mardi 3 mars 2026
Où naît l'émotion
L'autre jour, je moquais un peu un travers de photographes (ces gens qui passent leur temps à comparer la taille de leurs objectifs, rappelons-le) et on m'a très souvent répondu, ici ou sur Mastodon[1], qu'après l'apprentissage de la technique, on la mettait en arrière-plan pour prioriser l'émotion.
Ah ?
Ma réflexion spontanée était que ça n'a rien à voir[2].
La suivante était : on peut, soi, ressentir et chercher à traduire une émotion quand on crée. En revanche, on ne sait pas avec certitude comment elle sera reçue, probablement pas comme on l'a émise.
J'élargis ma réflexion à l'art en général.
Les comédiens ne ressentent pas l'émotion qu'ils veulent nous faire ressentir, ils la jouent (je ris en pensant à l'un avec qui j'ai passé quelques années, quand il disait "je me dépêche", il mimait de façon assez réussie un effet de "course" mais qui le faisait avancer moins vite.)
Ça fait plus de vingt ans que je gaspille des pixels sur internet à raconter des conneries et le nombre de fois où j'ai eu l'impression d'écrire quelque chose de très clair et que les commentaires m'indiquent que les gentils lecteurs ont compris toute autre chose est infini.
Evidemment, le ton général va donner une direction. C'est sûr qu'il y a plus de chances que je vous envoie de la joie en racontant comment mon fils foire ses pizzas que quand je me répands sur l'absence de sens de la vie. Mais, j'ai écrit, en larmes, des dizaines de billets et si vous avez ressenti quelque chose, ça n'est pas ce qui me les a fait verser.
Il arrive qu'on soit happé par une mélodie, une voix, une harmonie, un rythme. Qu'on se rende compte que tout le monde n'y réagit pas avec le même bonheur que nous. (Par exemple, et j'en profite pour lâcher ma confession ici, Piaf me gonfle. Je trouve sa voix mono-expressive et surdramatique, pas particulièrement douce à mes oreilles. Brûlez-moi si vous voulez.)
L'émotion qu'on ressent peut toucher quelqu'un dans une zone qui lui est sensible, éventuellement. Mais ça sera la sienne, pas la nôtre. On reçoit par ses propres prismes, son histoire et on fait le lien comme ça, mais c'est bien une autre émotion, liée à ce qu'on perçoit mais surtout à ce qu'on projette. C'est le souvenir d'une sensation qui vous semble proche qui s'est peut-être réveillé en vous, ça s'appelle la sensibilité, l'empathie.
Revenons à la photo, je suis bien en peine de dire ce qui m'émeut dans une photo. Un regard fixé au hasard, une harmonie, des couleurs, des contrastes, oui, mais lesquels ? Quand ? C'est une surprise à chaque découverte. La photo de la petite fille sur la passerelle à Venise, j'ai mis des années à comprendre qu'elle me parlait de mon enfance. Un truc que Ronis devait avoir un peu de mal à anticiper.
Très souvent quand je déclenche, dans la rue, il y a une petite adrénaline, le plaisir d'avoir capté un instant qui n'existera plus jamais. Une joie fulgurante, une tendresse pour l'humain(e) qui se trouvait sur mon passage, inconnu(e) qui m'a fait cadeau de quelques millièmes de secondes. Une forme de reconnaissance d'humanité, si tant est que ça veuille dire quelque chose.
Mes photos prises sur le toit sont beaucoup plus méditatives. Elles sont prises dans des états d'esprit qui varient, le fil rouge c'est, au fond, la vie qui passe, les points de présence des fenêtres, la lumière dans tous ses états. Le même endroit, avec son nombre limité de points de vue, mais dans l'infinie variation de la lumière.
Les portraits, le peu que je prends, c'est le lien que j'ai avec la personne qui s'exprime.
Evidemment, on donne un ton. Couleurs, postures, tonalités, rythme, etc. sont des indicateurs qui situent "l'univers émotionnel". Quand vous les voyez, c'est votre œil qui dit à votre cerveau, à votre système nerveux, quelque chose qui résonne en vous - ou pas. Un souvenir, une ambiance. Des formes qui vous plaisent ou pas. Mais est-ce que vous captez ce que moi j'y mets ? Je ne crois pas que ce soit possible, pas exactement.
Il me semble donc que la technique permet d'élargir le champ de possibles (lumières difficiles, scènes très rapides), elle nous offre des solutions qu'on tâtonne moins à chercher. Elle permet d'élargir sa palette, en somme. Mais est-ce qu'elle remplace l'émotion ? Non. Jamais. Aucunement. Si je devais faire un rapport entre les deux, je dirais qu'elle libère de la bande passante pour qu'on puisse se concentrer sur ce qu'on ressent, nous, devant la scène, à avoir un peu plus de probabilités que la photo qui en sorte soit telle qu'on la "voit" dans notre tête. Dans le cas de photos avec un sujet qui pose, ça libère de la bande passante pour le diriger. C'est du temps pour savourer ce qu'on fait, pour être intensément là. Pour prendre plaisir à créer. Pour attraper des idées au vol. Et ça, c'est essentiel. Mais ça ne fournit pas de guide sur comment partager une émotion (et c'est bien malheureux, si c'était si facile, peut-être que le monde serait un peu plus vivable).
Bien sûr vous pouvez penser que je suis dans l'erreur la plus totale, et même me le dire.
Mais pour faire simple, je crois que la technique est un outil qui permet de faire plus de choses (comme : on écrit avec plus de couleurs quand on a un stylo 4 couleurs qui fait clic clic que quand on ne dispose que d'un bleu) et on peut choisir quel usage on en fait. Mais elle ne s'oppose pas plus qu'elle ne se substitue à l'émotion.
(Tiens, un billet sous lequel je pressens un grand nombre de lectures qui divergeront de ce que j'ai écrit).
