mardi 31 mars 2026

Par le vide

Le dernier grand ménage dans mes bouquins date d'il y a quatre ans et demi.

Quand je dis grand ménage, la jauge est précise : le volume d'un carton de lave-vaisselle familial est sorti de la maison.

J'avais l'impression d'avoir été drastique mais à chaque fois que je regardais sur les étagères, je tombais sur une merde infâme.

Mais bon, la flemme.

Eu égard à ma dévotion pour la Qualité, j'ai combattu cette dernière au cours de duels épiques.

(En réalité : plusieurs semaines de mise en route sur l'air de "Je pourrais quand même mettre (insérer ici un auteur ou type de livres) à la boîte à livres, puis un jour, dans un sursaut imprévisible d'énergie, saisir les ouvrages en question, les mettre dans le caddie à courses en prévision du prochain tour au marché. Rentrer avec le sentiment du devoir accompli et tomber nez à nez avec une merde infâme sur mes étagères. Rinsee and repeat.)

Ça donne d'ailleurs de drôles de scènes. Quand je vide mon caddie dans la boîte à livres, une antique personne se pointe généralement. Souvent elle vient déposer, aussi. Et chacune des parties en présence tente de fourguer à l'autre le contenu de son chariot. Parce qu'on préfère donner nos livres (même les merdes infâmes) que de se douter que la bouquinerie, installée sur le marché à trois pas d'ici, vient se servir allègrement à gratos pour revendre nos trésors merdes infâmes à 1 €, ou 2.

Je suis ravie de vous annoncer que les miens ont une durée de vie en boîte assez courte ; ils doivent faire les beaux jours de la caisse à sous en métal de la bouquinerie.

Bref, ces rencontres occasionnent parfois des scènes épiques. Pas plus tard que samedi, je me retrouve avec un papy féroce négociateur (dans un genre "ayez pitié de moi"). Est-ce que j'ai mis dans mon chariot ses deux Tahar Ben Jelloun contre la promesse ferme qu'il ne tenterait même pas de se débarrasser de ses CD-ROM neufs, vierges, encore emballés, auprès de moi. Bien sûr les bouquins n'ont jamais quitté mon chariot et seront déposés dans la boîte à la prochaine occasion. Pourquoi ces salamalecs ? Pour le plaisir d'un échange rigolo, en ce qui me concerne, ce qui, bien sûr, représente un poids supplémentaire à charrier, mais hey.

Je me retrouve donc dans une situation inédite depuis des décennies : il y a un peu de place dans mes étagères. Un peu plus que l'équivalent de ma pile à lire "physique" en cours.

Ce genre de signaux qui n'ont qu'une réponse possible : j'ai de la place, ergo je peux acheter des livres.

Le panneau d'une boutique qui dit en anglais : Moi : Il était drôlement dur cet escape-game. Mon ami : C'était une librairie.

(Quand je pense qu'il est des gens pour employer des techniques aussi rationnelles que "un entré, un sorti", ça me déprime vaguement).

Le jour de 2021 où j'ai trié des livres.
Un jour de grande purge et de changement d'étagères - je pense que c'était le contenu de la première des trois Expedit vidée. Je sais que certains d'entre vous vont tenter de zoomer, bande de petits curieux. Octobre 2021

samedi 28 mars 2026

Radio Love

Il faut quand même que je vous raconte pourquoi j'ai sauté sur l'occasion de deux compliments et demi pour me lancer dans des versions audio pour le blog !

Il y a longtemps, quand j’étais étudiante en Lettres Modernes — ce qui laisse un petit peu de temps pour vaquer à d’autres occupations, surtout quand, comme moi, on n’est pas très assidue en cours — je me suis fait entraîner par un copain dans une émission de radio étudiante, sur notre radio locale : Radio Ginglet la Boucle, aka RGB 99.2.

Il y avait là Pépé Funky et quelques autres figures locales. C’était évidemment hyper amateur, et même presque inaudible. J’ai un souvenir ému du mec à la technique, Noël Dos Santos, qui m’a appris à peu près tout ce que je sais du montage audio. Je pense à lui beaucoup, ces derniers temps, parce qu’Audacity, c’est quand même plus simple que de couper des bandes, les scotcher, et se rendre compte qu’on a coupé un peu trop… plutôt qu’un peu pas assez.

Il m'est resté de cette époque beaucoup de joie et de très bons souvenirs.

Et puis, à la fin de ma maîtrise — je ne sais même pas quel est l’équivalent aujourd’hui, un M1, je pense — j’avais très envie d’entrer dans un troisième cycle qui me préparerait à faire de la radio plus tard. Ça a foiré.

J’avais mon concept. Ça s’appelait « Dessine-moi un roman » et j'’aurais aimé inviter des gens à me parler des romans qui les ont marqués. Bon… ce concept n’est peut-être pas très original, et il est mort avec la bifurcation vers la fin de mes études et le début de ma vie pro.

Et puis voilà. Quelques années plus tard, j’ai lancé un podcast pour le boulot. Ça a bien marché, et ça m’a rappelé des choses que j’aimais.

Mais je me disais : flemme. Enfin non, pire que flemme : pas le temps. Et puis pour faire quoi, au fond ?

Et puis finalement, les balades avec ma voix dessus ça a plu à… trois personnes. Du coup, je me suis sentie totalement légitime pour acheter un micro, faire des versions audio, ou de bloguer à l’oral et retranscrire ensuite.

Et maintenant, vous êtes coincés. C’est horrible. C’est tragique, ce qui vous arrive.

Enfin, tout ça pour dire que j’ai toujours beaucoup aimé la radio. Et qu'aujourd’hui, je ne sais pas si ça va me mener très loin, si ça va durer très longtemps… mais ça m’amuse de me retrouver face au micro, le casque sur les oreilles, dans une ambiance qui ressemble un peu à ça, de loin,.

Mon micro, son filtre anti pop, rangés sur mon bureau.

Et une reprise constipée pour Orpheus, une !

jeudi 26 mars 2026

A vol d'oiseau

On pense toujours, quand on entend l'expression "à vol d'oiseau" à une ligne droite, sans détour, le plus court chemin possible, d'un point à l'autre.

J'ai une jolie distraction, dans la vie, que ce soit des fenêtres de ma maison —en particulier celles de la cuisine— ou du toit du bureau, j'ai des oiseaux à regarder.

Je suis nulle en marques d'oiseaux, apparemment je ne fais pas la différence entre un pigeon et une tourterelle. Globalement ça m'intéresserait plus de savoir s'ils s'appellent Gertrude ou Toby que de connaître leur race.

On s'en fout.

Depuis longtemps, quand je les regarde, j'ai l'impression qu'ils jouent. Souvent je les vois s'élancer, faire du toboggan sur un courant d'air. Tourner comme pour le plaisir, faire "comme si" ils se... laissaient tomber. Planer sans but apparent, ou compréhensible par une profane comme moi.

Aucune idée de la véracité de cette théorie, mais tout ça pour dire que je ne les trouve pas très efficaces, ces vols d'oiseaux.

Et puis l'autre soir, en raison d'une conversation, je me suis retrouvée à calculer les distances d'où je suis à vol d'oiseau...

710,63 km de mes parents
499,76 km de chez Kozlika et Franck
506,04 km de chez Luce
11,5 km de la place de la Bastille
8,20 km du bureau
5 264,86 km de ma tante
5 496,68 km de mon amie N.
3,30 km seulement de chez S
1,07 km de chez A. (et c'est presque pareil à pied)
578,61 km de chez Tante Pim
16 739,47 km de chez E, mais plus pour très longtemps. Presque un demi-tour du monde.

(Quoi faire de ces informations ? À part se dire que les oiseaux ne sont pas si sérieux qu'on le dit ?)

Au loin et à vol d'oiseau, y la place de la Bastille. (Mais on ne la voit pas, on ne voit que des toits parisiens)

mercredi 25 mars 2026

Mon Frifri a disjoncté

(Murmures scandalisés. Quoi ? Elle parle encore de choses grivoises ? C'est si vulgaire pour une femme ! Oui mais tu sais, elle porte un parfum d'homme, on sait ce qu'il faut penser des femmes qui portent un parfum d'homme...)

Or donc mon Frifri[1] a disjoncté.

J'étais tranquillou en train de faire des gaufres (de Liège) dimanche matin. J'avais préparé la pâte la veille, elle était magnifique. Les lumières du petit matin étaient merveilleuses, depuis la cuisine et je rêvassais à la fenêtre en retournant l'engin de loin en loin.

Quand est enfin venu le temps de la dernière gaufre, je me suis étonnée qu'elle semble s'arrêter dans sa cuisson. Ah, tiens, le voyant lumineux qui devrait être rouge est éteint. Bon. Test des interrupteurs de la cuisine : y a l'électricité. Test de la prise multiple sur laquelle est branché l'engin : oh, tiens, elle est éteinte. Rallumons. Test de la prise : elle fonctionne.

La prise, oui, le Frifri, non.

Ça m'agace. Ok il n'est pas neuf, mais il n'est pas non plus très vieux (autant qu'il m'en souvienne, il date du temps des confinements, quand le levain Balthazar-Melchior prospérait dans le frigo et où j'avais trouvé qu'il nous fallait un gaufrier, un vrai.

Bon, ça coûte un peu plus de cent balles, me dis-je dans mon petto préféré, le mois prochain, quand la paye sera tombée ? Mais quand même, ça m'agace. Alors j'ai fouillé les internets de fond en comble et constaté que c'était fréquent, que la résistance qui fait chauffer les gaufriers fasse sauter le petit fusible qui va bien. Sauf que c'est environ introuvable, me dit-on (Reddit ?)

Je n'ai pas encore cherché à trouver l'introuvable, semaine bien dense, pas de temps pour ça. Je préfère raconter des conneries sur internet.

Et puis est-ce que j'ai vraiment besoin d'un nouveau gaufrier ? (Oui, d'autant qu'il me reste de la levure fraîche qui va rageusement devenir de plus en plus agressive dans le frigo). Et je reste chez les Belges ? Il paraît qu'un modèle Lagrange est bien aussi. Mais l'honneur de mes aïeux ? La prédisposition génétique qui me fait bronzer rouge héritée d'eux ? Fini l'hommage ? Et puis au moins les plaques et la coque seront déjà là (et compatibles ???)

Trop de questions. Pas assez de certitudes.

Au moins un truc très positif : ça me fait rigoler d'annoncer dès que je peux que mon Frifri a disjoncté.

Une gaufre de Liège.

Note

[1] Le gaufrier, donc, mon huitième belge ne pouvant tolérer qu'un appareil issu du meilleur savoir-faire disponible.

lundi 23 mars 2026

Snob

Or donc, à cause de vous (!!!) j'ai acheté un micro de bonne qualité. Parfois je raconterai des trucs dedans et les retranscrirai pour celles et ceux qui préfèrent lire, parfois je vais écrire puis lire, on verra. Mais sachez que le micro, couplé avec le logiciel qui va bien, permet de faire des voix ultra bizarres, vous n'êtes donc pas du tout à l'abri du fait que je fasse des pitreries de gamine avec.

Alors, il semblerait que certaines personnes, que je ne vais pas citer, mais parmi lesquelles mon père, trouvent que je suis un tout petit peu snob dans mes choix culturels.

Bien. Une fois ceci posé, on peut aussi dire que c'est partiellement vrai. C'est-à-dire que j'ai décidé que, globalement, j'aimerais privilégier la qualité à tout autre critère.

Et comment on définit la qualité en art ? Eh bien, vous avez deux heures[1].

En ce qui me concerne, j'aime bien des œuvres qui viennent me poser des questions, voire me les hurler aux oreilles, me mettre dans des états émotionnels avancés.

J'aime bien quand ça me fait réfléchir longtemps après. Et j'aime bien qu'on me raconte bien une bonne histoire. Donc c'est assez large.

Je dois confesser que j'ai vu assez récemment LOL 2.0, non pas parce que je m'attendais à une œuvre de qualité, mais par une sorte de nostalgie de la très jeune fille qui était en pamoison devant La Boum, qui espérait bien devenir une Poupette, plus tard, et qui aurait bien aimé être un peu plus Sophie Marceau, dans sa vie.

Bon, il se trouve que ce point-là est complètement foiré, mais comme je l'ai raconté assez récemment, j'ai quand même dîné un soir avec Claude Brasseur – pas en tête-à-tête, mais avec Claude Brasseur – et donc une partie de ma mission est accomplie. Pour le reste, on repassera plus tard.

Voilà.

Et donc c'est ainsi qu'avec toute cette snobitude – snobinité ? snobinarderie ? – avec tout ce sens du snob, je suis allée voir Projet: Dernière Chance avec Lomalarchovitch samedi.

On avait vaguement dit qu'on irait voir Jumpers. Et puis en fait, il est allé le voir avec son grand frère et son père. Et tout ce que le monde avait à m'offrir, c'était une version VF.

Et donc, je lui ai dit : “Bof ! Et si on allait voir ça plutôt ?”

Il m'a dit : “C'est quoi ?”

J'ai dit : “Je crois que c'est une bromance entre Ryan Gosling et un rocher.”

Et je remercie mon fils d'être assez ouvert et plein d'humour pour trouver que c'était une bonne idée.

On s'est installés dans une très grande salle de l'UGC des Halles, au premier rang, pour avoir de la place pour les pieds. Et puis pour avoir de la place pour poser nos affaires, au cas où la salle serait pleine. Et puis pour être plongés en direct dans les étoiles.

Ma foi, on a passé un super bon moment. Je me souvenais que Joëlle avait dit du bien du roman. Et c'est une bonne histoire, bien menée. Et c'est effectivement une bromance entre Ryan Gosling et un rocher.

Tous ceux que les histoires atypiques emmerdent n'iront donc pas voir ce film. Ou alors peut-être qu'ils les aiment bien, mais seulement dans les films.

En tout cas, on a passé, nous, un très bon moment. Mon fiston a beaucoup rigolé. Il est ressorti en me disant : “Est-ce que toi aussi, t'as un peu pleuré à tel et tel moment ?”

Je lui ai dit : “Oui, oui, mon chéri, j'ai un peu pleuré.” Et même beaucoup.

On a passé une fort bonne journée. D'autant plus qu'on avait dévalisé, peu de temps avant la séance, la Fnac des Halles.

Donc, amis de la culture, j'ai acheté trois mangas et vu un film commercial avec mon fils. Voilà ce que c'est qu'une snob.

Aujourd'hui, je suis allée voir Rue Málaga aux 5 Caumartin. Nous étions quinze personnes à avoir eu la même idée.

Il se trouve que ce film est programmé dans moins de dix salles à Paris. C'est vous dire que ça va faire un tabac, et que c'est dommage, parce que ce film le mérite.

Il s'agit d'une très belle histoire de femme qui vieillit et qui refuse de quitter l'endroit où elle est née, où elle a grandi et où elle a vécu, où elle a aimé, où elle a élevé sa fille.

C'est Carmen Maura qui joue le personnage principal, et j'ai été subjuguée par sa beauté, par sa force, par sa liberté, par le fait qu'elle était réjouissante du début à la fin du film.

C'est un putain de bon film, dont on ressort assez heureux. En tout cas, moi, j'étais très heureuse de l'avoir vu, malgré le gang de très vieilles personnes qui étaient derrière moi et qui ont commenté à voix assez haute l'ensemble des pubs, des bandes-annonces et du film.

Quoi qu'il en soit, voilà comment on est snob en cinéma.

Retrouvez-moi pour de prochaines… Non, je rigole.

Je voudrais préciser, de façon à ce que ma rigueur scientifique puisse être transmise à absolument tous les lecteurs de ce blog, que ma méthode est infaillible.

Pour choisir ce que je vais voir, je m'en remets, en énorme partie à une martingale que trop peu de gens utilisent : le hasard.

Une affiche, un pitch, un livre recommandé, un coup de cœur sur trois images aperçues, et me voilà partie avec enthousiasme et avidité.

Je vous recommande cette méthode parce qu'elle offre bien des surprises — pour le pire et aussi pour le meilleur.

Le cinéma UGC du Forum des Halles vu de l'extérieur

Note

[1] Y a un mec qui en a fait un bouquin entier, culte sur plusieurs générations, Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. C'est vachement bien. Aucune utilité pour comprendre ce billet mais vraiment vachement bien.

jeudi 19 mars 2026

Un coming out

Pour des raisons de générations, de contacts avec l'Orient au cours de leurs vies et je ne sais quoi encore, il y avait une sorte de postulat dans mes deux foyers de grands-parents selon lequel les tapis persans, c'est bien.

Assez tôt, j'ai eu un avis divergent sur le sujet.

D'abord pour des raisons de goût. Bon. La sensibilité esthétique ça ne se discute pas.

Et aussi pour des raisons d'incrustation de crasse sur plusieurs décennies, quelle que soit la puissance des aspirateurs sollicités.

Je sais, un tapis, ça se bat, mais vu la taille et le poids de ces engins (ne parlons pas de l'absence totale de maniaquerie de certains d'entre nous), la manœuvre est un peu délicate.

Et puis est venu un jour assez récent où mon père a fait son coming out.

Il a admis qu'après des années de conditionnement, il n'aimait en fait pas les tapis persans.

Tout le monde de soupirer, il était enfin temps de se dire la vérité : aucun d'entre nous ne les aime, ouhlala quel soulagement que de se le dire enfin ! Toutes ces années pendant lesquelles nous avons souffert en silence, chacun de notre côté !

Résultat des courses, l'objet de notre commun dégoût n'a pas bougé d'un cil. D'abord les tapis, ça vaut une blinde, et puis il est situé dans une pièce à grand passage, ses franges sont usées, certaines zones ont blanchi, il est sale malgré les efforts inlassables de ma mère, les griffes des chiens multiples ne l'entament pas, et puis par quoi le remplacer ?

Bref, l'immuable tapis persan nous enterrera tous.

Mais on est bien contents de ne pas l'aimer de concert.

Blacky, grand chien noir selon le modèle communément admis dans la famille, roulé en boule sur l'objet de notre détestation.
Blacky, grand chien noir selon le modèle communément admis dans la famille, roulé en boule sur l'objet de notre détestation., mars 2026

mercredi 18 mars 2026

Les fins de journées dans le 9e

Juste pour archiver quelque part.

Et je colle ici la transcription de ce que je raconte pour les allergiques au son allumé (dommage, j'aime bien ma voix, vous loupez !)

Hier, j'avais rendez-vous avec une amie pour dîner. Alors, on a dîné tôt, mais j'étais à 10 minutes de mon bureau. Il était peu question que j'y reste jusqu'à l'heure fatidique. Donc, je me suis promenée. Je suis passée par la rue La Bruyère, où il y a cet atelier avec des sculptures de Florence Séchaud qui m'attirent toujours un peu quand je passe par là. Et donc là, j'ai pris le temps de me poser, de les regarder. C'est au 44 rue La Bruyère, si vous souhaitez aller voir de plus près. Et puis j'ai fait des rencontres, comme ce copain, qui m'a fait une fête bon faire quelques secondes après. Il faut dire que j'ai eu du succès avec les chiens parisiens, eu égard à mes fortes odeurs de chat. Passer devant le musée de la Vie Romantique, dans lequel je n'ai jamais foutu les pieds, je le confesse, j'en ai honte. C'est à 8 minutes de mon bureau, j'irai, promis.

Et puis la rue Chaptal, où on avait rendez-vous, et qui est piétonne sur ce tronçon là, parce qu'il y a une sortie d'école notamment, donc c'est une magnifique illustration de ce que ça fait, la rue aux enfants. Et là, j'ai tout traité en noir et blanc, en plus parce que ça, forcément, ça rappelle les clichés anciens des maîtres de la photo de rue, et des enfants qui jouent, mais il y avait quelque chose. On sait évidemment que les gens qui sourient, qui vivent, qui sont là, et qui ont l'air heureux ne le sont pas forcément ou pas complètement, ou qu'ils ont des sujets graves aussi. On est dans un quartier plutôt bourgeois où la vie matérielle n'est pas forcément très difficile, mais il y a d'autres formes de souffrances.

Et pourtant, tout ce qu'il y avait de palpable dans cette rue, c'était ce petit air printanier, ces enfants joyeux, ces familles contentes de se retrouver. Et moi, j'ai fait des photos un peu crado. J'avais peur de m'approcher trop, j'avais peur de prendre les enfants en photo, etc. Finalement, je passais totalement inaperçue, y compris devant ce grand parleur à côté de qui je me suis établie finalement.

jeudi 12 mars 2026

Ouvrir une porte

Depuis quelques jours, je bénéficie de trois mois gratos sur Cafeyn. Et oui, j'ai bien pensé à résilier pour ne pas commencer à payer 11,99 € par mois pour constater que je l'utilise finalement peu.

En attendant, je lis la presse un peu plus régulièrement que d'habitude. J'en profite pour fouiner du côté de l'art (musique, ciné, photo, tout ça).

Et.

Je m'ennuie.

De façon agressante.

En fait, ça n'est pas seulement de l'ennui. C'est de la colère, aussi.

Qui pourrait, s'il vous plaît, empêcher tous ces gens de nous expliquer à quel point ils savent ? Comme leur culture est large, comme leur avis est pertinent ?

Moi, quand on me parle d'un livre, d'un film, de musique, d'une expo, j'aime qu'on m'ouvre une porte. Juste assez pour jeter un coup d'œil, me captiver un peu. Me donner envie. Et c'est tout.

De longue date, les critiques et chroniqueurs qui se paluchent sur leur bon goût me font chier. Il arrive même qu'on ne soit pas totalement sûr, au bout de leur papier, qu'on a vraiment parlé de l'œuvre en question. Du mec qui écrit, oui, en long, en large, en travers. De celui ou celle à l'origine de ce dont on parle ? Peut-être. Surtout s'il y a des banalités à ressasser.

Si ces magazines m'étaient accessibles en papier, je les fermerais rageusement avant de les envoyer valser dans la pièce tellement ça m'horripile.

Fort heureusement, c'est en ligne que je les parcours, que j'ai tout oublié une fois arrivée à la fin et que je ferme l'onglet d'un seul clic (oui mais un clic définitif, impoli, fâché).

Une dernière chose. Le prochain qui écrit "une ode à..." (la joie, la vie, l'enfance, n'importe quoi), je le cloue au mur.

Ouvrez juste la porte, merde. Juste un tout petit peu[1].

La porte entrouverte d'un immeuble parisien.

Un jour, quelqu'un m'a dit que je faisais de la photo de seuil. Je n'ai évidemment pas compris ce dont il s'agissait : je ne suis pas équipée intellectuellement pour ça. Mais j'ai fait des photos de portes et de couloirs, du coup. (Non, pour de vrai, rien à voir.)

Note

[1] Et si un jour je vous dis que vous m'avez donné envie de lire / voir / écouter quelque chose, soyez conscient de la valeur du compliment.

lundi 9 mars 2026

Le livre sorti du sac

L'autre jour, il faisait un temps insolent à Paris, la vie était plutôt douce et c'est devenu le jour du premier déjeuner en terrasse de l'année (enfin : en trottoir, on est à Paris). Oui, en mars. Et, si je ne m'en souviens pas forcément d'une année pour l'autre, j'ai toujours une tendresse pour cette première. J'aime être dehors quand il fait bon, que le soleil ne brûle pas mais que l'air est doux, qu'on rentre la peau un peu frémissante d'avoir pris l'air, autant d'un coup.

Bref, il faisait bon, l'intérieur des assiettes était savoureux, la conversation bâton rompait quand pile au bon moment, comme si le dialogue avait été écrit[1], comme si quelqu'un avait soufflé "maintenant, c'est maintenant que tu fais ton entrée", un type débarque à côté de notre table, précédé par un "bonjour les amis !" énergique et souriant.

Je vous résume le pitch : le mec vend des livres qu'il trimballe dans un grand sac de sport en échange de quelques pièces pour manger (sinon, son repas sera un verre d'eau (sic)).

Il se trouve que ma pile à lire, quelques minutes plus tôt, venait de grandir de quelques livres et que j'avais un peu de méfiance vis-à-vis du contenu du sac. Mais le type était tellement bien tombé, avec une énergie communicative, parfaitement assorti au moment, que je me suis mise à fouiller dans mon sac pour en extraire mon portefeuille, que je croyais garni de quelques grosses pièces et d'un billet de cinq euros.

(J'ai en général une idée assez floue du liquide que j'ai, quand j'en ai, la plupart du temps : pas. Les pièces et billets me filent entre les doigts sans que je sache pour quel usage.)

Dix balles.

Dix balles et quelques pièces rouges, c'est tout ce que j'ai.

Ça ne se fait pas, de demander la monnaie sur un billet de dix à un mec qui fait la manche, n'est-ce pas ? (Vous me rendrez sept euros et 50 centimes, mon bon monsieur). Un conflit se joue en quelques secondes dans mon cerveau : oui mais bon si ça se trouve c'est un escroc ? Mais qui ferait ça pour le plaisir enfin, ma pauvre ?! Même toute trouée qu'elle est, ta pyramide de Maslow est probablement mieux remplie que la sienne, dix balles, ça lui fait quoi ? Peut-être deux repas ? Il le vend tellement bien, allons.

Je lui file mes dix balles sous le regard de celui qui partage mon repas et qui doit finir par savoir que je suis une grande cinglée. Je veux dire, je ne gagne pas assez ma vie pour partir en vacances loin à tout bout de champ ou me loger dans mes quartiers préférés de la capitale, mais je ne suis pas non plus à dix balles près. Et puis il a touché un truc dans mon cœur, ce mec sorti de nulle part, tant pis, tant mieux, ça part dans le grand karma, à force de cracher en l'air ça nous retombe dessus, si ça se trouve à force de jeter des billets de dix balles en l'air il y a des trucs cool qui vont me pleuvoir dessus, un jour ? (Hélas, rien en vue.)

Je refuse le livre, en revanche, mon tote-bag est bien garni, ma table de chevet d'1,80 m de long aussi. Le type s'indigne, je me dis dans le dedans de moi que peut-être dans son dedans à lui, ça n'est pas possible, des sous contre rien, alors je me laisse faire, deux mecs rieurs fouillent le sac, je finis par repartir avec un polar choisi par le grand gars qui après quelques questions sur sa veste finit par s'en aller en claironnant "Stop à la dépression !" assorti du V de la victoire.

Depuis je maudis les créateurs d'émojis qui foutent des espaces indésirables et de mettre partout où je peux un beau hashtag #✌️StopALaDépression

(Bon, c'est pas comme si un hashtag...)

Et puis le jour suivant est venu et, depuis, le bonheur ruissèle sur moi c'est un enchaînement de journées de merde. Comme quoi l'instant karma, c'est uniquement dans le mauvais sens que ça marche. Quand tu envoies de l'amour et des thunes dans le monde, autant le faire de la manière la plus désintéressés qui soit, ça ne rapporte rien, ça n'empêche ni l'épuisement de te pulvériser, ni les emmerdes de t'emmerder, ni les larmes de couler. Alors que putain.

Mon chat roux, ObiWan, tranquillement installé, patte posée dessus, sur le livre "Le chien d'Ulysse" de Jim Nisbet.

Note

[1] Encore que s'il avait été écrit, tout le monde aurait trouvé ça téléphoné tellement ça venait à point nommé.

mardi 3 mars 2026

Où naît l'émotion

L'autre jour, je moquais un peu un travers de photographes (ces gens qui passent leur temps à comparer la taille de leurs objectifs, rappelons-le) et on m'a très souvent répondu, ici ou sur Mastodon[1], qu'après l'apprentissage de la technique, on la mettait en arrière-plan pour prioriser l'émotion.

Ah ?

Ma réflexion spontanée était que ça n'a rien à voir[2].

La suivante était : on peut, soi, ressentir et chercher à traduire une émotion quand on crée. En revanche, on ne sait pas avec certitude comment elle sera reçue, probablement pas comme on l'a émise.

J'élargis ma réflexion à l'art en général.

Les comédiens ne ressentent pas l'émotion qu'ils veulent nous faire ressentir, ils la jouent (je ris en pensant à l'un avec qui j'ai passé quelques années, quand il disait "je me dépêche", il mimait de façon assez réussie un effet de "course" mais qui le faisait avancer moins vite.)

Ça fait plus de vingt ans que je gaspille des pixels sur internet à raconter des conneries et le nombre de fois où j'ai eu l'impression d'écrire quelque chose de très clair et que les commentaires m'indiquent que les gentils lecteurs ont compris toute autre chose est infini.

Evidemment, le ton général va donner une direction. C'est sûr qu'il y a plus de chances que je vous envoie de la joie en racontant comment mon fils foire ses pizzas que quand je me répands sur l'absence de sens de la vie. Mais, j'ai écrit, en larmes, des dizaines de billets et si vous avez ressenti quelque chose, ça n'est pas ce qui me les a fait verser.

Il arrive qu'on soit happé par une mélodie, une voix, une harmonie, un rythme. Qu'on se rende compte que tout le monde n'y réagit pas avec le même bonheur que nous. (Par exemple, et j'en profite pour lâcher ma confession ici, Piaf me gonfle. Je trouve sa voix mono-expressive et surdramatique, pas particulièrement douce à mes oreilles. Brûlez-moi si vous voulez.)

L'émotion qu'on ressent peut toucher quelqu'un dans une zone qui lui est sensible, éventuellement. Mais ça sera la sienne, pas la nôtre. On reçoit par ses propres prismes, son histoire et on fait le lien comme ça, mais c'est bien une autre émotion, liée à ce qu'on perçoit mais surtout à ce qu'on projette. C'est le souvenir d'une sensation qui vous semble proche qui s'est peut-être réveillé en vous, ça s'appelle la sensibilité, l'empathie.

Revenons à la photo, je suis bien en peine de dire ce qui m'émeut dans une photo. Un regard fixé au hasard, une harmonie, des couleurs, des contrastes, oui, mais lesquels ? Quand ? C'est une surprise à chaque découverte. La photo de la petite fille sur la passerelle à Venise, j'ai mis des années à comprendre qu'elle me parlait de mon enfance. Un truc que Ronis devait avoir un peu de mal à anticiper.

Très souvent quand je déclenche, dans la rue, il y a une petite adrénaline, le plaisir d'avoir capté un instant qui n'existera plus jamais. Une joie fulgurante, une tendresse pour l'humain(e) qui se trouvait sur mon passage, inconnu(e) qui m'a fait cadeau de quelques millièmes de secondes. Une forme de reconnaissance d'humanité, si tant est que ça veuille dire quelque chose.

Mes photos prises sur le toit sont beaucoup plus méditatives. Elles sont prises dans des états d'esprit qui varient, le fil rouge c'est, au fond, la vie qui passe, les points de présence des fenêtres, la lumière dans tous ses états. Le même endroit, avec son nombre limité de points de vue, mais dans l'infinie variation de la lumière.

Les portraits, le peu que je prends, c'est le lien que j'ai avec la personne qui s'exprime.

Evidemment, on donne un ton. Couleurs, postures, tonalités, rythme, etc. sont des indicateurs qui situent "l'univers émotionnel". Quand vous les voyez, c'est votre œil qui dit à votre cerveau, à votre système nerveux, quelque chose qui résonne en vous - ou pas. Un souvenir, une ambiance. Des formes qui vous plaisent ou pas. Mais est-ce que vous captez ce que moi j'y mets ? Je ne crois pas que ce soit possible, pas exactement.

Il me semble donc que la technique permet d'élargir le champ de possibles (lumières difficiles, scènes très rapides), elle nous offre des solutions qu'on tâtonne moins à chercher. Elle permet d'élargir sa palette, en somme. Mais est-ce qu'elle remplace l'émotion ? Non. Jamais. Aucunement. Si je devais faire un rapport entre les deux, je dirais qu'elle libère de la bande passante pour qu'on puisse se concentrer sur ce qu'on ressent, nous, devant la scène, à avoir un peu plus de probabilités que la photo qui en sorte soit telle qu'on la "voit" dans notre tête. Dans le cas de photos avec un sujet qui pose, ça libère de la bande passante pour le diriger. C'est du temps pour savourer ce qu'on fait, pour être intensément . Pour prendre plaisir à créer. Pour attraper des idées au vol. Et ça, c'est essentiel. Mais ça ne fournit pas de guide sur comment partager une émotion (et c'est bien malheureux, si c'était si facile, peut-être que le monde serait un peu plus vivable).

Bien sûr vous pouvez penser que je suis dans l'erreur la plus totale, et même me le dire.

Mais pour faire simple, je crois que la technique est un outil qui permet de faire plus de choses (comme : on écrit avec plus de couleurs quand on a un stylo 4 couleurs qui fait clic clic que quand on ne dispose que d'un bleu) et on peut choisir quel usage on en fait. Mais elle ne s'oppose pas plus qu'elle ne se substitue à l'émotion.

(Tiens, un billet sous lequel je pressens un grand nombre de lectures qui divergeront de ce que j'ai écrit).

Mon reflet sur une paroi, sur le toit du bureau.

Notes

[1] Où même les commentaires des blogs sont décentralisés, huhu.

[2] Sans compter que je m'inscris à contresens total de ce chemin, mais ça ne sera pas la seule case dans laquelle je ne vois pas l'intérêt de rentrer.