait prévue.

Il revient me susurrer des questions à l'oreille, au point que je l'ai relu, hier soir, pour essayer de dompter sa façon d'interférer avec mes pensées, celles d'avant l'avoir lu, celles d'après. Je crois que c'est une tentative qui avait échoué avant même que je ne commence, d'autres questions ont surgi, toutes déployant un faisceau immense de réponses possibles, à ce stade, autant s'en foutre, des réponses.

Il continue à me murmurer des questions. C'est dire qu'il a posé sur moi son empreinte.

(Vous savez me joindre pour me demander la réf, et si vous ne savez pas demandez dans les commentaires.)

Des livres - mais pas celui dont je parle.

mercredi 14 janvier 2026

Le malus banlieue

On me recommande un film à aller voir toutes affaires cessantes, ce qui nous mène à vendredi soir ou samedi.

Je tentais de m'extraire mentalement du cauchemar qu'était mon retour en train hier soir, en cherchant la bonne séance au bon endroit[1].

Certes j'aurais pu me rendre dans un UGC ou MK2 facilement accessible en transports en commun, mais la séance de 10h15 du dimanche matin, en partant à 9h15, bon. J'ai beau être matinale, c'est quand même un peu violent. Ou celle de 18 heures, qui nous met le début du film à 18h15, puis deux heures et demie de film, le temps de s'extraire du cinoche et de se rendre à la station la plus proche, 21 heures, l'heure où les correspondances commencent à s'enchaîner moins bien, retour 22 heures au moins, il y a un tas de contraintes à gérer.

Bref, je me faisais la réflexion qu'on a une sorte de malus banlieue, quand même. Et encore, je suis en petite couronne, j'ai le choix entre un train et un métro pour rentrer chez moi, et même un Noctilien (mais j'ai passé l'âge de ces conneries, bordel).

Dès qu'on veut mettre le nez dehors, boire un verre le soir (on ne boit jamais un seul verre), se jeter dans un cinéma de toute urgence, voir une expo, il y a une logistique qu'il serait dangereux de négliger, faute de terminer la soirée dans une galère sans nom. Ou à payer une fortune à un taxi pour rentrer.

Pendant très longtemps, vivre dans Paris ne me tentait pas plus que ça. La période des enfants, la logistique des courses et des poussettes dans des immeubles forcément trop étroits, les appartements forcément trop petits rapport à mon budget.

Aujourd'hui, j'adorerais pouvoir sortir de chez moi, marcher 5 minutes pour m'engouffrer dans une salle de ciné, ne pas me soucier du retour, il y aura toujours moyen de rentrer à pied, ou en vélo (encore que je ne pratique pas le vélo dans Paris mais c'est une autre histoire).

Évidemment mon budget est encore plus réduit, cette envie a peu de chances de trouver résolution.

On a la vie qu'on a, j'aime mon appartement des quartiers populaires, il est suffisamment vaste pour nous trois, il mériterait d'être refait de fond en comble mais hey, on s'en tape, et ça n'est pas SI loin, vraiment pas.

Mais quand même.

Oui, il existe, ce malus banlieue[2].

Un type à velo descend la rue, le cinéma Le Balzac en arrière plan.

Notes

[1] Et ça va me mener dans ce temple de l'étrangeté qu'est le Balzac, cette institution, aussi bien en termes d'ancienneté de l'établissement qu'au sens : endroit où on met des gens un peu étranges. Comme aux Cinq Caumartin mais encore plus riches et snobs.

[2] Et oui, je sais que les villes de banlieue disposent de cinémas, de programmation culturelle parfois riche et variée. Mais le jour où le cinéma du centre-ville programme ce film, en VO, je mange mon chapeau.

mardi 13 janvier 2026

Lumières d'hiver

Ce matin, quelqu'un s'est pointé juste après moi sur le rooftop. J'étais en train de photographier la tour Eiffel pour ma mère (oui, le matin, c'est comme ça. Certaines photos, je sais au moment où je déclenche pour qui elles sont, dans mon cercle extrêmement restreint de personnes à qui j'envoie un bout de mes photos matinales).

La Tour Eiffel, sobre, ce matin, de la lumière bleue et la lumière d'une partie de mon immeuble en premier plan/

On a parlé quelques minutes, de la lumière qui change tous les jours, des coins d'ombre, des zones planquées qu'on découvre à la faveur d'une fenêtre allumée.

Ça m'a vraiment plu, cet hiver, d'aller traquer la lumière dans le sombre, de jouer avec la lumière bleue, la grise, les aubes flamboyantes, certains jours. J'ai progressé en exposition, j'ai découvert que la bonne façon pour moi de bosser c'est d'utiliser la mesure spot de mon appareil photo (ça dépite beaucoup de gens pour qui c'est une mesure "étrange" mais je ne suis pas à une bizarrerie près). Que parfois j'ai la flemme de corriger le bruit après et qu'on s'en fout.

Je me disais en souriant que j'allais m'emmerder, au printemps.

(Non).

En revanche, j'ai passé la fin d'automne, début d'hiver plus facilement, d'un point de vue physiologique, que d'autres années. Habiter le sombre et l'éclairer ce qu'il faut, voici mon remède secret contre la dépression saisonnière ?

Une rangée de fenêtres allumées, deux en orangé sur les côtés, une plus jaune au centre. On aperçoit une femme en train de se brosser les dents. Des fenêtres allumées sous un ciel un chouïa dramatique. Des points de lumière à perte de vue.

mercredi 7 janvier 2026

Frustrations

Je suis assise sur un petit tas de frustrations.

Aujourd'hui sort Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch.

Nul ne peut ignorer que j'aime beaucoup le travail de Jim Jarmusch, aussi bien au cinéma qu'en musique.

Aujourd'hui est également le mercredi sur deux qui voit mon fils le plus jeune passer l'après-midi et la nuit chez son père.

Je m'voyais déjà[1] aller au bureau aujourd'hui plutôt que demain et me jeter dans le cinéma au lieu de rentrer directement. Me délecter (j'espère) de ce film dès ses premières heures sur les écrans. Me faire plaisir, en somme.

Or, nous sommes en télétravail d'office pour cause de neige. Et mon boss nous a, de toute façon, calé une réunion qui terminera à l'heure du début du film. Fatalitas.

Je vais donc me venger de ma frustration en riant de celle des autres.

Bien souvent, si le film a fait son job, j'émerge d'une séance un peu ailleurs, parfois très émue, à quelques pas du monde réel. Il faut m'ébrouer un peu pour revenir dans la réalité.

Et, grand merci à mes voisins de salle obscure, ce sont souvent les autres spectateurs qui m'aident par des remarques étranges lancées en fin de film.

J'aime particulièrement celles qui surgissent après un film prenant à fin dite ouverte.

Une parenthèse s'impose. Je ne suis pas sûre qu'il existe de fins fermées.

Prenons un exemple dans la fiction avec la fin bien bien "fermée" où l'autrice explique tout, résout tout ou à peu près : Harry Potter. On sent la meuf qui a un sacré problème de contrôle sur son œuvre car les gentils ont leur destin heureux tracé, les moyens leur rédemption, les méchants sont morts ou emprisonnés, les mystères résolus (on se fout un peu de savoir si Harry était dans une transe magique ou mort l'espace d'un instant). On connaît les unions stabilisées, les noms de leurs descendants, les métiers et apparences de chacun. Il n'y a guère que la couleur des charentaises des héros vieillissants qui n'est pas décrite. Or pour moi la question reste posée : comment vit-on un destin fantastique entre 10 et 18 ans et puis pof. Retour à la vie quasi normale ? Sans une trace ? Sans une envie d'en découdre qui chatouille un peu au creux du ventre ? Sans en vouloir toujours plus ? Héros un jour, messieurs et mesdames normalité pour le reste de leur vie ?

Non, ça me paraît impossible. Il y a forcément des aspirations, des traumas résistants, des gratitudes étranges et des rancunes qui viendront parsemer le tortueux chemin de ses personnages. Cette fin semble fermée mais permet surtout à l'autrice de verrouiller des "suites" non autorisées, voilà ce que j'en dis.

À l'inverse, les fins dites ouvertes disent surtout des choses de notre imagination, du bien qu'on veut ou pas aux personnages.

Le rôle de l'art, pour moi, est de poser des questions, pas nécessairement d'y répondre. D'ouvrir une fenêtre, un chemin que je vais emprunter. Or donc si tout n'est pas réglé, je m'en débrouille (je concède que c'est un peu plus compliqué dans la vie, de n'avoir que des questions sans réponses, ou des réponses dont on sent qu'elles ne sont pas "les bonnes" sans qu'on puisse rien y faire).

Parenthèse fermée.

Or donc, aux premières secondes du générique, on entend très souvent les gens s'exclamer de frustration. L'autre jour, la salle applaudissait la fin de Love Me Tender.

Attention, si vous voulez voir ce film et n'avez pas lu le livre, la suite contient un spoiler.

Je vous laisse une dernière chance de vous arrêter là ! Ici. Maintenant. Vraiment, je vous demande de vous arrêter ![2]

Trop tard.

La salle applaudissait et ma voisine de s'exclamer : mais je voulais qu'elle le retrouve, moi !!

En l'occurrence, j'imagine que l'un et l'autre des protagonistes concernés dans la vraie vie sont encore vivants et que rien n'est donc définitif.

Dans la fiction, on sent un renoncement, mais rien n'empêche personne de se dire que paf ! Dix minutes après le clap de fin de la dernière scène, ou juste après la sortie du livre / du film, que sais-je ?, un élément bouleversant s'est produit et bim. Retour de l'être aimé, possibilité de payer en poulets et lapins la consultation.

C'est juste une question d'imagination, de choix, de se raconter la fin d'histoire qui nous fait du bien.

Même réaction à a fin de Les enfants vont bien. Presque mot pour mot (et c'est d'autant plus drôle que j'ai vu les deux films le même jour, l'un après l'autre. Mais mes voisines frustrées n'étaient pas les mêmes personnes.)

Deuxième spoiler alert, si vous n'avez pas vu le film mais avez l'intention de, blablabla, stop.

Je saute une ligne pour vous donner le temps de l'inertie.

C'est bon ?

"Mais je voulais savoir si elle revenait !"

Oui, ils me font rire, les cinéphiles frustrés avec leurs "je voulais".

Ben raconte-toi la suite de l'histoire qui te fait du bien.

Je ne vous raconte même pas les remarques à la fin de Sirat. Putain. Moi en état de sidération avancée et un bon tiers de la salle à faire des remarques improbables. Leur forme à eux de sidération, probablement.

Ils me font rire d'une moquerie un peu acide, mais pleine de tendresse, toutefois.

C'est souvent grâce à eux que je secoue les brumes dans lesquelles le film m'a fait entrer et que je trouve en moi ce qu'il faut pour reprendre le cours de ma vie. Une salle de cinéma : des fauteuils rouges, un écran blanc, le haut de têtes dépassent de quelques sièges.

Notes

[1] Ne me remercie pas pour la chanson dans la tête, c'est cadeau !

[2] Oui, réf de vieux, mais y a-t-il des jeunes qui passent ici ?

lundi 5 janvier 2026

Les pas mouchoirs en papier

Sur la longue liste des défauts qu'on trouve aux mères, j'en ai un majeur : je n'ai jamais de mouchoirs, ni en papier, ni en tissu, sur moi. Ou, quand j'en ai, ils disparaissent en un clin d'œil, un peu comme l'argent liquide (j'en ai, j'en ai plus : où est-il passé ?) pour revenir à ma situation naturelle : pas de mouchoirs[1].

Et puis je me suis porté la poisse. J'ai prononcé les mots fatidiques : je ne pleure pas beaucoup dans la vie. Le lendemain (et c'est vraiment le lendemain que ça a commencé), il se trouve que j'ai commencé à pleurer beaucoup plus souvent dans la vie.

Malheureusement pas parce que je suis entrée dans un bain de larmes heureuses comme le gars Éluard.

La poisse.

Toujours sans mouchoirs.

Alors j'ai pris l'habitude de ramasser et d'entasser au fond de mes poches des serviettes en papier, des feuilles de sopalin.

Ça permet de tendre, sans un mot, de quoi se moucher et se retaper le maquillage à une dame en larmes en face de moi, dans le métro.

De dépanner une vieille dame dans les toilettes du ciné, parce qu'il y avait bien du papier toilette, mais avantageusement (non) coincé à l'intérieur du distributeur.

Vous voyez la suite venir, je n'ai donc jamais quoi que ce soit sur moi au moment où ces foutues larmes décident de sortir de mes yeux pour aller se promener le long de mes joues.

Peut-être qu'un jour je n'en aurai plus besoin et que ça fera apparaître par miracle des mouchoirs, ou autres succédanés, dans mes poches ?

Le poème "Ordre et désordre de l'amour" de Paul Eluard

Note

[1] Oui mais un jour j'ai été victime d'une absence de mouchoirs parce que je les avais filés à mon écrivain irlandais vivant préféré et ça, c'est la classe totale.

vendredi 2 janvier 2026

C'est ainsi que le sceau fut

(Il est 17h27 et je regarde le ciel orange et gris, la nuit n'a pas encore complètement gagné. Ça ne décolle pas complètement le blues qui me tient pour aucune raison précise, mais c'est beau, alors je prends une minute pour regarder).

Je parlais l'autre jour d'un cadeau que je me suis fait ; il est depuis quelques jours en ma possession, l'heure de la révélation a sonné.

J'avais déjà eu le grand plaisir de faire faire un cadeau par Alain et le plaisir des échanges au moment de la création du sceau en question m'avait réjouie. Plaisir d'offrir doublé, donc.

Mais aussi envie d'en avoir un à moi.

Alors quand il a enfin fini par récupérer les pierres idoines, je me suis lancée.

On se connaît depuis longtemps, avec Alain, mais pas encore très bien. Je lui ai donc suggéré d'enquêter sur les terres Bigoudènes, afin de voir si certaines Drama Kouigns de notre connaissance, en l'occurrence Kozlika et Alana n'auraient pas quelques idées à lui souffler pour les caractères qui formeraient, non pas ma signature, mais mon sceau.

Et c'est ainsi que le sceau fut. Et que mes entraînements ont commencé.

Mes premiers essais

Je copie-colle ici le message d'Alain, qui est bien sûr cordialement invité à préciser, expliquer et toutes ces sortes de choses :

Dans la colonne de droite, c’est le mot « soleil » ou « lumière du soleil » 陽光. Dans la colonne de gauche, c’est « soleil joyeux » 樂的太陽.

(Et on voit qui sont les vraies amies pour me trouver quelque rapport avec la luminosité ces derniers mois, mais c'est sans doute pour ça que je les aime tant).

Dûment briefée par mon mentor ès sceaux, je me suis portée acquéreuse via les plus sombres canaux des internets de la pâte de qualité qui irait bien (et dont l'odeur est effectivement évocatrice !). Et le fameux projet avance.

De la pâte à sceaux qui sent le patchoulis.

Du papier à lettre avec mon écriture dessus, et un sceau sous la signature.

D'ailleurs le ciel est d'un bleu vert orangé surréaliste et il fera nuit bientôt, j'ai encore quelques pages d'écriture à produire, je file, j'ai du travail.