Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mardi 24 février 2026

Le petit homme dans ma vie

Il est désormais rare que je parte avec mes deux enfants. L'aîné a son rythme universitaire, pesant, ses contraintes, son agenda non lié aux vacances scolaires et, disons(le nettement, sa vie, celle dans laquelle je n'ai plus un rôle prépondérant. Et c'est ainsi. J'aime qu'il se sente libre, j'aime aussi comme il vient aux nouvelles tous les jours ou presque, pour une mise à jour domestique, une pensée, ensemble à distance.

En revanche j'essaie d'aérer le "petit" (ceux qui l'ont vu en 3D savent que ça n'est pas le mot qui lui est le plus adapté) plusieurs fois par an. Et j'aime beaucoup ces moments partagés, juste lui et moi le temps du trajet, et puis avec les amis chez lesquels on débarque, couverts de quotidien et de pollution parisienne, heureux de s'ébrouer à leur contact.

Il n'est toujours pas complètement diplômé en organisation, mais on avance, il fait désormais son sac seul - en me proposant une liste de choses à mettre dedans. En oublie régulièrement une partie (dans la liste, puis dans le sac à dos. Pas les mêmes oublis, d'ailleurs, ou pas forcément). Il lui est arrivé de partir avec du linge sale au lieu de propre. Je prends presque toujours deux chargeurs, parce que devinez quoi.

Je râle, je soupire, je vitupère, je fais des lessives et des courses mais, bon an mal an, il progresse et on apprend à voyager ensemble. Il arrive même à être prêt à partir à l'heure à laquelle je lui dis que je veux partir, une sorte de petit miracle.

Une fois arrivés, il marque son territoire pré-adolescent d'une attitude rebelle qu'il n'a pas au quotidien (tiens, cette fois, il n'a pas essayé) et puis vit sa meilleure vie dans un coin à lui, à s'occuper exactement de la même façon qu'à la maison : le nez sur son PC, ou une console. On arrive parfois à lui faire prendre l'air, dans ces moments il nous inonde de son bavardage infini.

Il est drôle, tellement, un peu étonnant, aussi ; la pommette et le nez ronds encore très enfantins, la stature en progression constante, les pensées s'étalant du registre le plus immature à la sagesse ancestrale. Et une sorte de ferveur qui le tient quand il parle des choses qu'il aime, de celles qu'il trouve injustes.

Et puis, toujours, son regard bleu presque gris qui illumine toute chose quand il pose les yeux dessus.

Lomalarchovitch dans une belle veste bretonne jaune, de profil, sur fond de bord de mer.

L'une de ses chansons préférées quand il était tout p'tit (et déjà grand pour son âge)

vendredi 20 février 2026

Des photos qui bougent

J'ai réalisé que j'avais surtout publié mes photos de rue sur les réseaux sociaux, cet hiver.

Je ne pense pas qu'il y ait de raison à cela.

J'avais malgré tout envie de pouvoir les avoir à portée de clic sur ce blog pour quand, plus tard, j'y reviendrai (ça m'arrive, je me promène dans le passé, de loin en loin, à la recherche d'un billet spécifique, de l'ambiance d'une époque de ma vie, de souvenirs oubliés).

Forcément, on touche à la fin, il y en a pas mal, trop pour que ça fasse un billet digeste.

Alors hop, une autre session de photos qui bougent avec un peu de voix dessus - c'est rapide, ne comptez pas là-dessus pour vous bercer et vous endormir enfin.

Il y a quelque chose d'amusant à replonger dans ces derniers mois. À la fois j'ai le souvenir de chacune. Plus que ça, même, j'ai non seulement la mémoire de la situation, mais aussi des pensées qui zonaient dans ma tête à ce moment. Et simultanément, l'idée de ce que je ferais autrement si je devais la reprendre maintenant.

Je crois qu'il y en a d'automne que je n'ai pas mises ici non plus, tant pis, c'est tout ce que j'ai le temps de faire dans cette fin de semaine de bouclage avant congés.

C'est drôle, quand même, quand j'y pense : toutes ces années entre mon premier appareil photo et maintenant. Qu'il m'ait fallu atteindre les rivages de la cinquantaine pour que ça devienne un mode d'expression, pleinement. Très perfectible, bien sûr, et ça me réjouit, j'aime la sensation de progression, l'état d'apprentissage. Mais quand même : une façon de dire ce que je vois pleinement assumée.

La vie. Cette étrange chose.

mercredi 18 février 2026

Mes très jeunes petits vieux

Je me moque un peu de mes enfants, ces jours-ci.

L'aîné, 20 ans dans trois mois, me raconte sa soirée de Saint-Valentin : entre potes, ils ont fait des crêpes. Et puis envisagé de regarder Jurassic Park mais sont plutôt allés se coucher, épuisés. Il est vrai que le rythme qui est le sien ne pousse pas aux folles nuits, et qu'il ne me raconte pas tout.

Mais bon, à son âge, je dansais sur les tables d'un pub irlandais sur une base régulière, quoi. Il se marre et me dit qu'au prix de la pinte, ça revient trop cher. Ce pauvre enfant qui croit que je payais mes consommations. Tsss. À quoi serviraient les mecs ?

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Le petit tord le nez quand je lui demande son autorisation de sortie pour vendredi.

C'est une sortie hors des heures de collège et ça ne le tente pas.

"Mais c'est bien, la danse contemporaine, tu vas aimer, je pense".

Il me répond qu'il n'a aucun doute mais qu'il n'aime pas être dehors après 21 heures en hiver (c'est spécifique) ni se coucher trop tard (sauf quand il est pris dans une frénétique partie de je ne sais quoi).

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Mes petits papys.

Je vous jure, j'essaie de leur montrer l'exemple, pourtant. Pas plus tard qu'hier soir je m'envoyais un mojito fraise en trinquant à la santé de mes indélurs. (Une bande de filles indignes et délurées, pour ceux qui ne nous connaissaient pas il y a 15 ans. On avait même un blog collaboratif où on racontait des horreurs, comme quoi les choses chan... oh wait.)

(Et surtout, je sais, je sais, tout ceci n'est qu'une partie de leur vérité, susceptible de changer à tout moment).

Un verre de mojito fraise

lundi 16 février 2026

Le billet que je n'avais pas prévu d'écrire

Je dois avoir 4 ou 5 billets qui s'écrivent dans un coin de ma tête, aucun assez "prêt" pour se diffuser jusqu'à mes doigts. Et puis ce matin.

Ce matin j'ai traversé l'avenue de Stalingrad, comme plusieurs fois par semaine. Les feux de l'intersection clignotaient orange et c'est toujours la merde car l'avenue est un peu large, tout le monde y arrive comme des cowboys, trop vite, bref, il faut faire gaffe, même quand les feux fonctionnent.

Ce qui ne m'empêche pas de traverser comme un porc.

J'ai eu le temps d'une pensée pour mon fils qui allait traverser, comme un étourdi, lui, quelques dizaines de minutes plus tard, de m'arrêter à l'arrêt de bus pour décider si je l'attendais ou si je continuais ma route vers le train, le nez sur l'app, j'entends un grand choc, je me retourne.

Un type au sol. Et la voiture qui venait de le renverser, arrêtée à côté.

Vu son emplacement sur la route, lui aussi avait traversé comme un porc, mais merde, le chauffeur, que j'entends répéter en boucle "je ne l'ai pas vu, je ne l'ai pas vu"... la maîtrise du véhicule en toutes circonstances ? Ralentir aux abords d'une intersection ? La responsabilité de deux tonnes de tôle contre 80 kilos de vieux monsieur ?

J'ai appelé les pompiers qui m'ont dit que le chauffeur avait déjà prévenu, merci madame, pendant qu'on se parle est-ce que vous voyez s'il est conscient, s'il respire (oui, oui, et le tas de gars qui s'est amassé au milieu de la route est tranquillement en train de l'aider à s'asseoir, putain de formations aux premiers secours, ne le touchez pas, crie quelqu'un pas loin de moi).

Les sirènes sirènent, police, pompiers, le bus arrive. Je monte dedans, un peu choquée.

Mais bon, c'est à ce type qu'il est arrivé quelque chose, pas à moi.

J'envoie un SMS à mon fils pour lui dire : fais gaffe quand tu partiras, les feux sont HS sur Stalingrad, sois prudent en traversant. Il me répond d'un message fait de cœurs. Voilà, j'ai fait les seuls choses pour lesquelles je pouvais être un peu utile.

Je saute dans le métro en me disant que la journée allait être un peu rude, quand même.

Et puis Pierre Jourde m'a fait marrer, avec sa voisine alsacienne qui écoute de la cornemuse et Nostalgie dès le matin (dans : Le voyage du canapé-lit).

Par association d'idée (les rires qui nous prennent alors qu'on ne se pense pas du tout d'humeur) j'ai pensé fugacement à Alice's Restaurant, la version revisité avec la visite à Washington, les dossiers Nixon, bref, cette chanson a le pouvoir de me faire rire à chaque putain de fois. Et quand je dis rire : pas un sourire poli, non, l'éclat de rire bruyant, seule sous mon casque.

Par la magie du hasard et des playlists aléatoires, elle démarre au moment où j'arrive au bureau. C'est drôle, cette chanson sait toujours me trouver quand j'ai besoin d'elle. Je me hâte de poser mes affaires, de faire couler un café et de me jeter sur le toit, sans trop d'illusions sur ce que je vais y trouver : la météo m'a parlé de gris, de pluies fines, rien d'engageant. Je sors de l'ascenseur, aperçoit des traces pastels dans un coin de ciel, me rue (prudemment) vers l'est et....

Deuxième lever de soleil avec présence apparente du soleil de l'année.

J'ai eu une pensée pour ce type en lui souhaitant des surprises joyeuses dans sa journée. Elle a commencé bien plus mal que la mienne, qu'il ait des rebonds de joie encore plus grands. Enfin il la passe sans doute en partie à l'hôpital, mais ne serait-ce que la joie d'être vivant.

Et pour celles et ceux qui ont besoin ou envie de rire, je sais que je l'ai déjà partagée, mais cadeau.

Demain je ne sais pas mais aujourd'hui j'ai envie de partager du doux, du tendre, de la joie, du drôle, du beau.

Le soleil ce matin au moment du passage d'horizon, sans filtre, dans sa beauté naturelle.
Le soleil ce matin au moment du passage d'horizon, sans filtre, dans sa beauté naturelle., févr. 2026
Le soleil au moment du passage d'horizon, ce matin, version filtre et jouons à créer une lumière de dingue.
Le soleil au moment du passage d'horizon, ce matin, version filtre et jouons à créer une lumière de dingue., févr. 2026

jeudi 12 février 2026

Silhouette

J'ai toujours rêvé d'avoir une silhouette longiligne, tout en longueur, jambes infinies. La grâce un peu malhabile du jeune poulain à peine levé.

Pour des raisons de genre de coupes de fringues que j'aime. Pour pouvoir croiser les jambes avec une élégance ultime, les décroiser comme si je me dépliais comme une araignée.

Évidemment c'est un rêve impossible, même si je pesais 50 kilos de moins. Ne serait-ce que parce que mes muscles (oui, j'en ai, ça va, au fond, les deux qui se marrent, hein ?) ne sont pas longs et étirés. La bonne nouvelle c'est que quand je pédale, ça envoie du watt. La mauvaise nouvelle c'est que rien au monde ne peut changer ça ; la mort, sans doute, ça reste un peu radical comme glow up.

J'en ai pris mon parti il y a longtemps, hein.

Mais c'est un chemin.

Il y a un truc terrible, c'est que la haine de son corps commence généralement par le regard bienveillant de son entourage qui critique : trop gros, trop maigre, yeux acérés sur des corps pas finis de grandir, puis les copains, la médecine. Le monde entier vous hurle que si vous êtes gros(se) c'est de votre faute. J'en ai déjà parlé plein de fois, n'y revenons pas, si ce n'est par une question que la plupart des gens à poids standard ne se sont jamais posée : pourquoi n'y a-t-il pas (ou si peu) de héros de fiction gros sans autre caractéristique ? Les gros de romans, de films ou de séries sont bêtes, ou méchants, ou ridicules, ou un peu de tout ça à la fois, dans une immense majorité des cas. Représentés en train de s'empiffrer, cantonnés dans des rôles secondaires, ils n'ont droit ni à l'amour ni aux honneurs, ou alors en passant par des phases où ils sont, d'une façon ou d'une autre, humiliés.

Mais personne ne voudrait s'identifier à un héros ou une héroïne grosse, voyons. Ça ne ferait pas vendre. Comment peut-on être gros et rêver pour soi de l'amour, de la tendresse, de la considération ? Nous sommes, partout dans la vie, sommés de rester à notre place de sous-humains. J'ai parlé, déjà, de ma copine qui s'était fait larguer par un mec qui n'assumait pas d'être amoureux d'une femme grosse. (Avec beaucoup plus de points de QI que de kilos, ça fait quand même double tare.)

Va construire une bonne image de toi, avec ça.

Je pense qu'on est toutes passées par des envies de s'arracher de la chair, du gras à pleines mains. À des niveaux de détestation inimaginables. Qu'on s'est fait du mal à coups d'affamements, d'objectifs sportifs intenables. Je crois que dans ces moments la haine de nous se voyait plus que nos kilos, aussi.

Et puis, quand on a du bol, on trouve un chemin vers un apaisement.

De gratitude, même, d'avoir aimé, porté des enfants, d'être là, en pas si mauvais état.

On relativise. Enfin je veux dire, si un mec amoureux n'a pas voulu de moi pour cette raison, ça ressemble plus à un problème à lui qu'à un problème à moi.

On parlait de ça avec des collègues l'autre midi, les unes immenses et élancées les autres moins. Je leur disais que jamais, dans ma vie, il ne m'est arrivé d'être à poil avec un mec pour la première fois et qu'il se lève et parte en disant "non, désolé, pas moyen".

Et puis qui on est avec une seule vie à vivre.

À ce stade du chemin, je sais que si j'étais grande et longiligne, je galèrerais à trouver de la place pour mes jambes partout où je chercherais à m’asseoir, je rêverais de plus de seins, plus de fesses, de pantalons et de pulls assez longs pour couvrir mes membres en entier.

Mardi, dans le métro, il y avait ce type immense dont la tête touchait le plafond. Il ne pouvait pas se tenir debout sans se voûter, se déhancher. Je me suis dit que sa vie devait être bien chiante. Et je me demandais avec un sourire s'il avait rêvé, un jour, d'être plus petit.

Sans doute.

Une silhouette en ombre chinoise sur un fond rouge.