mercredi 15 juillet 2026
Lupin, désastre, incongruïté
Les chats sont ravis de m'avoir à la maison presque en continu, depuis la semaine dernière. Ils vivent à moins d'un mètre de moi l'essentiel de la journée. Maïa ne m'en veut même pas de notre chute, pas en apparence, du moins. ObiWan fabrique du poil en continu et me laisse presque dénouer ses dreadlocks.
Une chose manque à leur vie, cependant. Pendant des semaines les sacs de transports étaient dans ma chambre, grand ouverts - et bonne chance pour faire entrer Maïa dedans la prochaine fois qu'il faudra, leur mémoire est diabolique. Pour leur montrer tout l'agrément à entrer dedans, je jetais, comme si de rien n'était, quelques friandises chaque jour, gourmandises qu'ils avaient tôt fait d'avaler sans jamais mettre plus d'une patte et un museau dans le piège.
Les sacs sont rangés et les friandises moins quotidiennes.
Pour pallier mon manque de générosité, les chats se transforment donc en voleurs habiles. Car - leur mémoire est diabolique - ils savent parfaitement que dans le "tiroir" de ma table de chevet[1] se trouve une planque à friandises, ce tiroir était un de ces trucs en tissus, ils savent tout à fait l'ouvrir. Pas grave, me disais-je l'autre nuit dans un demi sommeil, ils ne savent pas ouvrir les sachets... et n'en ont pas besoin, leurs griffes lacérant parfaitement l'emballage.
J'ai donc deux chats qui se prennent pour Arsène Lupin, et un sachet de friandises qui s'est réparti dans la laine qui se trouvait dans une boîte, dessous, boîte qu'ils se sont débrouillé pour "ouvrir" un peu, des fois que j'aurais planqué des trucs dedans. Maintenant, c'est le cas.
L'intelligence du chat est concentrée sur la bouffe et la sécurité. Et la bouffe.
(ObiWan me fixe de ses yeux ambre, pendant que j'écris. Je lui dis "Viens là, Bibi" en tapotant la place à côté de moi. Il me fait attendre, deux, trois secondes, puis arrive comme par hasard et s'installe contre moi de tout son long. Ok, je suis peut-être un peu médisante.)
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Si je remonte le fil, je crois que le premier signe de changement qu'on ne pouvait pas ignorer, c'est l'incendie qui a ravagé l'endroit où habite mon frère en 2021.
J'ai passé tous les étés de ma vie (sauf un) dans le Var. J'ai été éduquée au risque d'incendie, on ne faisait pas de barbecue, les fumeurs devaient être ultra vigilants avec leurs mégots (jamais jetés dehors, encore moins depuis la fenêtre ouverte d'une voiture). À ce qu'on devait faire si ça se produisait (c'est comme ça que je sais qu'on apporte les tuyaux d'arrosage dans la maison avant de s'y enfermer). J'ai un souvenir tenace de cauchemar où j'avais 6 ou 7 ans et je devais descendre mon frère, en conduisant la voiture de mon père (cet objet sacré entre tous) à la plage. Ce qui est complètement con vu qu'elle est à moins de 200 mètres de la maison.
Bref, des incendies, en été, j'en ai connu toute ma vie. Ça fait peur.
Mais celui-là, ce feu qui sautait, que les pompiers n'arrivaient pas à dompter, encore moins à éteindre, il faisait encore plus peur parce qu'il ne se conduisait pas comme d'habitude.
Ce mois d'août 2021, mon frère a débarqué dans son camion avec sa femme, ses deux enfants, ses quatre chiens et ses deux chèvres. On s'est débrouillés, la maison était ratapleine, avec mes parents, leur chienne, nous cinq, à l'époque.
Pendant qu'on ne pouvait rien faire, que mon frère et mon ex-belle-sœur se rongeaient d'inquiétude pour leur maison (leur terrain a sérieusement brûlé et le feu est passé plusieurs fois à proximité dangereuse de la baraque), je tentais d'occuper les mômes, les divertir aussi de leur inquiétude, pour les petits évacués, on a passé du temps dans la mer à rire et chahuter. Sur la plage, on sentait le feu, le ciel était voilé de fumée, les canadairs passaient. Sous le regard absent, indifférent, des bronzeurs professionnels. On ne va quand même pas se gâcher les vacances, on a payé. Ce ne sont pas quelques milliers d'hectares, une faune entière dévastée qui vont nous faire bouder notre bon plaisir, quand même.
Moukmouk me le disait à l'époque, que ces "super-feux" étaient liés au réchauffement climatique. Et bon, je l'ai mal entendu. Parce que oui, on a toujours eu des feux dans la région. Mais pas des comme ça.
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Cet été je pense à lui très fort.
Il avait raison, bien sûr.
Cet été marque un point de non-retour, il me semble. Un endroit à partir duquel il est impossible de se dire "non mais ça va" ou "il a toujours fait chaud en été".
Trois canicules en un mois et demi, il reste un demi juillet, août, peut-être encore septembre. L'été n'est plus vacances mais menace. La chaleur est menaçante. Les humains meurent, les animaux aussi. Fontainebleau flambe (et que l'origine soit humaine ne change rien à l'affaire, la sécheresse, la chaleur le rendent difficilement "fixable".
On a chaud comme jamais et pourtant, on refuse l'idée que ça n'est que le début.
On se réjouit des températures qui baissent un peu. On ne fera pas le lien, cet hiver, quand les légumes, la viande, les œufs, seront chers. Y a qu'à manger moins de viande, les saints vertueux nous feront la leçon. Mais qui ne mange pas déjà moins de viande ? Qui a encore le luxe d'en manger tous les jours, comme ça se pratiquait dans mon enfance ? Les mêmes que ceux qui, jusqu'au bout, auront les moyens de retarder leur échéance personnelle...
Je ne suis pas taillée pour ce monde où chacun se dit qu'il est moins pire que le voisin, qu'il fait déjà au mieux sans sacrifier ce qui compte pour lui. Ça va être un carnage. Non. Le carnage a déjà commencé. Les plus fragiles, les plus solitaires, encaissent déjà.
Les plus militants ironisent sur l'éco terrorisme, les moins engagés se plongent dans le déni.
Et personne ou si peu ne compte sur un tout petit peu de courage, de solidarité et d'humanité pour s'entraider. Essayer de tenir, au mieux. D'inventer. D'être un peu mieux que notre version quotidienne pour faire face à ce qui nous dépasse.
"Personne ne veut voir parce que ça fait peur."
J'ai écrit ça l'autre jour, dans une conversation.
Oui, ça fait peur. Changer de quotidien, vraiment. Crever de chaud, et de ses conséquences. Ne pas savoir si nos enfants, nos petits-enfants auront la même espérance de vie que nous, ou que les boomers qui nous précédent. Le confort, ça c'est réglé, ils ne l'auront pas.
Je désespère, je me sens inutile, impuissante et seule. Si peu de voix en écho.
Le combat des présidentielles et les "de gauche pour de vrai" contre les "de gauche pour de faux" a déjà commencé, personne ne gagne, dans ces duels, jamais.
Désastreux monde. Et toute sa beauté, naturelle ou créée, qui va disparaître avec nous.
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Il faut vivre, malgré, tout.
J'ai investi quelques dizaines d'euros pour poser du film anti-chaleur sur les fenêtres de ma cuisine, qui n'a pas de volets. La vague de chaleur précédente, on pouvait à peine y entrer, ce côté de l'appartement est exposé Nord-Est et le soleil y tape dès les petites heures du matin.
Oui, ça fonctionne, il n'y a plus cet effet four en entrant (et la porte est à la cave, donc c'est un four communiquant), la température est restée sous 29 tout le long de ces jours de chaud, même quand il faisait 36 ou 37 dehors.
Du coup, de l'extérieur, on ne voit plus, fenêtres fermées, l'intérieur de la cuisine. J'habite au 9e donc le passage est réduit, et je me promène à poil sans trop penser à la tour d'en face, de toute façon.
Mais.
Ce matin, je me suis levée juste avant le soleil.
Les fenêtres étaient ouvertes toute la nuit, pour faire entrer le frais, et du couloir j'ai vu du reflet joli sur le film. Alors je suis allée chercher mon appareil photo, juste vêtue de ma coudière, de ma genouillère et de ma chevillière, pour essayer d'en faire un truc.
(Il en existe deux versions, mais ma préférée a servi de "bonjour" pour un préféré, désolée).
Ça n'est pas parce qu'on se frotte à ce qui fait peur qu'il n'existe plus de joli.
Note
[1] Ma table de chevet est une colonne Ikea posée sur le côté, j'ai donc 1,80 m linéaire de place pour ma pile à lire, et des tiroirs pour du bazar en quantité.



