Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

lundi 18 mai 2026

Le sauvetage à la librairie

Vendredi dernier, en avance pour un déjeuner[1], j'ai enfin pu entrer dans un lieu qui me faisait baver d'extase mais était toujours fermé lors de mes passages : la librairie qui est pile à la sortie du métro Place de Clichy.

J'y repère vite plusieurs livres qui me font envie encore plus que les autres mais me retiens encore pour quelques minutes. Petite visite au premier étage quand un bruit d'eau attire mon attention. Curieuse idée, me dis-je in petto, de mettre une fontaine dans une librairie, le mélange des genres est un peu contre-intuitif (c'est une pensée qui traverse souvent les gens lecteurs de livres nageurs, cette espèce qui tombe de vos mains vers l'intérieur -plein- d'une baignoire).

Du coin de l'œil, la réalité me rattrape. Un pilier qui va du sol au plafond, creusé de niches peuplées de beaux livres, ruisselle littéralement. Je hèle une dame assise face à un ordinateur à quelques mètres, lui signale la grosse fuite et lui propose de l'aide pour mettre à l'abri les bouquins en danger. J'attrape un autre client du rayon et nous organisons une chaîne humaine pour mettre les précieux au sec.

L'eau s'arrête aussi subitement qu'elle a commencé, à l'étage en dessous, une énorme flaque, et ma nouvelle copine manutentionnaire de s'exclamer "heureusement que la dame était là" en parcourant le magasin dans tous ses coins (merci, vous en auriez fait de même et toutes ces sortes de choses).

Et puis ? Il y avait des livres à sauver, alors j'ai pris une petite moisson.

Je suis passée en caisse en me disant "foutue pour foutue, je crèverai d'une faim que je tromperai en lisant" (ou à peu près).

Pour celles et ceux qui croient que dans la vie on "mérite" ou pas, que c'est "juste ou injuste", sachez qu'on m'a offert, pour ma peine, un catalogue promotionnel des prochains poche à paraître.

Ruinée, je suis allée prendre des photos dans le quartier avant mon déjeuner avec Orpheus et ma rencontre avec Odette à Roulette.

Des livres sur une table de restaurant.

Note

[1] La faute à IDF Mobilités qui m'annonçait des problèmes apocalyptiques sur la 13 alors que rien du tout

lundi 11 mai 2026

Transmission

Je n'ai pas tellement poussé mes mômes vers les choses que j'aime. Je ne les en ai pas coupés non plus de ça : mes [1] livres leurs sont accessibles depuis toujours, je les emmène dans des expos depuis leur plus jeune âge. Ils écoutent ce qui passe sur mes enceintes, j'aime bien quand Owen salue ma sélection de vieux CD ou s'arrête dans la cuisine pour choper au passage le titre qui passe à ce moment.

Disons que je transmets par imprégnation douce plus que par cours théorique. Pourtant, j'aime ça et je suis, je crois, assez pédagogue. Mais au fond, quand on transmet, est-ce que ça n'est pas pour réparer un peu de soi ? Pour créer quelque chose qu'on n'a pas eu ?

Je n'ai pas de bons souvenirs de ce qu'on m'a fourré dans le crâne de force. J'ai aimé ce qui m'est venu parce que j'étais libre d'apprécier ou pas, à mon rythme, à ma façon.

Donc, ils lisent. Très peu selon moi, beaucoup selon leurs enseignants. Soit.

Ils écoutent de la musique, l'un et l'autre.

Cro-Mi dessine, a un attrait pour la peinture. Lomalarchovitch adore Brancusi, il réagit de façon intéressante (quand il ne fait pas le pré ado décérébré) face à ce qu'on lui montre. Ses profs d'art plastique saluent sa culture (démarrage d'un cours sur Niki de Saint Phalle, mon fiston de caser la fontaine Stravinsky, bim, grand succès. Mais c'est terrible, quand on y pense, on vit à 13 minutes en train de Paris et la plupart de ses camarades n'y vont jamais.)

Pour le ciné, j'ai pensé que c'était loupé. Ni l'un ni l'autre n'aimaient y aller, pour des raisons différentes, quand ils étaient petits. Cro-Mi n'aime que les grosses productions américaines, j'ai tenté Almodovar, bof, il était enragé en sortant de Yannick, bon.

Lomalarchovitch a basculé avec Le comte de Monte Cristo, il l'a tellement aimé qu'il a emmené son père le voir dans la foulée. Il a goûté et approuvé Gondry, et, de plus en plus, je l'emmène voir des films pas particulièrement faits pour les enfants. Quand il aime vraiment beaucoup, il traîne son père sur mes traces, dans "mon" ciné, pour revoir ce qu'on a aimé ensemble (Plus fort que moi et un kebab, récemment). Il y a 15 jours il a voulu tester le "double ciné" cher au cœur de sa mère. Et adoré (bon, l'occasion de se faire payer de la junk food entre deux séances ne doit pas jouer contre le concept). On a calculé rapidement, et considéré qu'il est plus intéressant de passer à la carte illimitée pour deux que de continuer à acheter ses places, même à tarif réduit.

Nous voilà partis pour des aventures cinématographiques – avec débat sur la note à attribuer, distinction entre bon film et grand film à l'appui, relativisation de l'un en fonction de l'autre. On va bien s'amuser.

Une salle de cinéma, quelques sièges vides et un écran sur lesquels des visages sont projetés (apeurés ? inquiets ? surpris ?)

Note

[1] Je dis "mes" car les apports de leurs pères au contenu des étagères était maigres.

mardi 5 mai 2026

Parentalité : le grand malentendu

J'ai l'impression qu'il y a un énorme malentendu sur la notion de parentalité.

Le but du jeu, c'est quand même d'accompagner de jeunes êtres vers l'autonomie.

Or, plein d'enfants, dont les miens, pensent qu'ils ont gagné un service VIP 24/7 pour en faire le moins possible.

Ce qui me surprend toujours un peu, c'est que, visiblement, un certain nombre de parents sont d'accord avec leurs enfants et considèrent que leur rôle est de leur faciliter la vie au maximum et ce jusqu'à leur mort. Ils appellent ça de l'amour. Je m'interroge sur le fait que c'est une énorme terreur de perdre l'amour de leurs enfants en refusant de se soumettre à leur bon vouloir, mais mettons que je sois de mauvaise foi.

Alors on est d'accord, il y a toute une période où on fait à leur place parce qu'ils n'ont pas les capacités physiques ou intellectuelles de le faire. Ou pas la maturité nécessaire pour décider.

Mais ces capacités ne vont pas leur tomber toutes cuites dans le bec à 18 ans. Il faut donc bien, à un moment, leur apprendre.

À remplir un lave-vaisselle ou un lave-linge, le faire fonctionner, le vider, à se préparer le matin, à ramasser ce crétin d'aspirateur robot en carafe au milieu du couloir pour le remettre sur sa base, à se faire cuire des pâtes, à se couper les ongles quand c'est nécessaire, etc.

Et je vois bien, des mères, souvent, triomphantes à l'idée que nulle femme ne traitera mieux leur progéniture qu'elles-mêmes. Ou qui flippent à l'idée qu'une fois l'enfant parti, il l'oubliera totalement, peut-être. Moi je pense à mes futurs beaux-enfants et je n'ai pas très envie de devoir leur expliquer pourquoi Cro-Mi ou Lomalarchovitch ne savent toujours pas se servir d'une éponge à 52 ans.

Je suis consciente de mon environnement. Je vois qu'ils savent l'un et l'autre vider le lave-vaisselle (mais pas spontanément), qu'ils font l'un et l'autre un repas par semaine, que Cro-Mi gère son linge depuis des années, que Lomalarchovitch prend conscience de l'intérêt de ranger sa chambre une fois par semaine.

Ce qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre compris, c'est que nous vivons ensemble et qu'il n'y a aucune raison pour laquelle ils sont exemptés de : transférer le contenu du lave-linge dans le sèche-linge même si le linge présent dans ladite machine ne les concerne pas, ranger les casseroles que quelqu'un d'autre a nettoyées, juste pour que la place soit dispo pour le prochain batch, enfin tout ce qui relève du collectif.

Dimanche, je les ai donc convoqués pour La Grande Conversation. Enfin, ils étaient déjà assis à mes côtés.

Je leur ai donc expliqué qu'ils étaient arrivés à ce stade de leur vie où ils sont l'un et l'autre (l'un certain, pour l'autre, c'est un débat, le plus grand étant à mon avis le plus petit) plus grands que moi, aussi forts. Que leurs gros cerveaux fonctionnaient suffisamment bien pour ces tâches dont la seule valeur ajoutée est de faciliter la vie de l'ensemble des habitants de la maison. Et que donc, en tant qu'habitants, ils étaient priés de ne pas s'occuper seulement de leurs tâches de base mais de participer au même titre que moi à la vie du groupe (mise à jour de la liste des courses, rotation de la vaisselle calée sur le besoin réel et pas leur espace de cerveau disponible, remplissage des bouteilles d'eau vidées pendant le repas avant de les remettre au frigo, ramassage des vomitos des chats, remplacement du PQ, etc.) Que j'étais leur mère, être pensant et aspirant à être non seulement considérée comme un humain, mais aussi à faire autre chose que de la logistique domestique.

Et qu'à la différence de clients d'un hôtel, ils étaient tenus de participer à la vie de la communauté.

L'un a regardé le vide d'un air de poisson mort, signe clair chez lui qu'il ne se sent pas du tout concerné.

L'autre m'a répondu : mais les clients d'hôtel aussi vivent en communauté.

(À quoi j'ai répondu : tais-toi, petit con.)

Rarissime photo de moi avec mes deux enfants. Un jour ils ont été vaguement mignons le temps d'un cliché. Pas de bol, je venais d'accoucher. Bref.

dimanche 3 mai 2026

Les gens (d'avril)

Il a été compliqué à sortir, ce billet, d'abord parce qu'il y a dedans quelques photos prises au smartphone et je trouve qu'elles sont assez dégueu, en qualité, en couleurs. Et puis j'avais ma sélection, avec ses qualités et ses défauts, mais du mal à trouver le fil rouge.

C'est assez frustrant quand on a, d'habitude, 5 idées à écrire d'urgence dans la tête. Finalement, en dormant dessus, en laissant poser, c'est arrivé. C'est assez inhabituel pour moi de partir des images pour raconter l'histoire, on dirait que le process dans l'intérieur de ma tête n'est pas le même du tout.

Comme quoi on en apprend tous les jours, y compris sur soi.

Donc voilà. Des gens. Dits d'avril mais il y a une ou deux photos de mars, et puis la série des bulles date de vendredi, donc de mai. Mais nous ne sommes pas là pour pinailler.

Demain c'est la rentrée.

Youpi.

Et la transcription de ce qu'il y a dans la vidéo, un peu nettoyée, avec des notes de bas de page en bonus.

Il y a, je trouve, beaucoup de difficultés à vivre avec les gens. Souvent, on est chacun dans sa bulle, sans prêter vraiment attention à ce qui nous entoure.

Il y a les gens en concert, tu sais, ceux qui sont deux fois plus grands que toi et qui ne te laisseront jamais voir l'artiste que tu es venu voir, ou qui disent que ce n'est pas parce qu'on est grand qu'on n'a pas le droit à une place devant[1].

Il y a les gens qui pilent dans la rue, il y a les gens qui veulent voir l'étiquette de l'expo avant toi, il y a les gens qui pensent que leur place est plus prioritaire dans les transports, dans la queue, dans tout ce que tu veux.

Et puis parfois, il y a des petits moments de grâce. On en a vécu un, vendredi, avec Lomalarchovitch.

On sortait du cinéma, nous avions vu Vivaldi et moi[2], et on est passés par le jardin Nelson-Mandela, où on est tombés sur un vieux type sur un... Vous savez, les scooters à vieux, les trucs à quatre roues super stables, qui permettent de se déplacer plus facilement quand on n'a pas la capacité de le faire avec ses deux pieds ?

Le mec avait du vieux rock des années 50 à fond, et les gens, soudainement, se sont mis à danser autour de lui. Ils l'accompagnaient le temps de quelques pas de danse, sur son itinéraire, et c'était hyper cool.

Moi, qui trouve souvent, par exemple en concert, que les gens surjouent leur joie (alors par contraste, je suis hyper intérieure, donc il ne faut peut-être pas prendre ça comme référence) là c'était naturel, spontané, c'était pas regardez comme je danse, je me donne à fond.

Et puis après ça, on est tombés sur un mec qui faisait des bulles, et les gens, les petits, les grands, étaient tout autour, ils regardaient émerveillés, comme si on avait tous quatre ans.

Et ce jour-là, les gens, je les aimais bien.

Un type sur un gyropode argenté avec un manteau assorti regarde les bulles, de loin. Des gens arrivent de son côté, je prends la photo du mien.

Notes

[1] C'est vrai, techniquement, mais n'avoir aucune considération pour les personnes derrière, je ne sais pas, ça me dépasse. Moi qui me retourne dix fois pour être sûr que si une ou un "petit" comme moi est derrière, il ou elle voit, et qui tend à infiltrer les plus courtes personnes d'entre nous près de moi quand je tiens une bonne place... bref. Chacun se regarde dans le miroir de son choix.

[2] Primavera en VO

mercredi 29 avril 2026

Toxique

En ce moment, tout le monde est le toxique de quelqu'un d'autre. Dès que quelqu'un fait quelque chose qui nous est désagréable, le mot tombe, affaire classée, cette personne est toxique.

Des parents au manager incompétent en passant par l'ex.

Toxique, ça veut dire : qui agit comme un poison.

Et je ne sais pas vous, mais moi, des relations foireuses, j'en ai eues, mais des qui agissent comme un poison (avec dommages physiques ou neurologiques pouvant aller jusqu'à la mort, donc), pas tant.

Je comprends que dans certains cas, une autre personne peut vraiment nous faire vriller, qu'il n'est pas tout à fait vrai que l'autre n'a sur nous que le pouvoir qu'on lui donne.

Mais pas tout le monde. Souvent c'est juste : pas agréable, pas ou plus le bon moment de nos vies, trop lourd à porter.

Ce mot, toxique, employé dans ce contexte, il me parle en mal de notre difficulté à nouer des relations humaines, là, maintenant.

Bien sûr que ce ne sont pas des douleurs qu'on s'invente, ou des phases pénibles à vivre. Mais il me semble qu'à balancer du toxique sur tout ce qui bouge, on manque un peu de respect pour des gens qui sont vraiment coincés dans des relations dangereuses pour eux.

Par-dessus ce malaise général, la difficulté qu'on a, nous, humains, à se faire entendre, comprendre.

Je ne compte plus les visios où quelqu'un me partage son écran pour me montrer ce que lui dit "son" ChatGPT, dans un cadre pro, et où je vois dans la colonne de gauche l'historique de questions personnelles, très, parfois, trop. De la part de gens intelligents, capables de réflexion.

Seuls avec leurs problèmes, dans un monde où il est compliqué de dire "je ne sais pas faire avec ce qui m'arrive" sans que d'autres humains nous assènent des solutions miracles pour retrouver le chemin de la sérénité productivité.

La douleur, la peur, la tristesse, la solitude sont devenues des business, on ne supporte plus notre propre impuissance face à la peine des autres.

Est-ce que ça n'est pas le monde qui nous serait devenu toxique ?

L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza.

(Oui pardon, c'est la pizza de mon fils l'illustration de toxicité.)