Il y a un peu plus de 20 ans, j'ai commencé à raconter n'importe quoi sur les blogs et j'y ai fait une découverte majeure. Des gens. Plein de gens. Avec qui on pense / se comporte / ressent suffisamment pareil pour se sentir en tribu.
Il faut dire qu'auparavant, je me sentais un peu isolée, à part mon amie d'enfance et celle de la fac, toujours un peu cinquième roue du carrosse, pas la plus indispensable du lot.
Et là, ces gens. Qui comprenaient ce que je disais, qui fonctionnaient selon des mouvements compatibles.
C'est ainsi qu'est né mon cercle d'amis, pour la plupart de plus de vingt ans, maintenant.
Tous neuroatypiques as fuck, je le crains bien, hyper, dys et compagnie, même si on est nés à une époque où ce mot n'existait pas et où on était priés de se conformer, merci, bisous.
Il en est une parmi nous qui jure qu'elle est la seule "normale" au milieu de cette tribu de freaks. Ne la croyez pas. (Elle est facile à reconnaître, c'est celle qui s'endort au milieu de 15 bavards, enroulée dans 4 plaids par 18 degrés).
À les fréquenter, j'en ai oublié le décalage, je me suis fabriqué un monde où les gens se comprenaient bon an mal an, et quand ils ne se comprenaient pas, en discutaient. Ça fonctionne pas mal.
Ces derniers temps, je suis brutalement ramenée au sol, j'habite plusieurs heures par jour dans un monde où les repères intellectuels ou culturels sont très différents des miens. Vraiment très.
Alors je fais ce que je peux pour que ça se passe bien aux heures ouvrables mais c'est un peu compliqué à gérer, parfois (et pas vraiment à double sens, surtout.)
Alors je pense à ceux qui comprennent. La tribu des internets, celles et ceux qui m'entourent et avec qui tout est tellement plus intéressant.
Ma tribu, du web ou d'ailleurs, points de lumière dans le froid environnant.
Je suis passée devant cet endroit des centaines de fois, et puis samedi, en sortant du ciné avec Lomalarchovitch[1], j'ai levé le nez et...
(Est-ce qu'on lit encore Un sac de billes dans les collèges ? Je n'ai pas l'impression, en tout cas pas à en juger par les livres "au programme" achetés pour mes enfants.)
Et donc, après quelques recherches et vérifications, il s'agirait bien de l'enseigne de l'un des salons de la famille Joffo, comme dans Joseph Joffo, pas le salon historique qu'il évoque dans le livre, mais tout de même.
Comment se fait-il que je ne l'ai jamais vue avant ?
Quoi qu'il en soit, j'ai fait une découverte dingue (comprendre : tout le monde doit être au courant sauf moi).
Il se trouve que Un sac de billes et quelques suivants semblent avoir été (ré)écrits (a priori on dit remanié pour être poli), d'après les récits de Joseph Joffo par... Claude Klotz, alias Patrick Cauvin, alias l'écrivain majeur de ma fin d'enfance, début d'adolescence, vers qui je reviens encore parfois, juste pour le plaisir.
Il faut dire qu’en dehors d’écrire délicieusement bien des histoires qui m’ont plu, il savait écrire les pensées et mots des enfants comme personne, pour le plus grand bonheur de la jeune lectrice que j’étais. Il avait aussi des personnages féminins forts, dotés de personnalités, de volonté, de noirceur autant que de tendresse, d’humour et de résolution. Des femmes à qui la toute jeune moi aimait s’identifier.
J'ai donc repris Un sac de billes, Joffo remercie son ami écrivain Klotz[2], on le cite sur tout Internet pour son "aide", mais oui, ça saute aux yeux, il est là derrière chaque mot, on le sent, un peu retenu, comme pour ne pas se trahir ou dévoyer le récit original (il avait déjà publié mais pas encore ses "romans-Cauvin"[3]), mais lui, tellement.
Vous pouvez donc rire, tous ceux qui savaient, de mon inculture, je me vautre dans ce nouveau savoir avec joie : je n'ai pas l'impression de relire un récit de mon enfance, mais de découvrir un inédit, le temps de quelques trajets de métro.
Notes
[1] Je l'ai emmené voir "La petite cuisine de Mehdi" en espérant faire chuter sous 80 ans la moyenne d'âge des clients du cinéma.
[2] Il faut dire, ils avaient le même âge, gamins de la guerre, ils habitaient, adultes, le même coin de Paris (L'idée que l'un ait pu être le coiffeur de l'autre me fait rire au vu de sa calvitie, mais je suis le fruit de blagues multigénérationnelles sur le fait de couper "son cheveu" ou de se laver les cheveux à l'éponge, on a la famille qu'on peut).
[3] Et d'ailleurs, en écrivant ce billet je me dis que c'est pour ça que je n'ai pas percuté : quand j'ai lu Joffo, je connaissais Cauvin mais pas Klotz et je n'y suis pas revenue après.
Il y a quelque temps que je n'arrive même plus à dater, j'ai décidé qu'il y aurait une photo par billet. Issue de mes stocks persos, de préférence, on n'est jamais si bien servis que par soi-même (enfin surtout pour ne pas avoir à me soucier de questions de droits).
Parfois le lien avec le billet (m')est évident, parfois plus ténu ou compréhensible par moi seule.
Et puis est venu le couvent et assez vite l'envie d'ajouter à l'image une illustration musicale. Qui a fini par s'étendre ici aussi.
Souvent j'ai, dès l'écriture, l'idée de la photo et/ou de la chanson, à d'autres moments rien du tout et ça devient une recherche acharnée dans ma bibliothèque d'images et mes playlists préférées.
Je ne sais pas dans quelle mesure ça intéresse la douzaine de personnes qui passent ici, ni même si vous y trouvez un sens ; pour moi c'est vraiment quelque chose qui est devenu un "objet" complet à trois dimensions, mes mots, mes images, la musique d'un(e) autre.
Bon. Il se trouve qu'avec le temps qui passe, les billets qui clignotent, disparaissent, reparaissent ou pas, j'oublie parfois ce que j'ai mis.
J'aurais dû faire un index ; il est trop tard maintenant pour ne pas voir ça comme une corvée monumentalement chiante. Tant pis. Doublons il y aura et tout le monde va y survivre. Enfin vous. Et moi aussi.
Ça restera très moi, un peu chaotique, beaucoup bordélique mais choisi avec le cœur.
C'est fou, avec Laurent, on s'est vus moins d'une demi douzaine de fois, je pense, et pourtant c'est "mon vieux copain", quelqu'un avec qui une forme vive d'affection s'est installée (de ma part au moins !) aux tout premiers regards. Le pauvre, depuis, il subit.
Curieusement, je le vois presque plus souvent depuis qu'il est Marseillais, lors de ses passages parisiens que quand nous vivions à quelques kilomètres l'un de l'autre. Il faut que je lui rende la visite éclair, d'ailleurs.
La journée est tombée en place autour de notre déjeuner, comme par enchantement. Un marché matinal, le trajet, 5 minutes d'avance, pile le temps d'un tour de pâté de maison.
J'ai vu de jolies rues, des parisiens parisianer et des touristes tourister, un lampadaire au cœur fendu que j'ai tout de suite adopté.
Et puis ma boucle bouclée, on s'est retrouvés, face à face dans la rue et on s'est tombés dans les bras devant notre point de rendez-vous. Et c'est bon, cette chaleur d'un humain aux yeux pétillants.
Ceux d'entre vous qui suivent son blog savent qu'on est tombés tous les deux sous le charme de ce restaurant, de sa patronne (qui porte un très beau prénom !), de son équipe, de sa cuisine, simple, divine. On s'y est régalés en devisant, on a échangé des suggestions de lecture, plaisanté avec le serveur, parlé de vins et de pourquoi on aime l'appeler par son appellation plutôt que son cépage (ce Chablis était parfait), contrairement aux Américains (ça rappelle où on en a bu la première fois, ou avec les gens qu'on aime, souvent).
Quoi qu'il en soit, tout était savoureux, le contenu des assiettes, le regard des convives, les sourires du personnel. La mousse au chocolat était à se damner.
Nous avons donc, en toute logique, décidé d'en faire notre cantine.
J'aime cette aptitude aux petits bonheurs qu'on partage, l'œil pour aller chercher la minuscule étincelle de joie, le petit bonheur, l'attraper au vol, le faire virevolter, le partager si on peut et s'en réjouir.
Et puis nos chemins se sont séparés ; je me suis un peu trompée de film mais je suis rentrée heureuse, quand même, encore portée par l'écho de nos sourires.
Il y a plein de concerts que je vais voir seule, il y a quelque chose de chouette à ne devoir prêter attention qu'à soi, ce qu'on vit, ressent (et, quand on fréquente la fosse, ne pas devoir veiller à ne pas perdre l'autre). D'autres pour lesquels j'ai envie de partager.
J'ai découvert Last Train grâce au Flow de Deezer qui m'a calé un jour "The Big Picture" dans les oreilles, adopté en une seconde, et lorsque leurs concerts au Trianon ont été annoncés, j'ai pris directement deux places. Je les avais aperçus cet été à Rock en Seine, sous un cagnard épouvantable, j'avais fini par les écouter de loin et à l'ombre, sachant qu'on se retrouverait en décembre. Ce qui fut fait.
Comme ce groupe, c'est une histoire de copains de collège qui font de la musique ensemble, jusqu'à bien après le collège, ça fonctionnait bien l'idée d'y aller avec quelqu'un. Deux places, donc, cette fois.
Pour aller écouter un groupe alsacien, j'ai tout naturellement embarqué une amie lorraine, avec qui nous avons un lourd passif de troll inter-régional. Elle fait partie des rares qui ne trouvent pas que ça devrait faire du bien de parler même quand on n'a pas envie de parler. Elle a cette capacité folle de prendre l'ici et le maintenant et faire avec le flot. Présence discrète mais solide et fidèle.
Elle a également un talent immense pour débarquer avec une bouteille de vin et une quantité déraisonnable de fromages délicieux.
Bref, elle est parfaitement indispensable à l'existence.
Nous étions donc là à papoter en sirotant nos pintes de bière (interdit de les poser sur le rebord, paraît-il, mais comment verse-t-on un demi litre de bière sur une demi douzaine d'innocents, alors ??) Je lui disais qu'après mon expérience de cet été, l'idée d'être assise, à l'abri de la foule très en forme, me semblait raisonnable. La suite m'a donné raison. Papotages, mises à jour de nos actualités respectives et autres joyeusetés en attendant la musique.
Quand tout soudain, ne se préoccupant aucunement de l'urgence de notre bitchage sur une ancienne boss commune, noir dans la salle, silence, Saint Agnes entre en scène.
Vous me connaissez, quand une meuf rageuse lâche un peu d'énergie sur scène, il est rare que je proteste.
(Disclaimer, mon appareil n'est pas fait DU TOUT pour de la photo de concert. Mais on n'entre plus dans les salles de concert avec un appareil fait pour sans accréditation, alors c'est l'occasion pour moi de le pousser un peu dans ses limites. Ne vous attendez donc pas à des miracles, y a du bruit, l'autofocus ramait comme un pou, et, spoiler alert, la batterie m'a lâchée deux minutes avant la fin de la longue dernière chanson, la vacherie.)
Saint Agnes au Trianon de Paris le 4 décembre 2025
De quoi nous mettre de bonne humeur.
Interlude : celles et ceux qui voient ce que j'ai pris en photo, presque comme un secret qui venait de se produire au milieu de la foule, je leur réserve un battement de mon coeur.
Changement de bières, ravito en chips (encore un soir de dîner équilibré), et c'est parti pour Last Train.
Ils ont joué 1 heure 45, ça m'a semblé durer un quart d'heure.
Devant un public pour le meilleur et le pire, bavard, désinhibé, parfois un peu trop. Agité, aussi, du pogo au circle pit, ça bougeait en bas. Bien contente de notre place au balcon. Sous les remarques enthousiastes des plus euh.. bavards, donc. (Je ne voudrais pas irriter les foules avec des préjugés régionaux, mais nous sommes l'une et l'autre persuadée que ces gens étaient alsaciens. Bref).
Ils m'ont rappelé pourquoi j'étais tombée amoureuse du rock, quand j'avais l'âge où ils se sont mis à en jouer ensemble, ces petits gars. On les imagine facilement, minots, à imiter leurs idoles, plus aboutis maintenant, références bien digérées, gros potentiel encore à venir. Jeunes gens émerveillés de vivre leur rêve. À mêler les codes des héros musiciens et l'attention des gentils gars ravis de nous faire passer un bon moment. Leur plaisir à jouer sur scène est émouvant (rappelons que c'était leur premier Trianon, le Zénith les attend dans quelques semaines) autant que contagieux.
Non seulement c'était bien, mais ils m'ont rappelé le bonheur de faire partie de cette tribu rebelle, gueularde, qui aime la musique bruyante, porte des bottillons en cuir à grosses semelles avec lesquels on écrase les orteils délicats de vos convenances, aime se mouvoir dans la noirceur sans s'excuser. Et on emmerde avec joie pour ceux que ça contrarie. (Oui, ma misanthropie va bien, merci).
Comme la maison est généreuse, j'ai le plaisir de partager avec vous la chanson d'ouverture (Home) et de fin de concert (The Big Picture), malencontreusement coupée par ma batterie - mais vous avez les remerciements au début pour vous consoler (et consoler à quel point ces bad boys sont choupinoux).
Y a même du bon commentaire du public dans les deux, voyez, comme on vous gâte !
Home de Last TrainThe Big Picture de Last Train
Il y a une constante dans ma vie, c'est que les très bons concerts sont suivis de retours foireux, on a poireauté une heure pendant que des taxis nous ghostaient les uns après les autres. Il paraît que ça ne paye pas assez de ramener des jeunes (ou moins) filles dans leurs banlieues.
Mais on a dit des conneries, on était ensemble (avec une majeure envie de faire pipi) et ça, c'était le plus important, j'ai entendu le son de mon rire pour la première fois depuis longtemps et je l'ai salué comme un vieux copain perdu de vue.